MEMOIRE D'EMAIL (14): JEF LAMBEAUX, "C'EST DU RUBENS EN SCULPTURE!"

LAUSBERG,SYLVIE

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Jeudi 7 août 1997

Mémoire d'émail (14) : Jef Lambeaux

«C'est du Rubens en sculpture ! »

Nul n'est prophète en son pays : tancé à Bruxelles, le père des « Passions humaines» reçut la Légion d'honneur à Paris...

Il ne faut voir aucun symbole dans le fait que la rue qui porte le nom du père des «Passions humaines» mène tout droit à la prison, car à l'autre extrémité, on accède à la maison communale!

Eté 1862. Sur la Grand-Place d'Anvers, un gringalet de 10 ans dessine à la craie, pour quelques sous, des animaux fabuleux sur les trottoirs. C'est le cadet des trois garçons Lambeaux. Jef, mauvais élève, ne remettra pas les pieds à l'école en septembre. Il s'engage comme apprenti chez un sculpteur de proues de navires. Son piètre bagage culturel, Lambeaux va le compenser par l'expérience : chez un ébéniste puis un tailleur de pierre, il apprend le métier avant de s'inscrire, à 14 ans, à l'Académie des Beaux-Arts. Il est si petit qu'il y emmène tous les jours son escabeau.

Inscrit à 19 ans dans la classe de Guillaume Geefs (l'auteur du monument de la place des Martyrs), il s'emporte déjà contre l'immobilisme classique du maître. Comme par un malin plaisir, celui qui n'est encore qu'un élève médiocre s'ingénie à travailler des compositions qui s'inspirent plus des pittoresques figures du port d'Anvers que du panthéon grec... Au Salon de Bruxelles, en 1875, où il expose à 23 ans une «Ronde d'enfants», le mouvement capricieux et l'humour de son oeuvre l'inscrivent d'emblée aux côtés des jeunes qui montent : Julien Dillens et Thomas Vinçotte.

Deux ans plus tard, il assiste, ému, à l'inauguration du buste de Jordaens qu'il a sculpté pour le cimetière de Putte : un modèle qui lui va comme un gant, à ce petit Flamand passionné par la vie, l'amour et les plaisirs.

Après un bref séjour à Paris, Jef revient à Bruxelles et n'y subsiste que grâce à une curiosité aujourd'hui disparue : le musée Castan, installé au passage du Nord, entre une salle des fêtes où se produisent des phénomènes vivants et une exposition de postures de cire. Engagé pour sculpter ces figures à la Tussaud, Lambeaux en est réduit à représenter des profils royaux et des faciès d'assassins...

Mais un échevin esthète d'Anvers lui commande deux caryatides pour l'hôtel de ville. Pratiquement au même moment, alors qu'il recommence pour la énième fois «Le Baiser» qu'il veut exposer au Salon de 1881, un mécène rencontré à Paris lui en achète la version primitive!

DE SCANDALE EN SCANDALE

Lambeaux ne prête aucune oreille aux critiques qui s'indignent du caractère païen de ses sujets aux formes vuluptueuses. Aux confins de Saint-Gilles, dans la rue Creuse (aujourd'hui rue de Loncin) tant elle ressemble à une ornière, il sculpte et dessine sans relâche, coule le bronze et la cire perdue. Il n'a guère de moyens, mais grâce, une nouvelle fois, à la ville d'Anvers - qui lui achète son «Baiser» et lui offre une bourse - il part pour l'Italie, à 30 ans, étudier les maîtres renaissants.

A son retour, quel régal que les séances de cirque en hiver ou les baraques des lutteurs sur la Foire du Midi. Dans ces corps puissants, il puise l'énergie qu'il insuffle à la terre, à la pierre. En 1883, par exemple, «La Folle Chanson», une allégorie fessue sur la beauté et la laideur, le confine dans un rôle qu'il ne renie pas mais qui le marquera toute sa vie : celui d'un obsédé, d'une inconvenance obscène.

En 1887, Lambeaux est tout entier absorbé par un nouveau projet : une fresque gigantesque sur les passions humaines. Acheté par le gouvernement, le haut-relief sera réalisé en marbre de Carrare : il faudra dix ans au sculpteur pour venir à bout de ce gigantesque défi. Entre-temps, à côté des bustes à la cire perdue comme celui de Charles Buls, Lambeaux peint aussi Paul Janson et crée «L'Ivresse», qui fait scandale au Salon de 1893. La pudibonderie de l'époque voue l'auteur aux gémonies en le taxant de «Michel-Ange du ruisseau». Mais Léopold II en personne intervient dans la polémique, affirmant que Lambeau, «c'est du Rubens en sculpture» ! Le monarque a le nez fin...

A Paris, où un fragment de l'oeuvre est exposé, Puvis de Chavanne la réclame tout entière. Le jour de l'ouverture du Salon de Paris, un amateur l'achète, pendant que Lambeaux est décoré de la Légion d'honneur!

Devenu un artiste reconnu, admiré, Jef gagne beaucoup d'argent mais traîne autant de soucis dans sa besace : exigeant et dépensier, il demande avance sur avance pour le pavillon des Passions humaines, ce qui rend perplexe le jeune architecte chargé d'en dessiner le pavillon, un jeune stagiaire de l'architecte Balat, Victor Horta.

A l'Expo universelle de 1897, le pavillon de Horta est terminé, la fresque de Lambeaux ne l'est pas, certaines parties sont encore en plâtre. Mais si ce n'était que cela... Après l'expo, Lambeaux veut que Horta cloisonne le portique antique qui abrite la fresque car l'éclairage n'est pas de son goût. Horta refuse. Lambeaux fait procéder à la fermeture du pavillon par des cloisons de bois ! Sans le savoir, il rend un grand service aux autorités, heureuses de soustraire ces nudités affolantes aux yeux du public. Lambeaux ne se doute pas que ses Passions humaines ne reverront jamais le jour, perdues dans un imbroglio de décisions contradictoires dont notre petit pays a le secret.

Mais notre artiste a d'autres préoccupations : à peine marié, son atelier fait l'objet d'une expropriation par la commune de Saint-Gilles qui veut prolonger la rue de Savoie. La commune (qui a dédié à Lambeaux, de son vivant, une de ses plus belles avenues) met un nouvel atelier à sa disposition, au 104 rue du Tyrol. Cette artère porte aujourd'hui le nom d'Antoine Bréart, un des échevins saint-gillois qui vote, au lendemain de la mort de Lambeaux en 1908, une concession perpétuelle à sa famille dans le cimetière communal.

En effet, épuisé par une longue maladie, Jef Lambeaux s'éteint à 58 ans. Fidèle à la tradition, il laisse son petit monde divisé. Au conseil communal, 12 conseillers votent pour sa concession, 10 votent contre et 2 s'abstiennent...

SYLVIE LAUSBERG