Mike Brandwain était l'une des clés de l'«organizatsiya» à Anvers La mafia russe commet un meurtre historique en plein coeur d'Anvers Le mafieux russe qui avait révélé au «Soir» les arcanes de «l'organizatsiya» a été abattu ce vendredi à Anvers.

LALLEMAND,ALAIN; MILUTIN,ROGER

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Samedi 18 juillet 1998

Mike Brandwain était l'une des clés de l'«organizatsiya» à Anvers La mafia russe commet un meurtre historique en plein coeur d'Anvers Le mafieux russe qui avait révélé au «Soir» les arcanes de «l'organizatsiya» a été abattu ce vendredi à Anvers.

Rachmiel Brandwain, dit «Mike», 49 ans, trader d'origine ukrainienne installé depuis plus de vingt ans à Anvers et tenu par les autorités allemandes, américaines et belges comme l'un des plus insignes représentants de la mafia russe en Belgique, a été abattu vendredi peu avant 13 heures dans la Anneessens -straat à Anvers. La rapidité de l'action, son professionalisme, l'isolement dans lequel était la victime au moment des faits, témoignent d'une exécution réalisée probablement par un tueur venu de l'étranger et agissant sous contrat. «Mike» a été abattu de deux balles dans la tête et de l'une dans le ventre.

L'autopsie du corps devait être réalisée vendredi soir. Il apparaît que les douilles ont été soigneusement ramassées par l'exécuteur, lequel, selon les rares témoins, pourrait être un homme aux cheveux longs. Depuis 1994 et la faillite de sa société «M&S International», on ne connaissait plus de nouvelles activités mafieuses à l'intéressé qui, dénoncé en 1994 par le Kremlin pour ses fraudes au préjudice de l'armée russe, faisait l'objet d'une attention médiatique soutenue. Confondu par la révélation de ses amitiés mafieuses - le trafiquant de drogue Boris Nayfeld, le chef de la mafia de Vilnius Boris Dekanidzé, le second parrain de la mafia russe à New York Marat Balagula, l'ancien chef mafieux moscovite Otari Kvantrichvili, etc. - n'avait pu échapper à nos interviews.

Il avait ainsi révélé ou confirmé, de 1994 à 1997, bien des dessous de la mafia russe dans le monde, de New York à Vilnius, de Moscou à Berlin, de Tel Aviv à Vienne, et, bien entendu, à Anvers, sa base d'opération.

Parmi les opérations auxquelles il était lié de près ou de loin, citons un trafic d'héroïne gigantesque entre Bangkok et New York sous couvert de sa société «M&S», la fourniture présumée de fausses factures à la «Brigade de Vilnius» pour légitimer la distillation clandestine d'alcool lituanien, le meurtre du journaliste lituanien Vitas Lingys (meurtre qu'il a toujours nié), sa participation financière présumée à un trafic de cocaïne entre l'Amérique du Sud et les Pays-Bas via la Finlande et la Russie (en partenariat, semble-t-il, avec Korakin, l'un des plus grands trafiquants d'Israël).

Il avait par ailleurs été brièvement détenu en 1987 par le juge bruxellois Jean-Claude Van Espen pour sa participation (jamais établie) à un trafic d'or pakistanais par la Belgique.

Brandwain était lui-même devenu une victime de la mafia russe suite au vol, par la mafia moscovite, de l'un des nombreux commerces de luxe qu'il avait ouvert au début des années 90 à Moscou et dans tout l'Ouest de la Russie. Brandwain avait alors essayé de monter un clan contre l'autre, tentant de retrouver tout ou partie de sa mise. Cela lui avait notamment valu de rencontrer à Paris en 1995 le mafieux russe Anton Malevsky, installé à Tel Aviv.

Bref, le meurtre de Brandwain peut être difficilement imputable à autre chose qu'un règlement de compte au sommet de la mafia russe. Ce meurtre représente l'action violente la plus importante jamais perpétrée par cette mafia sur le sol belge.

Sa signification dépasse même celle de Vladimir Missiourine, abattu à Uccle fin 1994, en ce que Brandwain, contrairement à Missiourine qui n'était que de passage dans notre pays, est un véritable «mafieux russe de Belgique». Indépendamment de cette considération nationale, la nouvelle s'est répandue vendredi comme une trainée de poudre bien au delà du continent européen, avec des effets que l'on ne saurait pour l'instant apprécier.

La police judiciaire - tant brigade nationale que PJ d'Anvers, laquelle mêne l'enquête de terrain - dispose d'extrêmement peu d'indices. Après ses contacts avec le «Soir», clôturés début 1997, Brandwain avait été sollicité par d'autres médias internationaux et avait pris l'habitude de parler longuement. Ces paroles lui ont-elles coûté la vie? Possible, mais peu probable: il est communément admis que la mafia russe tue rarement par vengeance, mais au contraire pour prévenir un préjudiceultérieur.

ALAIN LALLEMAND