Marina Abramovic, l'intime universel

WYNANTS,JEAN-MARIE

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Mercredi 13 juillet 2005

Festival Création de Vandekeybus, mais surtout Abramovic mise en scène par Laub, mardi à Avignon

Tout le monde attendait la première de « Puur », de Wim Vandekeybus. Petite déception. Compensée par le très beau « The biography remix ».

CRITIQUE

JEAN-MARIE WYNANTS,

envoyé spécial à Avignon

Après un Jan Fabre et un Groupov en demi-teintes, on espérait que Wim Vandekeybus viendrait réconcilier le public avec ces Belges que certains commencent à regarder avec méfiance. S'il n'a pas vraiment déçu, « Puur » paraît toutefois un peu long, lent et confus.

Nous sommes, annonce le programme, dans un monde futur, après une catastrophe quelconque, dans une société de survivants. Un film sert à remonter le temps, à retrouver des bribes de cette vie dans une ville où les enfants abondent. La belle idée consistant à projeter ce film sur le mur de la carrière Boulbon vient malheureusement en parasiter le sens, les reliefs de la pierre déformant exagérément l'image.

Sur le plateau, on tente de se reconstruire, de retrouver ce passé perdu, on crie pour retrouver son père, on célèbre la force des mères. On parle beaucoup du rapport parent-enfant dans ce spectacle par moments assez touchant, mais trop souvent tiré en longueur. Dommage, car quand l'action démarre, elle est des plus fascinantes : portés toujours plus inventifs, risqués, acrobatiques, mais aussi porteurs de sens ; étonnante séquence où de longs bâtons blancs sont lancés de l'un à l'autre comme des javelots ; femmes portant leurs fils avec force et amour ; corps plantés en équilibre sur des bâtons dressés comme des morceaux de viande mis à sécher... On sent bien que la question de la paternité, de l'enfant à protéger est de plus en plus au centre du propos. Mais l'ensemble manque de cohésion.

C'est tout le contraire avec le remarquable « The biography remix ». Depuis plusieurs années, Marina Abramovic présente à travers le monde une performance, « The biography », au cours de laquelle elle retrace son parcours de femme et d'artiste. Pour Avignon, elle a demandé à Michael Laub de se saisir de ce matériau et d'en livrer sa propre version - d'où le « remix ». Le résultat est aussi étonnant qu'émouvant.

Durant une heure et demie, on remonte le temps grâce à un journal électronique sur lequel défilent les grandes dates de l'artiste. Des projections rappellent les innombrables performances qu'elle propose depuis les années 60. À cela s'ajoute la présence sur le plateau de toute une équipe de jeunes gens et de jeunes filles, élèves de l'artiste, recréant des extraits de ces performances.

Celles-ci, comme l'indique le journal électronique, durait parfois six heures ou douze jours. Elles sont ici résumées en quelques secondes, quelques minutes permettant d'en saisir le sens, la nécessité aussi.

Car, en mêlant ainsi intimement l'histoire personnelle de l'artiste et ses créations, on découvre, comme jamais auparavant, les motivations qui peuvent pousser une jeune fille née dans une famille de partisans yougoslaves à jouer en public avec son corps, son sang, son image. À arpenter la grande muraille de Chine pour retrouver l'homme qu'elle aime, et le quitter définitivement (moment bouleversant). À se jucher à trois mètres du sol un serpent dans chaque main (splendide scène d'ouverture). Ou à se laisser gifler encore et encore par les vagues sous l'oeil d'une caméra fixe.

Loin de tout exhibitionnisme, ce spectacle magnifiquement mis en scène par Michael Laub génère un flot d'images superbes - on n'oubliera pas de sitôt le trio de femmes chantant doucement « Bye Bye les larmes, bye bye la tristesse... ». Mais surtout, une émotion véritable, qui culminera dans l'éclat de sourire final de l'artiste. C'est beau, très beau, terriblement intime, et parfaitement universel.

« Puur », jusqu'au 22 juillet, à la carrière Boulbon.

« The Biography remix », jusqu'au 14 juillet, à la salle Benoît XII.

Infos : www.festival-avignon.com et 0033-4.90.14.14.14.

Le CGRI veut davantage essaimer

ENTRETIEN

JEAN-MARIE WYNANTS

A l'occasion des États généraux de la culture, Philippe Suinen, le patron du CGRI (Commissariat général aux relations internationales), avait été sévèrement pris à partie par le secteur. Présent à Avignon, il esquisse les contours d'une nouvelle politique d'aide à l'exportation de notre culture.

