Match à risques sur la frontière linguistique

LAUWENS,JEAN-FRANCOIS

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Samedi 4 décembre 2010

Nos problèmes communautaires peuvent aussi être traités avec humour. La preuve avec Baudouin Remy et

Nos problèmes communautaires peuvent aussi être traités avec humour. La preuve avec Baudouin Remy et Bert Kruismans qui rient de ce tracé invisible qu’est la frontière linguistique. Le point commun des deux comparses ? Leurs deux spectacles sont typiquement belges.

Ils sont Belges mais ne se taisent pas ! Baudouin Remy et Bert Kruismans rient et se rient de la frontière linguistique. Avec « Sois Belge et tais-toi ! » et « La Flandre pour les nuls », le communautaire est drôle. Volontairement.

entretien

Leur point commun : « Nos spectacles sont vraiment belges ! », disent en chœur Baudouin Remy, coauteur de Sois belge et tais-toi ! avec son père André, et Bert Kruismans. Le premier estime que 10 % du public de la revue qui vient d’entamer sa saison 2010-2011 est flamand. Et le second reprend La Flandre pour les nuls à Bruxelles, spectacle qu’il a joué jusqu’à Viroinval, en présence de… touristes flamands. Ils ont confronté leur point de vue sur l’humour de ce pays en crise. A cheval sur la frontière linguistique, entre La Hulpe et Hoeilaert.

Comment écrire un spectacle à teneur politique quand on n’a pas la moindre idée si et quand il y aura un gouvernement ?

Baudouin Remy : Je dois bien avouer qu’au printemps dernier, nous ne savions pas bien quoi faire. On attendait les élections pour se mettre à l’écriture. Et on a vu ce qu’on a vu, ou plutôt ce qu’on n’a pas vu. On avait déjà connu le même scénario en 2007 mais, là, c’était la première fois ! Cette fois, l’histoire se répète complètement avec les mêmes acteurs, les mêmes points de crispation. On s’est donc dit qu’on devait inventer des choses et éviter les contenus trop compliqués. On s’est mis en écriture automatique et c’est parti tout seul ! Nous nous en sommes sortis avec des scènes imaginaires, finalement intemporelles, pour expliquer les rapports de force. Ainsi, nous utilisons la métaphore d’une table pour expliquer BHV. Et en 4 minutes, tout le monde a compris la problématique. Et, évidemment, on a rajouté des personnages, Caroline Gennez, Kris Peeters, Marianne Thyssen, qui ne sont pas les plus connus en Wallonie, c’est un risque.

Bert Kruismans : Mon spectacle est le même qu’il y a un an mais j’ai apporté des modifications toutefois car, depuis que je l’ai écrit en 2009, les choses ont quand même changé. A l’époque, Leterme était encore là. Même s’il y a des rumeurs qui disent qu’il est encore là ! Et puis, De Wever n’était pas aussi important. Il avait un jour été déçu du peu de place que je lui consacrais dans mon spectacle. Je lui avais répondu : « Vous n’êtes pas aussi important. » Maintenant, ce n’est plus vrai ! Ce qui est clair, c’est qu’il faut bien doser les choses. J’ai un spectacle en Flandre, un en Belgique francophone, un aux Pays-Bas. Je ne peux pas parler de Didier Donfut aux Flamands et imiter Bert Anciaux ne signifie rien pour les francophones !

B. R. : C’est un vrai point commun entre nous : nous ne pouvons partir que des choses présupposées connues par notre public. Sinon, le message ne passe pas. Le premier niveau de lecture doit être partagé par tout le monde. Mais, en même temps, nous sommes obligés, nous, de bien connaître le sujet. En Belgique, quel que soit le sujet, on tombe toujours à un moment donné sur le communautaire.

L’humour politique est évidemment tout sauf neuf, mais on a l’impression que l’engouement du public et des médias n’a jamais été aussi important pour cette thématique chez nous…

B. R. : Il est clair que plus les choses sont dramatiques, plus le public a envie de rire.

B. K. : Et il est tout de même plus facile de trouver quelque chose de drôle à dire sur la crise politique que sur le chômage.

B. R. : Sois belge et tais-toi ! existe depuis 1997. Mon père et Joël Riguelle ont démarré cette revue il y a 30 ans quand ils étaient profs au collège Saint-Pierre à Uccle. Mon père faisait déjà cela à l’université. C’est dire que l’idée de la revue est aussi vieille que le monde. Mais le fait est que, après Bye bye Belgium et les cinq échecs de Leterme, les journalistes ont commencé à chercher des façons différentes d’illustrer le sujet. Notamment les étrangers : on a reçu la visite d’Europe 1, de la TSR, de la NOS, de la BBC. Pour eux, c’était une façon de mieux comprendre le conflit belge, le spectacle comporte un côté didactique. J’ai passé des heures au téléphone à expliquer les choses à des journalistes français. Même la Flandre s’y est intéressée : un de mes confrères de la VRT rêve de monter une version flamande de Sois belge et tais-toi ! Guy Verhofstadt est venu voir le spectacle au Cirque royal à Bruxelles il y a quelques années. Il m’a demandé : « Pourquoi ne montrez-vous pas ce spectacle en Flandre ? » Je lui ai répondu : « Mais M. Verhofstadt, je croyais que Bruxelles était en Flandre… » Et puis, avec le temps, quand on a épuisé tous les politiques et tous les politologues, la

médiacratie veut qu’on va vers les « people ». Et avec des humoristes, au moins, on va s’amuser.

