Manage face à la mort de l'usine du groupe canadien SALE TEMPS POUR LES BOMBARDIER L'avenir fracassé des ouvriers de Manage confrontés au néant A la «BN» de Bruges, la vie continue (presque) comme avant La saga «Brugeoise et Nivelles»

ZONEMBERG,FRANCOISE; CHARLET,MARC; DE BOECK,PHILIPPE; PIRAUX,SYLVAIN

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Vendredi 31 mars 2000

Manage face à la mort de l'usine du groupe canadien SALE TEMPS POUR LES BOMBARDIER

Ciel bas. Temps lourd. Crachin qui mouille les os. La météo avait pris les couleurs du climat social sur Manage jeudi matin. Convoquée dans l'urgence, la manifestation des travailleurs de l'entreprise ferroviaire BN condamnée mardi matin par la direction du groupe multinational Bombardier a néanmoins fait le plein des solidarités. Dans le cortège parti peu après neuf heures de l'usine, ils étaient plus d'un millier, venus de BN Bruges, de Crespin, des autres entreprises de la région. Douze cents au moins à se serrer les coudes pour traverser l'entité en direction de l'administration communale installée à Fayt-lez-Manage.

En tête de cortège, Bruno Pozzoni. Echevin de la Culture et des Sports dans la cité du verre, il est aussi employé à BN depuis 18 ans. Comme ses collègues de travail, il a reçu l'annonce de la fermeture de l'usine comme un coup de bambou sur la tête. Sans prêter attention aux signes avant-coureurs. Mais aujourd'hui, il constate que la fermeture a bel et bien été préméditée. Et brillamment orchestrée! La cadence de fabrication des pièces avait récemment été augmentée pour alimenter les stockistes et constituer des réserves à destination des sous-traitants.

Les non dits de la direction nourrissent à présent toutes les rancoeurs, exprimées en fin de manifestation devant le bourgmestre de Manage, Christian Gilbeau. Sur la petite place communale, devant le monument aux morts (!), Elie Capron, président de la délégation FGTB est venu dire le désarroi, non seulement des 400 travailleurs de BN, mais de leurs familles, réclamant l'intervention du maïeur pour que le directeur de l'usine réintègre l'usine et nous donne les moyens nécessaires à la poursuite de la production comme le prévoit le contrat de travail. Christian Gilbeau pour sa part a mis en évidence le scandale consistant à voir une multinationale venir faire du bénéfice avec de l'argent public puis décider de s'en aller.

Immédiatement après la manifestation, une réunion intersiège a été organisé par la FGTB avec les délégués BN venus de Bruges. Il en ressort que les travailleurs du Nord ont décidé de refuser tout transfert de production venant de Manage, aussi longtemps que le problème ne sera pas positivement réglé.

Plus tard dans la journée, les représentants syndicaux ouvriers, employés et cadres de BN Manage ont été reçus par la ministre de l'Emploi, Laurette Onkelinx, à son cabinet. Après avoir entendu les arguments des représentants des travailleurs, la ministre fédérale PS a insisté sur le caractère réellement opérationnel que doit avoir la loi «Renault». Son application suppose que l'entreprise, qui souhaite fermer un siège vienne, discuter durant les 30 jours de débat prévus, avec un projet de fermeture et non une décision déjà prise. En écoutant les arguments des travailleurs.

Si les syndicats veulent avoir une chance de faire revenir la multinationale en arrière, il faudra donc qu'ils fassent la preuve qu'une décison de fermeture antérieure à l'annonce a été prise au niveau de Bombardier. Au stade actuel, la ministre refuse donc d'évoquer tout plan social et fera tout ce qui est légalement en son pouvoir pour que vive BN Manage. Parce que la fermeture du siège sera synonyme de lourdes charges financières pour les pouvoirs publics en termes de chômage, de prépensions, etc.

F.Z.

L'avenir fracassé des ouvriers de Manage confrontés au néant

A llez, on va travailler! lance un contremaître de BN Manage à l'issue de la manifestation. Impossible, je n'ai plus de pièce , répond un de ses hommes. Et moi plus de gaz!, souffle un autre, soudeur. Tenter de rire pour ne pas pleurer. Au pied d'une usine réduite à la paralysie parce que la direction a coupé l'alimentation informatique, le chauffage, le gaz. Dans un monde industriel où l'ordinateur préside aux destinées du moindre boulon, les ouvriers de BN ont choisi de ne pas se laisser confisquer leur fierté. Ils sont à leur poste de travail. Impuissants, groggy. Mais décidés à vendre chèrement une vie de travail qui se compte pour la plupart en dizaine d'années. Au service d'une entreprise à laquelle ils ont le sentiment d'avoir donné le meilleur d'eux-même.

