MEMOIRE D'EMAIL(16):MARIA MALIBRAN UNE CANTATRICE EPROUVEE PAR LES SCENES DE LA VIE

LAUSBERG,SYLVIE

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Samedi 9 août 1997

Mémoire d'émail (16) : Maria Malibran

Une cantatrice éprouvée par les scènes de la vie

L'enfant prodige fut adulée par toutes les grandes villes. Bruxelles servit de décor à son court bonheur.

Rue Malibran, petite rue Malibran, centre médical Malibran : entre la place Flagey et l'avenue de la Couronne, impossible d'ignorer le nom de cette cantatrice d'origine espagnole, venue vivre à Bruxelles de rares heures de bonheur. Fille de Manuel Garcia, l'un des plus grands professeurs de chant du début de siècle, Maria-Félicia voit le jour à Paris, le 24 mars 1808. Curieusement, elle est la seule de la famille a n'avoir pas un don inné. Cela n'empêche pas son intran-sigeant paternel de forcer la voix de la petite qui, par peur du regard noir et courroucé de Garcia, fait des rapides progrès au point de devenir bientôt la plus grande diva de son époque.

A huit ans, elle parle déjà le français, l'espagnol et l'italien et apprend bientôt l'anglais à Londres. C'est là qu'à seize ans, elle fait ses véritables débuts lorsque l'artiste incarnant Rosine dans le Barbier de Séville déclare forfait. En deux jours, elle apprend le rôle, et charme à ce point, qu'elle est engagée pour terminer la saison. Son père, désireux d'imposer le théâtre italien à New York, décide alors de traverser l'océan avec toute la famille. Toujours dans le rôle de Rosine, Maria provoque un tel enthousiasme que l'Amérique entière se prend de passion pour l'art lyrique... et pour la jeune prodige.

L'engouement saisit même un riche banquier français, établi à New York. Il demande la main de Maria, que son père cède de mauvaise grâce. L'homme a cinquante ans et s'appelle Malibran. Le patriarche a-t-il eu un pressentiment ? Dès le lendemain du mariage, le banquier avoue qu'il est ruiné ! Pourtant, Maria, qui n'a que dix-huit ans, ne s'apitoie pas sur son sort. Elle chante tous les soirs et rembourse presque intégralement les dettes de son époux. Ensuite, épuisée, elle décide de partir seule à Paris. Sa ville natale l'accueille avec sympathie et Rossini, alors tout-puissant à l'Opéra, propose de l'engager.

DES JOURS HEUREUX A IXELLES

Elle choisit cependant le théâtre italien, que son père a longtemps dirigé, où elle ravit le tout-Paris dans le rôle de Sémiramis, sur une musique de... Rossini. Comment rendre compte aujourd'hui de l'effet produit par cette jeune personne, dont la voix pathétique et pure donnait le frisson aux spectateurs ? Le triomphe de la cantatrice finit par atteindre des sommets jamais égalés. Les théâtres lyriques du monde entier se la disputent. Après Londres, Bruxelles : la voici au Théâtre Royal de la Monnaie en août 1829. Devant un parterre de personnalités et la famille royale, Maria brille une fois de plus.

Prenant quelques jours de repos, la Malibran, comme on l'appelle, accepte l'invitation de la princesse de Caraman-Chimay, au château du même nom. C'est là qu'elle rencontre celui qui va changer sa vie. Charles de Bériot, de six ans son aîné, violoniste et virtuose belge de réputation internationale, n'ose pas comprendre que la chanteuse la plus adulée lui jette un regard plein de tendresse. Maria elle-même n'imagine pas que sa vie est en train de basculer. Pourtant, de retour à Paris, elle voit d'un autre oeil son mari dispendieux qui se montre vraiment détestable.

Malibran a-t-il compris intuitivement que la poule aux oeufs d'or n'est plus tout à fait la même ? Toujours est-il qu'il multiplie les scènes de ménage. Aidée du général Lafayette, son ami et admirateur inconditionnel, la chanteuse finit par demander le divorce. Il lui faudra six ans pour l'obtenir. Durant ces années d'attente, la Malibran vit de plus en plus à Bruxelles, où son prétendant possède une maison rue Léopold. Un peu plus tard, Bériot acquiert à la campagne d'Ixelles, un charmant pavillon (racheté par la commune en 1849 pour y installer la maison communale) où les amants coulent des jours heureux.

Enfin, le 29 mars 1836, devant son témoin Rossini et le maire de Paris, qui officie dans le deuxième arrondissement, les deux artistes s'unissent pour la vie. Ils s'installent définitivement dans leur belle demeure, et s'y reposent quelque temps avant de reprendre chacun leurs engagements. Au cours du mois de juillet, partie faire une balade à cheval avec quelques amis, elle perd tout à coup le contrôle de la monture. Traînée à bout d'étrier sur des centaines de mètres, la cantatrice, éprouvée et contusionnée, monte sur scène le soir même. Jusqu'en septembre, elle remplit ses contrats mais son état empire.

De syncope en syncope, elle cherche à dissimuler la vérité et met sa faiblesse sur le compte d'une grossesse qui débute. Le 14 septembre, au dernier soir du Festival de Manchester, elle sort de scène sous les acclamations d'un public en délire pour tomber littéralement dans les bras d'un de ses confrères. Transportée inanimée au foyer des artistes, elle ne se réveillera plus. Ironie du sort, c'est en Angleterre, où dix ans plus tôt elle montait pour la première fois sur scène, que la célèbre et émouvante cantatrice rend son dernier souffle, à 28 ans.

En l'absence de sa famille, les autorités de la ville inhument son corps dans l'église collégiale de Manchester. Il faudra trois semaines de démarches à Charles de Bériot pour que son corps soit exhumé et ramené à Bruxelles. Depuis le 4 octobre 1826, elle repose au cimetière de Laeken, dans la superbe chapelle commandée par son époux éploré au sculpteur Guillaume Geefs et sur lequel sont gravés les vers que son tragique destin inspire à Lamartine : «Beauté, génie, amour, furent son nom de femme ! Ecrit dans son regard, dans son coeur, dans sa voix; Sous trois formes au ciel appartenait cette âme. Pleurez, terre ! et vous, cieux, accueillez-la trois fois !».

SYLVIE LAUSBERG