Medvedev dans l’ombre du maître

QUENELLE,BENJAMIN

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Lundi 3 mars 2008

Russie Le candidat de Poutine l’a évidemment emporté : pourra-t-il s’affranchir ?

Le rapport de forces entre le nouveau et l’ex-président, promis au poste de Premier ministre : une affaire de clans.

MOSCOU

DE NOTRE CORRESPONDANT

C’est le paradoxe de la présidentielle russe. Au terme d’une campagne contrôlée par les autorités, Dmitri Medvedev, le candidat adoubé par Vladimir Poutine pour lui succéder au Kremlin, l’a emporté dimanche avec une large majorité : de 67,4 % à 69,6 % des voix, selon les sondages. Mais, après cette élection sans enjeu ni chaleur, le vrai suspense débute aujourd’hui : comment le nouveau Président Medvedev va-t-il cohabiter avec… Poutine, qui s’est engagé à devenir son Premier ministre ? Une situation inédite.

En octobre dernier, Poutine a en effet causé la seule vraie surprise de cette longue période électorale : il a accepté de diriger la liste du parti du Kremlin aux législatives de décembre et s’est dit prêt à diriger le gouvernement si le parti l’emportait largement puis si le pays élisait un homme fiable à la présidence. Cinq mois après, tout s’est déroulé comme prévu. D’ici la passation officielle des pouvoirs en mai, rien ne semble devoir enrayer le « plan Poutine » dont l’ambition, commune aux divers clans du Kremlin, est la poursuite du statu quo. C’est-à-dire maintenir Poutine au cœur du système où, depuis son élection en 2000, il a su équilibrer les intérêts divergents des libéraux et des « siloviki » (représentants des forces de sécurité), eux-mêmes divisés en groupes opposés. Ces faucons sont fortement soupçonnés d’avoir accepté le « libéral » Medvedev à condition que Poutine reste aux commandes.

Premier ministre, Poutine sera cependant en dessous du Président qui choisit (et renvoie…) le chef du gouvernement, nomme les dirigeants de la Défense, de l’Intérieur, des services secrets et de la Justice, conduit la politique étrangère, possède le code nucléaire et dirige les armées. Un Président d’autant plus fort que son autorité a été accrue par la verticale du pouvoir mise en place depuis huit ans, avec notamment la suppression de l’élection des gouverneurs de régions désormais nommés de fait par le Kremlin. Même avec sa popularité qui, réelle, s’est transformée en principal argument électoral des victoires de son parti en décembre puis hier de son protégé, Poutine pourrait dans ses nouvelles fonctions perdre son influence face à Medvedev. Car, malgré son caractère réputé mou et ses initiales promesses de loyauté, le dauphin devrait comme tout successeur s’émanciper. Poutine s’est bien lui-même affranchi d’Eltsine.

L’autre scénario, plus probable, est celui de l’autorité renforcée du Premier ministre avec une réorganisation de l’exécutif obtenue dans les faits ou par un changement constitutionnel. Poutine, dont les Premiers ministres étaient faibles, s’est certes déclaré opposé à « la réduction des pouvoirs du Président ». Mais, lors de sa dernière conférence de presse, il a rappelé que « les prérogatives du gouvernement sont très larges » : former et gérer le budget, mener les finances, régler les questions sociales, de santé, d’éducation, etc., assurer la sécurité du pays, appliquer la politique étrangère… « Le Président définit les grandes priorités des politiques intérieures et extérieures. Mais le pouvoir exécutif suprême dans le pays, c’est le gouvernement et le Premier ministre », a insisté Poutine, ajoutant que contrairement à la pratique il ne suspendrait pas la photo du Président dans son prochain bureau.

Dans un récent discours, Poutine a d’ailleurs présenté un plan économique jusqu’en… 2020. Un vrai cadre imposé à son prochain supérieur hiérarchique. Mais qui sera responsable des défaillances hospitalières dans une ville, de la panne généralisée d’électricité dans une autre ou de la baisse du pouvoir d’achat ? Une question d’autant plus importante que, derrière l’apparent soutien de la population au « plan Poutine », la colère monte face à l’inflation et la corruption croissantes. Jusque-là, Poutine ne mettait guère la main dans le cambouis politique. Lorsqu’un problème surgissait, il convoquait le ministre en cause pour, devant les caméras, le critiquer et l’ordonner de vite rétablir la situation. Il est difficile d’imaginer Medvedev pareillement blâmer Poutine.