On a tout fait pour eux. Des nuits, des journées de dix-huit heures. Je suis allé à Bruges quand on me l'a demandé, j'ai réparé des conduites dans la neige , éructe, amer, Bernard. Ce qui nous arrive? C'est simple: tu prends vingt ans de ta vie et tu les mets à la poubelle. Maintenant, on est là. Sans rien. Plus rien. Je fais le gille depuis 25 ans. Dans trois semaines, c'est le carnaval ici. Comme on a payé les mises (cagnote, ndlr), je serai dans ma société (de gilles, ndlr). Après avoir bu deux ou trois verres on oubliera peut-être. Un peu. Mais pour ce qui est de l'amusement, je n'ai vraiment pas le coeur à ça...

APPEL AUX VOLONTAIRES

POUR LES VACANCES!

Deux jours après le coup de tonnerre qui a fracassé son avenir, le personnel de l'entreprise ferroviaire manageoise ne parvient toujours pas à réaliser son malheur. Désolée, c'est un peu comme si on était passé au - mixer dans ma tête, croit devoir s'excuser Esther, standardiste qui, derrière la paroi vitrée de son domaine téléphonique, mélange ses mots lorsqu'elle tente d'expliquer combien la surprise a été totale. Brutale. Comment est-ce qu'on aurait pu se douter. La semaine dernière, ils m'avaient emmenée à Bruxelles, chez Siemens, pour choisir un nouveau poste téléphonique!

En cercle autour d'elle, une poignée d'ouvriers en bleu de travail ressassent leur détresse. C'est machiavélique ce qu'ils ont fait. Parce que ç'a été longuement réfléchi mais ils n'ont rien laissé transparaître. Rien! enrage André, les dents serrées, le regard dur. La semaine dernière ils avaient demandé d'augmenter les cadences, lance un collègue.

Et moi je m'étais inscrit pour venir pendant les congés, ose à peine avouer Marotta, encore éberlué de sa naïveté. Ils nous avaient dit qu'il était nécessaire d'assurer la continuité du travail pour pouvoir respecter les délais serrés de la commande des doubles deck (NDLR les voitures double étage pour la SNCB). On l'a cru...

Pour ne pas éveiller le moindre soupçon, la direction a en effet été jusqu'à faire le tour la semaine dernière des différents services afin de voir qui était candidat à travailler en juillet, période de fermeture traditionnelle. Il fallait septante volontaires...

LA HONTE D'ÊTRE REJETÉ

Dans les rangs du personnel de Manage entraîné vers les files de chômage par la multinationale canadienne, ils sont nombreux à être logés dans la mauvaise tranche d'âge. Plus de 40 ans; pas encore 50. Trop vieux pour avoir un espoir de se faire embaucher ailleurs. Trop jeune pour la prépension.

Jean-Marcfait partie de ce bataillon né quand il ne fallait pas. A 43 ans, il vient depuis 27 ans prendre ses pauses à Manage. Peu respectueux de l'autorité de l'horloge. Une immersion quasi totale dans le travail, qui le laisse aujourd'hui déboussolé. Déjà avant, je passais beaucoup de temps à l'usine. Maintenant j'y suis tout le temps. Je ne dors plus; quand je rentre, je suis trop énervé pour aller me coucher alors, je reste devant la télé. Mais je ne regarde pas. Je suis ailleurs. Tout me revient en tête. J'ai été bafoué, rejeté. Mais je n'arrive pas à l'exprimer. C'est comme si j'étais ren fermé. J'essaye de voir comment je vais faire; c'est difficile. D'ailleurs, ça me fait du bien de vous parler.

Avec son épouse, Jean-Marc a acheté une maison; il avait prévu d'y faire des travaux. On pensait que ça allait, qu'on était tranquille pour quelques années avec la commande décrochée pour la SNCB. Au lieu de ça... Depuis trois jours, son fils de 14 ans dort chez sa belle-mère.Parce que Jean-Marc n'a pas envie de lui monter son désarroi. L'image d'un père qui déraille. Honteux presque de ce qui lui arrive... J'en ai gros sur le coeur pour lui. Avoir un travail, c'est bien, c'est une fierté. Maintenant qu'est-ce que je vais faire? Et il faut encore achever de payer les traites de la maison; 24.000 F pendant trois ans, puis 12.000 F les trois dernières années...

Un peu plus loin, un collègue qui préfère taire son nom, échafaude des «plans d'avenir». Heureusement, ma femme a un travail. Je lui ai dit qu'on allait se séparer. Je prendrai l'enfant à ma charge, comme ça je toucherai plus au chômage. Elle ira se domicilier chez sa mère. Je ne pensais jamais devoir en arriver là mais voilà à quel genre de chose on nous pousse.

Aller à Bruges, travailler dans l'autre usine de BN qui doit normalement reprendre la production que le site de Manage assumait? J'y suis allé une fois. Plus jamais! Une direction prévenue...

