MARIE CURIE VAUT-ELLE UNE CARTE D'IDENTITE?

BOURTON,WILLIAM

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Lundi 23 février 1998

Marie Curie vaut-elle

une carte d'identité ?

En regard des 49 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, des crimes contre l'Humanité dont certains n'ont toujours pas eu à répondre ou de la spoliation de milliers de victimes, la polémique toponymique qui a agité le dernier conseil communal d'Ixelles pourrait apparaître comme un épiphénomène presque indécent. Pourtant, à sa modeste échelle, elle est exemplative de l'insondable imbécillité qui a saisi nos contrées entre 1939 et 1945...

C'est un élu écologiste qui a porté l'affaire devant le conseil. Les travaux d'un historien local venaient de lui apprendre que, pour plaire à l'autorité d'occupation, on avait modifié le nom de certaines artères. Ainsi, par racisme, un fonctionnaire zélé décida un jour que Marie Sklodowska (Varsovie, 7 novembre 1867 -Sallanches, 5 juillet 1934) n'avait plus sa place sur l'émail communal. L'avenue « Pierre et Marie Curie» devint donc l'avenue «Pierre Curie ».

Considérant qu'il était grand temps d'effacer cette marque de soumission à l'intolérance et de rendre à la détentrice d'un double prix Nobel l'hommage qui lui est dû, le conseiller vert demanda au bougmestre d'entamer les procédures afin que l'avenue retrouve ses deux prénoms.

Le maïeur d'Ixelles marqua son plein accord... de principe. Il souleva toutefois une objection : peut-on, sous couvert d'humanisme, imposer aux habitants de l'avenue Pierre Curie des frais inhérents à un changement d'appellation ? On pense aux cartes de visite et au papier à lettres à renouveler, mais aussi aux coûts de renouvellement des documents d'identité.

Le bourgmestre se refusa à endosser semblable responsabilité. Il promit toutefois d'organiser un référendum parmi ses administrés concernés.

On ne connaîtra pas la conclusion de cette histoire avant plusieurs semaines. D'ici là, ne résistons pas à exhumer cette «Chronique parisienne», parue dans nos éditions du 29 août 1967. Un confrère s'y réjouissait du changement qui allait être apporté à la plaque bleue de la rue Pierre Curie, au coeur du Quartier Latin. «Elle portera, écrivait-il, le nom du plus célèbre des couples de savants et du plus uni». Et d'expliquer que Pierre et Marie ne faisaient en fait qu'un. Qu'après le décès accidentel de Pierre, le 19 avril 1906, renversé par un camion hippomobile, Marie prit possession de la chaire en Sorbonne laissée vacante par son mari en commençant son cours par la dernière phrase que prononça le disparu. Qu'inconsolée, la savante qui découvrit le radium ne cessa de dialoguer avec le mort, confiant à son journal intime : «Les rues sont pleines de voitures, ne s'en trouvera-t-il une pour me faire partager ton sort ?»

WILLIAM BOURTON