Que vous inspire la présence massive de la Flandre, cette année, dans le festival « in » ?

Je crois que nous avons franchi un cap. Ce n'est pas parce que la Flandre est mise en évidence à l'étranger que cela doit nous rendre triste ou inquiet. Quand on voit le nombre de passerelles entre créateurs des deux Communautés, on se dit que le métissage est important et nécessaire. C'est un plus pour tout le monde.

On a beaucoup critiqué la lourdeur du processus d'obtention des aides de diffusion à l'étranger pour les artistes de la Communauté française. Comment y remédier ?

Ici, à Avignon, le CGRI a décidé de « mettre le paquet » sur « Anathème », du Groupov. Mais pour eux, ce fut un vrai parcours du combattant pour boucler leur financement. Outre notre intervention, ils ont dû frapper à plein de portes : l'Awex, le ministère de la Culture, la ministre-présidente Marie Arena, mais aussi les ministres Marcourt, Courard et la députation permanente de Liège, qui tous sont intervenus à titres divers et pour des montants différents. C'est fou de devoir passer son temps à ça au lieu de pouvoir s'occuper de sa création. C'est nous qui devrions assurer ce travail au service des créateurs. Nous allons réfléchir à cela avec les différents partenaires, afin que le demandeur n'ait plus qu'un seul interlocuteur.

On a aussi beaucoup critiqué le saupoudrage des subventions et l'impossibilité d'être aidé si on ne tourne pas dans les pays avec lesquels la Communauté a des relations bilatérales...

C'est une chose que nous voulons changer. Il faut que les opérateurs culturels puissent travailler là où des possibilités s'ouvrent pour eux. Peu importe que nous ayons ou pas des relations bilatérales avec les pays concernés. Quant à la question du saupoudrage, il existera toujours un peu car nous ne voulons pas tout miser sur un ou deux grands projets. Mais nous souhaitons déterminer une liste d'événements, de moments, d'espaces internationaux qui soient les plus profitables pour nos opérateurs culturels. Notre présence à Avignon par le biais du Théâtre des Doms en est un bon exemple.

Allez voir les Belges ! Oui, mais lesquels ?

En moins d'une semaine, Avignon a déjà vu défiler quelques-uns de ses spectacles les plus attendus. Et notamment, les nombreuses créations belges présentées dans le cadre de la présence de Jan Fabre comme artiste associé à la direction.

Le bilan belge, il faut l'avouer, est plutôt mitigé. Un Jan Fabre décevant dans « Histoire de larmes » ; un Wim Vandekeybus qui tourne un peu en rond dans « Puur » (ci-contre) ; un Groupov qui n'a pas encore trouvé la forme juste pour son « Anathème » : les grands noms du festival « in » déçoivent un peu.

Heureusement, il y a les éternels inclassables que sont Jan Decorte, avec « Dieu et les esprits vivants », ou Marina Abramovic, mise en scène par Michael Laub pour « The biography remix » (lire ci-contre). Et l'on attend encore l'excellent « Erase-E(x) » que Johanne Saunier dansera dans le cadre « Sujet à vif » à partir de ce jeudi. On peut aussi penser que la reprise de « Je suis sang », de Fabre, et surtout, ses deux solos interprétés par le formidable Dirk Roofthooft devraient le réconcilier avec les festivaliers.

Mais c'est finalement dans le « off » que les Belges font l'unanimité. Le Théâtre des Doms, bien sûr, en est le meilleur exemple, avec la plus belle programmation depuis sa création. Ainsi, le Tof Théâtre qui avait créé une petite animation de rue pour promouvoir son excellent « Bistouri » va déjà devoir y renoncer car la salle affiche quasiment complet après moins d'une semaine. Et la foule est également un peu plus nombreuse chaque jour pour les autres productions.

Mais il y a aussi les Baladins du Miroir, présents à Villeneuve-lez-Avignon avec leur toute dernière création, « 1914, le grand cabaret », ou encore Maria Clara Villa Lobos qui fait le plein à midi, aux Hivernales, avec « M, une pièce moyenne »...

« Allez voir les Belges », conseille l'affiche des Doms, avec un piment pour emblème. Le piment en question a un peu manqué aux grosses productions. Il est, par contre, bien présent chez tous ceux-là, plus discrets mais non moins talentueux, qui s'expriment ici durant un mois, dans les lieux les plus divers.

J.-M. W.