FRANÇOISE ZONEMBERG

A la «BN» de Bruges, la vie continue (presque) comme avant

Devant l'entrée de l'usine Bombardier de Bruges, ce jeudi matin, c'est le calme plat. Pas de calicots, pas de piquets de grève. Aucune agitation particulière à signaler de ce côté-ci de la frontière linguistique. De loin, on aperçoit le profil du beffroi dissipé dans la brume matinale. Il fait gris, jeudi, à Bruges.

Vous voyez ce grand bâtiment, là, à gauche? Il est classé. C'est le seul qu'on ne pourra jamais démolir, lâche Luc Deceuninck en pointant du doigt l'ancienne centrale électrique de la Brugeoise et Nivelles (BN).Le majestueux bâtiment en briques rouges est estampillé 1919. Mais à l'intérieur, il n'y a plus rien , ajoute-t-il en esquissant un sourire, comme pour conjurer le mauvais sort...

Bleu de travail aux couleurs de Bombardier Transportation, écharpe verte au cou, Luc Deceuninck est délégué ACV (CSC) de l'usine brugeoise. Vous pouvez dire la «BN», c'est comme ça que tout le monde l'appelle ici. Ses collègues de l'ACV et de l'ABVV (FGTB) sont partis à Manage pour représenter Bruges à l'intersièges.

«LA PAIX SOCIALE EST BRISÉE»

Bien sûr que nous sommes solidaires, entame Luc Logghe, secrétaire régional des métallos chrétiens. Mais pour l'instant, je ne crois pas que beaucoup de travailleurs soient favorables à des actions. D'après ce que j'ai vu et entendu, la volonté n'est pas très forte. Faire la grève pour la grève n'a pas beaucoup de sens. Il faut d'abord élaborer une stratégie, une tactique. Après, on verra...

La veille, mercredi, les deux syndicatsont informé leurs affiliés de la situation. CSC et FGTB ont environ le même poids dans l'entreprise. Nous avons arrêté le travail pendant une heure, le temps d'une assemblée générale du personnel, expliquent les deux Luc. Et le soir, nous avons rencontré la direction. Nous leur avons dit que nous ne pouvions plus garantir la paix sociale. Tout simplement parce que nous estimons que la direction a cassé la parole donnée.

Comme tous les travailleurs de Bombardier, Luc Deceuninck savait que la filiale du groupe canadien connaissait des difficultés depuis quelques mois. Dans le secteur, la concurrence est de plus en plus rude et les prix de plus en plus compressés. Bombardier sait qu'il est 15% plus cher que ses concurrents, précise Luc Logghe. Or, il veut absolument être moins cher. Le groupe a décidé de réduire les coûts en fermant un de ses deux sites belges, c'est du court terme.

Depuis la signature des contrats SNCB (1) et Virgin (2) - portant sur plus de 70 milliards de francs -, le carnet de commandes était plein jusqu'en 2003. On croyait que la tempête était passée , s'indigne Luc Deceuninck.

Il s'inquiète par ailleurs de l'effet négatif que pourrait avoir le sacrifice de Manage sur de nouvelles commandes. Et notamment des 480 voitures du RER bruxellois, le futur réseau express régional. Je suppose qu'ils ont fait une croix sur leurs appuis politiques côté francophone...

LE BERCEAU DE LA «BN»

L'usine de Bruges, c'est le berceau de la «BN». Sur la façade du petit pavillon qui abrite la réception, les deux initiales rappellent des années plus joyeuses. Celles où plus de mille quatre cents personnes travaillaient dans les ateliers de mécanique. Aujourd'hui, ils ne sont plus «que» 767, dont 455 ouvriers. La moyenne d'âge y est élevée: 46 ans. BN a très peu embauché ces dix dernières années, raconte Luc Deceuninck. Nous nous posons des questions sur la pérennité de l'entreprise. Parce qu'ils ont consenti peu d'investissements de confiance et parce que nous sentons qu'on essaye de nous soustraire de notre savoir-faire. C'est arrivé récemment avec la mutation d'une vingtaine d'ingénieurs à Crespin.

DANS L'USINE QUI TOURNE

Enchevêtrement de hangars de toutes sortes, la BN s'étend sur un site de 34 hectares coincé entre les voies de la ligne Bruxelles-Ostende et un des canaux de la Venise du nord. L'usine est dirigée par Armand Lanckriet. N'y entre pas qui veut. Après un coup de fil, Armand Lanckriet décide de recevoir «Le Soir» pour une visite.

Cette fermeture me touche beaucoup parce que j'ai travaillé sept ans à Manage , déclare le «patron» local qui affiche 39 ans de maison. Nous avons tout fait pour sauver les deux usines, mais nous n'y sommes pas parvenus. A un certain moment, on doit prendre des mesures. Le plus important pour moi, c'est que Bombardier a décidé de rester en Belgique.