En dix-sept ans d’amitié professionnelle commune, Medvedev a toujours fait carrière dans l’ombre de Poutine. Le rapport élève-professeur entre les deux hommes a laissé ses marques psychologiques. Désormais officiellement inversé, leur rapport Président-Premier ministre sera une affaire de caractères mais aussi, dans les coulisses du Kremlin, un rapport de forces entre clans. « Une période intéressante commence », a d’ailleurs récemment plaisanté Igor Chouvalov, le sherpa de Poutine considéré comme l’un des rares véritables alliés de Medvedev.

P. 20 LE PORTRAIT

DE SVETLANA MEDVEDEVA

« Tu votes Medvedev et tout ira bien pour toi »

ENTRETIEN

Dmitri Orechkine, politologue, est directeur de « Mercator », un laboratoire spécialisé dans les comportements électoraux. Il se penche sur les mécanismes qui déterminent le choix, sans surprise, du citoyen russe.

Les premiers résultats prédisent à Dmitri Medvedev, le candidat du Kremlin, un score de près de 70 %. Sa popularité est réelle ?

Elle n’est sans doute que de 50 %. Mais c’est difficile à évaluer. Dans les sondages comme au moment du vote, les Russes donnent souvent ce qu’ils savent être « la bonne réponse », de peur que toute autre réponse leur cause des problèmes. Il y a six mois, la popularité de Medvedev n’était que de 30-35 %. Sergeï Ivanov, alors l’autre prétendant à la succession mis en avant par le Kremlin, bénéficiait lui aussi de 30-35 %. Le score final de Medvedev sera probablement ce que les sondages lui ont prédit : 70 %, soit l’addition des deux… Il a été gonflé par l’utilisation des ressources administratives et la campagne à la télévision. Quant aux fraudes, elles sont très fortes dans 20 à 25 des 85 « sujets de la Fédération de Russie » – républiques, régions, territoires et villes – avec une participation de 90 % et un vote Medvedev de 90 % ! Dans le reste du pays, tout dépend de l’intervention des dirigeants locaux.

Inflation, corruption : beaucoup de Russes se disent mécontents du gouvernement. Pourtant ils vont aux urnes et votent pour le candidat du Kremlin

C’est un paradoxe pour les Occidentaux. Pas pour nous ! Aux yeux de la majorité des Russes, qui ont une vie médiocre avec de petits salaires, l’important est de voter, pas de penser. Que le système plaise ou non, ils font ce que les autorités leur ont dit de faire. Il y a un accord tacite : tu votes Medvedev et tout ira bien pour toi ; je ne suis pas content mais je montre que je suis loyal au système. Les gens votent parce que le système les satisfait mais aussi, se souvenant de l’époque soviétique, parce qu’ils en ont peur. Ou parce que précisément cette peur les rassure : un régime qui sait se faire craindre est un régime qui saura maintenir l’ordre. Au contraire, ceux qui critiquent Medvedev sont vus comme des ennemis. Du coup, ce ne sont pas de vraies élections. Comme sous l’URSS, c’est un processus symbolique. Comment le duo Poutine-Medvedev peut-il fonctionner ?

Les « siloviki » (faucons du Kremlin) ont accepté le choix du « libéral » Medvedev à condition que Poutine reste au pouvoir pour représenter leurs intérêts. Poutine ne peut donc pas s’en aller comme dans une démocratie normale. Il est fort probable qu’au début, Medvedev sera un président faible et dépendant. Bien sûr, c’est lui qui rencontrera les chefs d’Etat étrangers mais il risque de faire de la figuration. Tout en respectant la Constitution à la lettre (mais pas forcément dans son esprit…), Poutine va sans doute transférer à son nouveau poste la verticale du pouvoir qu’il avait créée pour lui à la présidence. Qui sera considéré comme le responsable des problèmes, comme l’inflation ou la corruption ? A priori : le Premier ministre. Mais dans les faits : celui que les médias présenteront comme coupable… et cela sera sans doute Medvedev !