MANGAS!LES DEBORDEMENTS D'IMAGES SECOUENT LE MONDE DE LA BD

HUON,JULIE

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Samedi 8 avril 1995

MANGAS !

Les débordements d'images secouent le monde de la BD

Le manga, c'est le pain quotidien de cent vingt-quatre millions de Japonais. Une BD cheap, sur mauvais papier, parfois épaisse comme un annuaire, qui se dévore goulûment, d'un trait (vingt minutes, temps de lecture moyen) avant d'être abandonnée sur un banc. Adapté à la mentalité des Japonais qui voyagent beaucoup, le manga se vend devant les kiosques des gares ou des stations de métro, où il n'est pas rare que le lecteur avide arrache les pages au fil de la lecture. Comment un tel produit a-t-il pu aboutir chez nous ? Contrée où le bédéphile exige un dessin poussé, de la couleur et du papier glacé ? Quitte à payer plus cher, malgré la frustration qu'au bout de quarante-six pages, l'histoire soit simplement... à suivre ?

Tout est question d'habitude. Les Américains se sont rodés depuis belle lurette à la culture des Comics Books, petits bouquins bon marché, noir et blanc, sur papier gris, et les Italiens ont leurs Fumetti. Les voilà prêts depuis longtemps à accueillir le manga. A nous à présent d'adapter notre type de lecture à la japonaise ? Les ados et les gamins scotchés à la télé sont la cible privilégiée des mangas . Les adultes eux aussi sont touchés par le phénomène. Au Japon, il y a quelques années, l'éditeur Nikkei, propriétaire du plus important quotidien financier, avait publié un cours d'initiation à l'économie. Mais les lecteurs se sont plaints de la complexité des textes. L'éditeur a alors sorti «les Secrets de l'économie japonaise en bande dessinée» qui s'est vendu à 2,5 millions d'exemplaires.

KANÉDA, SANGOKU

ET LES AUTRES

La contagion étant féroce, les mangas de tous types se sont développés : à côté des thèmes traditionnels (samouraïs, robots, romance et soft porno, humour, sport ou science-fiction), des cours de cuisine sont apparus, ainsi que des Business BD, sur lesquelles se sont rués tous les adeptes de l'argent facile.

Du «fleur bleue» au polar, les héros s'adaptent à toutes les tranches de public. Les éditions Glénat éditent depuis quatre ans déjà le manga-culte Akira (tome 13 à paraître). Soit deux mille pages d'une BD au graphisme superbe ainsi qu'un film exceptionnel (le plus gros budget alloué à une dessin animé japonais). L'histoire débute «le 6 décembre 1992, à 14 h 17. Une bombe d'un type encore inconnu explose au-dessus des principales villes du Japon. Neuf heures plus tard, ce fut le début de la Troisième Guerre mondiale. Léningrad, Moscou, Kazakhstan, Irkutsk, Vladivostok, San Francisco, Washington, New York, Okinawa, Berlin /.../ Et puis le monde commença à renaître de ses cendres... A Néo-Tokyo, en 2030, trente-huit ans après l'Apocalypse...» Face à cet univers déroutant, violent et noir, traversé plein tube par des gosses en deux-roues, on trouve un tout autre style, destiné aux plus jeunes qu'il a fidélisé devant le petit écran : Dragonball (mensuel depuis janvier) est le récit de ce petit marrant aux cheveux hirsutes et à l'énorme bouche.

Parmi les autres petits formats parus depuis le début de l'année chez Glénat, Sailormoon (pour les filles), Gunnm (Cyborgs et science-fiction), Crying Freeman. Ce superbe album plus adulte a pour héros un samouraï, beau et tatoué, plus précisément un yakusa, membre de l'organisation criminelle la plus connue au Japon. A guetter dans les salles : le film. Enfin, Dr Slump, du même auteur que Dragonball, est la première BD en français qui se lit de droite à gauche, le sens de lecture japonais. Trois grands formats cartonnés sont également en vente; Street Fighter II, Orion et Appleseed.

Si les auteurs japonais exportent à merveille leurs oeuvres chez nous, voici une nouvelle BD made in France à l'arrière-goût de là-bas. Nomad a la couleur du manga, mais ce n'est pas un manga. Ses créateurs (Savoia, Buchet et Morvan) sont Français mais ont voulu travailler dans l'optique japonaise pour toucher les mêmes gens. Paru en août au même format qu'Akira, avec le même nombre de pages, graphisme soigné et colorisation par ordinateur, en voici la recette : un rythme soutenu, un découpage des images quasi cinématographique, moins de texte et plus d'action par page, tout en gardant un style de dessin original.

Bref, plutôt que de qualifier bêtement le manga de bédé bas de gamme, peut-être vaudrait-il mieux s'interroger sur les nouveaux modèles de pensée qu'il va nous amener : le travail en équipe (si dur, si rare chez nos auteurs), une production très pensée, très pro, avec un nombre de pages énorme (cent vingt, cent trente) tout au long desquelles rien, jamais, n'est laissé au hasard.

JULIE HUON

À lire : La revue Kaméha, tous les deux mois chez Glénat : cent soixante pages de BD, infos, interviews et dossiers concernant les mangas.

«L'univers des mangas», par Thierry Groensteen, chez Casterman. Jean-Claude Morvan et David Buchet dédicaceront leur album Nomad au stand Glénat à la Foire du Livre, samedi et dimanche.