Ces dix dernières années, le marché a énormément changé. Pour être compétitif, il faut réduire les coûts de production , ajoute M. Lanckriet en rappelant que la plupart des concurrents restructurent. Et s'ils le font, c'est, toujours d'après M. Lanckriet, parce que les prix du marché n'ont jamais été aussi bas. Nous avons tous été surpris, on ne tablait pas sur de telles chutes de prix.

Jeudi, l'usine de Bruges tournait normalement. Comme vous pouvez le constater, tout est calme ici , résume M. Lanckriet après avoir fait visiter deux ateliers d'assemblage.

PHILIPPE DE BOECK

(1)Fourniture de 210 voitures à double étage pour un montant de plus 10 milliards de francs.

(2)Fourniture de 350 voitures pour la compagnie ferroviaire britannique de Richard Branson. C'est le plus gros contrat enregistré par l'ex-BN: 60 milliards de francs.

La saga «Brugeoise et Nivelles»

La longue existence de BN-Bombardier Eurorail, premier producteur belge de matériel ferroviaire, n'est en réalité qu'une longue succession de fusions et d'acquisitions, de succès et d'échecs industriels et commerciaux, de restructurations, de rationalisations et de fermetures de sites. Et l'on n'est peut-être pas très éloigné du dernier chapitre.

1855: à La Louvière est constituée la société «Parmentier, Micaise et Delcuve», qui regroupe plusieurs ateliers mécaniques de la région du Centre, dont la «SA de Forges, usines et fonderies de Haine-Saint-Pierre», fondée en 1839 et constructeur de locomotives à vapeur depuis 1849.

La même année, un quincaillier brugeois, Jan De Jaegher, construit une fonderie et une forge dans la périphérie de la ville. Après absorption des usines Feldhaus, elle adoptera le nom de «S.A. Ateliers de construction, forges et aciéries de Bruges», en abrégé «La Brugeoise»).

1875: production des premiers wagons à Manage. On les construira par la suite également à Bruges et à Familleureux.

1885: construction des premiers tramways à Bruges. On les retrouvera aux quatre coins du monde, d'Athènes à Valparaiso.

1905: fondation de la «SA Ateliers de construction de et à Familleureux» qui, après diverses fusions avec des entreprises de Tirlemont, de Louvain et de Haine-Saint-Pierre, donnera naissance, un demi-siècle plus tard, aux «Ateliers Belges Réunis». Les ABR engendreront la SA CFC (Constructions Ferroviaires du Centre).

La même année, constitution à Nivelles des «Ateliers métallurgiques», qui disposent de sites de production à Nivelles, Tubize, La Sambre (Charleroi) et Bellecourt.

1913 : fusion de «La Brugeoise» avec «Parmentier, Nicaise et Delcuve».

1915: la Société Générale de Belgique (SGB) accorde un prêt de 2,5 millions de francs à la société.

1919: à la faveur d'une augmentation de capital, la SGB devient l'actionnaire de référence de la société.

1956: fusion de «La Brugeoise, Nicaise et Delcuve» avec«Les Ateliers métallurgiques», pour donner naissance à «Brugeoise et Nivelles», en abrégé BN.

1973: fabrication des premières rames de métro (pour la STIB), à Bruges et Familleureux.

1977: BN absorbe les «Constructions ferroviaires du Centre» (CFC).

1979: un premier accord de coopération est signé avec le groupe canadien Bombardier, en vue de promouvoir la vente de matériel de transport de personnes en Amérique du Nord.

1985: multiplications des tentatives de diversification, que ce soit vers de nouvelles générations de transports en commun, par exemple le TAU (Transport automatisé urbain) ou le GLT (Guided Light Transit, véhicule combiné rail/route) ou vers d'autres technologies, comme la fonderie par polystyrène.

1986: Bombardier rachète 40% du capital de la BN détenus par la Générale de Belgique (qui en possédait 75%).

1988: Bombardier reprend le solde de la participation de la SGB et lance une offre publique de reprise sur les titres disséminés dans le grand public.

1989: Via le groupe Euroshuttle, dont fait partie sa maison mère Bombardier, BN décroche un contrat de 8 milliards pour la fabrication de voitures pour passagers destinées au tunnel sous la Manche. Les commandes pour les TGV Thalys et Eurostar suivront peu après.

1991: BN devient BN Bombardier Eurorail, entité du groupe Bombardier Eurorail, lequel regroupe également des entreprises françaises, britanniques, allemandes et autrichiennes. La participation des Canadiens dans la société belge va progressivement monter à 100 %.

1999: BN Bombardier Eurorail décroche, auprès de la SNCB, une commande de 210 voitures double étage.

MARC CHARLET