Melvin Moti, chasseur de spectres

LEGRAND,DOMINIQUE

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Mercredi 24 février 2010

Première exposition en Belgique pour l’artiste néerlandais, qui place l’échec et la poussière au cœur d’un nouveau projet, développé au Wiels.

Avec lenteur et intensité, Melvin Moti aime à réactualiser l’image, le récit, des bribes de notre mémoire collective – non pas en élaborant des relations rationnelles entre un certain nombre d’œuvres ou d’objets mais en construisant patiemment les conditions d’une expérience.

Pour sa première exposition solo en Belgique, le jeune artiste néerlandais d’origine caribéenne, né à Rotterdam en 1977, titille la curiosité du spectateur avec une habile séduction.

On peut se demander ce qui peut réunir dans une installation un peintre du XVIIIe, deux inventeurs absurdes, une chambre tapissée de tissu, la notion d’échec et une fiole de poussière… Dans son dernier ouvrage Qu’est-ce que le contemporain ?, paru chez Rivages, le philosophe italien Giorgio Agamben définit le contemporain comme celui qui « fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières mais l’obscurité ». Et c’est bien la démarche de cet artiste singulier dont le travail rare et minimaliste a déjà été montré au Stedelijk Museum d’Amsterdam, au Musée d’art contemporain de Francfort, tout comme à la Biennale de Berlin – où Elena Filipovic, la curatrice de l’exposition, l’a d’ailleurs découvert.

Occupant un plateau du Wiel’s avec From dust to dust, Moti invite à méditer sur l’échec et la poussière, particule insaisissable par excellence. Sans faire l’apologie du minou !

Comme tout chasseur de fantômes, Moti sait très bien que la représentation visuelle est extrêmement volatile. Son film le plus récent en témoigne, au centre de l’exposition. Sur fond noir, des particules mouvantes s’attirent et se repoussent : « Ce film est une animation des schémas d’accumulation hautement organisés de particules invisibles parmi les plus petites existant sur terre, la poussière, confie l’artiste. L’animation, réalisée en collaboration avec Jean Marc Gauthier, est inspirée par les vidéos de laboratoires qui étudient les forces électriques et magnétiques de la poussière extraterrestre. Outre ce que l’on voit, j’ai voulu aussi mettre en évidence la relation d’amour-haine qui existe entre la poussière et le support même, la pellicule 35 mm. »

La vision et son empêchement

Cette poussière, nous la retrouvons dans une fiole en verre exposée sur un piédestal décoratif. Récoltée par l’artiste au Musée des sciences naturelles de Berlin, elle daterait du XIXe siècle et présenterait la même composition que la poussière de nos maisons actuelles. On le voit encore dans ce geste, l’idée de témoignage, de passage de relais est primordiale dans le processus artistique. L’artiste accepte les irrégularités et les imperfections du temps qui passe comme potentiel de fiction. Au spectateur d’explorer les pistes, au gré de la tension infime créée entre authenticité et imagination. Moti oblige à voir ce que l’on ne voit pas. La vision et son empêchement apparaissent comme un des thèmes récurrents chez cet artiste qui produit peu d’œuvres tant il est extrêmement attaché à la documentation et aux recherches préalables. Le temps, l’histoire, la mémoire, les expérimentations psychologiques et les phénomènes paranormaux motivent ses longs processus de recherche.

Le second axe de l’exposition est un petit livre intitulé Dust. Présenté également sur un piédestal, entièrement réalisé à la main, il révèle les circonstances qui l’unissent aux autres éléments de l’installation, particule individuelle reliée au microcosme comme au macrocosme, les murs recouverts de tissu moiré.

En résumé, on dispose là des trois éléments clés de l’installation : l’esprit, l’interrogation sur l’espace d’exposition, l’échec. Tout fonctionne par ricochets évasifs car le tissu moiré est aussi le résultat d’un échec personnel, celui de Ernst Moiré et de ses trames mal alignées qui procureront cette anomalie visuelle exploitée dans la théorie des couleurs et de la représentation. Un échec synonyme de progrès.

Constellation éparse d’objets comme l’évocation de la Salle des Paons de Whistler, l’exposition présente aussi un portrait d’une dénommée Mary Barnadiston, peint en 1750 par Joshua Reynolds.

Une technique particulière des pigments y restitue l’évanescence de la peau, visualisation du passage du temps et de l’histoire.

Ces glissements intimes du statut de l’objet, cette poussière qui plane comme un spectre ou un elfe, ne sont pas là pour expliquer le propos de Moti : « Il favorise un autre type d’agencement mental, conclut Elena Filipovic, pour créer une expérience qui, comme la poussière, pour fugace et énigmatique qu’elle soit, laisse des traces en chacun de nous. »

Melvin Moti From dust to dust

Melvin Moti From dust to dust

Wiels, Centre d’art contemporain, avenue Van Volxem, 354 à 1190 Bruxelles, jusqu’au 25 avril. Infos : www.wiels.org,

02-340.00.50.