B. K. : Moi, j’ai même eu la télévision japonaise ! A France 2, j’ai dû expliquer qu’il n’y a pas une ligne de démarcation qui sépare la RTBF et la VRT. J’ai joué en français à Wezembeek-Oppem. Une journaliste suisse est venue me trouver en me demandant si c’était permis. C’est vrai que j’ai joué à Saint-Trond aussi et qu’une bande de militants flamingants sont venus chahuter – et TF1 était là. Mais ce sont toujours les mêmes vingt types, et ils se reproduisent entre eux.

Vous pratiquez l’un la revue, l’autre le one-man-show. Rit-on des mêmes choses et de la même façon au nord et au sud du pays ?

B. R. : Il y a des choses qui font rire de la même façon partout. Mais le fait est que les Flamands, les hommes politiques en tout cas, blaguent beaucoup avec des clichés. J’ai quand même entendu De Wever me dire un matin : « Ah, M. Remy, déjà réveillé ? » Et Leterme, au terme d’une conférence de presse, dire en me voyant lui servir un verre : « Regardez, un francophone qui travaille ! » Cela dit, je crois que la sensibilité du public est un peu différente en Flandre et dans la partie francophone du pays. Je crois que les Flamands sont capables d’aller plus loin dans la tolérance de l’humour. Geert Hoste va plus loin que nous. Tout dans l’humour réside dans les limites fixées par le public. Le Wallon est plus frileux. Par exemple sur la famille royale, on sent bien que ça symbolise plein de choses. Côté francophone, il faut être plus rond. Chez nous, il y a effectivement ce côté revue : Sois belge et tais-toi !, La Revue des Galeries, Votez pour moi !

B. K. : Je crois qu’effectivement les humoristes flamands sont, comme les Français, plus politiquement incorrects que les Belges francophones. Des blagues sur les Juifs ou les étrangers qu’on fait en Flandre ne passeraient pas ici. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle l’humour en Flandre est très axé sur le stand-up à l’américaine. Tout est dans la forme : un même propos peut être perçu différemment selon le style adopté. Quand un humoriste fait du stand-up, il parle en son nom propre, il y a un côté jugement. S’il est déguisé, cela change tout, c’est plus innocent. Les francophones sont peut-être plus dans la revue ou l’imitation parce que c’est plus acceptable pour le public. Quand je suis déguisé en Roi dans mon spectacle, ce n’est pas moi qui parle, c’est lui. Si ce que je dis dérange des gens, ce n’est pas Bert Kruismans qui dérange en fait. C’est une façon de travestir la vérité et c’est quelque chose qui est profondément ancré dans la culture populaire du pays car s’il y a des gilles à Binche, il y en a aussi à Alost. Ce qui est commun aussi, si on compare à la France, c’est que les hommes politiques sont assez proches des gens. En Belgique, c’est possible de faire des sketches avec les hommes politiques, comme on l’a fait dans La rentrée infernale.

Vous êtes présent dans les débats politiques dominicaux et Baudouin a été vertement attaqué par les médias et politiques flamands parce que, en tant que journaliste, il montait sur scène pour moquer les politiques. Le mélange des genres est-il souhaitable ?

B. K. : Ecoutez, quand Bart De Wever écrit régulièrement une chronique dans De Standaard, vous ne trouvez pas que c’est un mélange des genres ? Et vous pensez que tout le monde trouve cela normal en Flandre ? Je ne vois pas pourquoi alors, moi, dans ma chronique du Morgen, je me priverais de demander pourquoi pas un journaliste flamand n’a demandé à Bart De Wever s’il est normal de refuser de céder un centimètre carré de terre flamande aux francophones mais de céder Doel à des containers chinois ! Les Wallons votent-ils pour Daerden parce qu’ils sont socialistes ou parce qu’ils le trouvent sympathiques à la télévision ? La majorité des gens qui ont voté pour De Wever ne savaient pas qu’il était indépendantiste mais l’avaient trouvé sympa et brillant dans De slimste mens ter wereld à la VRT.

B. R. : Moi, je réponds à cela que le mélange des genres est l’essence même du spectacle. Je n’ai pas bien compris pourquoi on s’en est pris à moi. C’est Peter Vandermeersch, alors rédacteur en chef du Standaard qui a lancé les choses alors qu’il n’avait pas vu le spectacle, lors de la première grosse crise en 2007. Mais bon, les choses se sont calmées : par la suite, il m’a même proposé de devenir partenaire du spectacle. Quant à De Wever ou Daerden, cette popularité médiatique ne les rend pas infréquentables ni incapables. La vraie question est de savoir s’ils sont les plus aptes à gérer le pays.

Baudouin Remy

Né le 14 juillet 1963, Baudouin Remy a rallié la troupe de son père André en 1986. Journaliste indépendant, il entre à la RTBF en 1989 via les sports équestres. Il rallie le service politique du JT en 1999 et signe Projet X de 2002 à 2004. Sois Belge et tais-toi ! : dès le 9 décembre au Théâtre Saint-Michel à Bruxelles et tournée sur www.compagnievictor.be.

Bert Kruismans

Né le 13 mars 1966, il devient animateur à la VRT radio. Dès 2004, il enchaîne les spectacles en Flandre avant d’attaquer la partie francophone du pays en 2009 avec La Flandre pour les nuls. Il est chroniqueur sur la Première.

La Flandre pour les nuls, aux Riches-Claires à Bruxelles jusqu’au 23 décembre et tournée sur www.kruismans.com.