misha defonseca a vécu en trompe-l’œil
MOUTON,OLIVIER; METDEPENNINGEN,MARC; VANTROYEN,JEAN-CLAUDE; SURMONT,EDDY
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Vendredi 29 février 2008
Le livre a fait un tabac en librairie. Le film touchant qui en a été tiré a fait courir le public familial, ému (et trompé) par l’histoire de cette petite fille traversant l’Europe, en 1941, à la recherche de ses parents déportés, et adoptée par des loups.
Dans la demande de pardon qu’elle livre à notre journal, Monique De Wael souhaite que l’on comprenne le drame qu’elle a vécu, à quatre ans, en voyant ses parents partir vers les camps.
« Cette histoire n’est pas la réalité réelle, mais elle a été ma réalité, ma manière de survivre », nous a-t-elle expliqué.
P.2 les aveux
P.3 son éditeur français
se dit « effondré »
P.3 « combler un vide »
P.22 l’édito
Les aveux de Misha Defonseca
Histoire Tout était inventé
Vendredi 22 février. Le Soir se fait l’écho des doutes diffus portant sur la vraisemblance du récit de Misha Defonseca. Elle demande, dans un entretien accordé au Soir, ce « que sont devenus » ses parents.
Samedi 23 février. Le Soir répond en produisant notamment des parcelles de son dossier administratif et de celui de ses parents. Il est ainsi confirmé que Robert De Wael et son épouse Joséphine, les parents de Misha (alias Monique De Wael) ont été arrêtés le 23 septembre 1941 à Schaerbeek en raison de leurs activités résistantes. Il est aussi rapporté que Monique De Wael fut recueillie par son grand-père Ernest (et non son oncle comme indiqué erronément) qui obtint pour elle, en 1947, le statut d’Orphelin de guerre et l’allocation d’une pension jusqu’à ses 18 ans.
Lundi 25 février. Le Soir publie une photo qui montre que Monique De Wael n’eut jamais les jambes blessées durablement par son prétendu séjour avec les loups dans les forêts d’Uraine.
Jeudi 28 février. Sur le site internet du Soir (www.soir.be), nous publions in extenso la position de Misha Defonseca, collectée par son avocat Marc Uyttendaele. Dans ce texte, accessible sur notre site, Misha Defonseca rappelle que sa mise en cause repose sur un litige (gagné devant les tribunaux américains) portant sur 22 millions de dollars qui l’opposait à son éditrice aux Etats-Unis. Elle se déclaré « blessée » par les accusations, revendique ses origines juives, invoque une possible « falsification d’identité » pour échapper aux poursuites nazies et prétend se rappeler du port de « l’étoile jaune » que ses parents refusaient de porter.
Jeudi 28 février, 13 heures. Après avoir appelé au téléphone 48 des 375 De Wael recensés dans l’annuaire en ligne Infobel, nous sommes en contact avec Emma De Wael, 88 ans, d’Anderlecht, qui n’est autre que la cousine germaine de Monique De Wael, alias Misha Defonseca. Cette dame âgée, qui se remet difficilement d’une chute s’exclame : « Cette Monique, elle en a de l’imagination ! Elle n’était pas juive, mais une bonne catholique ! » Et de nous raconter qu’elle a « connu Monique lorsqu’elle est née, lorsqu’elle a été baptisée en 1937 », confirmant ainsi qu’elle n’avait que quatre ans en 1941, année de son imaginaire départ dans les forêts de l’Est. « Son père, Robert, nous raconte-t-elle, a été arrêté par les Allemands en 1941 à Schaerbeek. Il avait eu le temps de dire à sa femme d’aller chercher la petite à l’école. Mais Joséphine avait mal compris et elle est allée chercher un fusil qu’ils dissimulaient à leur domicile. Elle fut également arrêtée. Elle portait alors le fusil en dessous de son manteau de skunks (fourrure). La maman de Robert est allée le voir à la prison de Saint-Gilles. Il était amaigri et avait reçu des coups. Monique a été d’abord confiée à son grand-père Ernest et ensuite à un cousin, Maurice De Wael,
dont l’un des fils est devenu curé. Elle n’aimait pas cette famille d’accueil parce qu’elle était très stricte et très catholique. Je me souviens aussi qu’à cette époque, Monique souffrait beaucoup parce que des gens l’appelaient “la fille du traître”, affirmant que son père avait dénoncé des membres de son réseau de résistance. » Selon Emma De Waele, ce réseau était constitué de « jeunes gens ». Il pourrait s’agir des « Jeunesses combattantes de Schaerbeek », une organisation qui se diluera par la suite dans le Front de l’Indépendance. Parmi les membres de ce réseau, tous liés à l’administration communale schaerbeekoise, seul un certain Emile Hautekiet (graphie phonétique) survécut aux camps nazis. Robert Dewael, qui fut officier de réserve de l’armée belge, et son épouse passèrent par plus de dix centres d’enfermement allemands, de Cologne à Bochum pour finalement aboutir à la forteresse de Sonnenburg, selon une recherche de l’historien Maxime Steinberg
Jeudi 28 février, 14 heures. Ces informations sont communiquées à Me Uyttendaele pour entendre les réponses qu’y apportera, depuis Boston, Mme Defonseca qui, le matin revendiquait encore l’authenticité de son histoire.
Jeudi 28 février 15 h 30. Me Uyttendaele nous indique l’imminence d’une déclaration de Mme Defonseca, que nous reproduisons ci-contre, et qui avoue, confrontée à nos révélations, que le périple de « Misha » ne fut que le produit de l’imagination de Monique De Wael, qui détestait sa famille d’accueil et s’assimila aux enfants de la communauté juive. Elle implore ceux « qui se sentent trahis de se mettre à la place d’une petite fille de quatre ans qui a tout perdu ».
Point final à cette « supercherie littéraire et historique », comme le disent les détracteurs de Misha Defonseca ? Son éditrice américaine aurait décidé de déposer une plainte pour « fraude » devant les juridictions américaines ; une infraction passible de peines de prison.
P.22 l’édito
« Je demande pardon »
« Oui, je m’appelle Monique De Wael, mais depuis que j’ai quatre ans, je veux l’oublier. Mes parents ont été arrêtés quand j’avais quatre ans. J’ai été recueillie par mon grand-père, Ernest De Wael, puis par mon oncle, Maurice De Wael. On m’appelait ”la fille du traître” parce que mon père était soupçonné d’avoir parlé sous la torture. A part mon grand-père, j’ai détesté ceux qui m’avaient accueillie. Ils me traitaient mal. Je me sentais autre. C’est vrai que, depuis toujours, je me suis sentie juive et plus tard, dans ma vie, j’ai pu me réconcilier avec moi-même en étant accueillie par cette communauté.
Alors, c’est vrai que je me suis raconté, depuis toujours, une vie qui me coupait de ma famille, loin des hommes que je détestais.
C’est aussi pour cela que je me suis passionnée pour les loups, que je suis entrée dans leur univers. Et j’ai tout mélangé.(…) Cette histoire, c’est la mienne. Elle n’est pas la réalité réelle, mais elle a été ma réalité, ma manière de survivre. (…) Je demande pardon à tous ceux qui se sentent trahis, mais je les supplie de se mettre à la place d’une petite fille de quatre ans qui a tout perdu. (…) »
L’éditeur français : « Effondré »
« C’est une tristesse épouvantable qui m’envahit, ajoute-t-il. Mais je me dis que j’ai de la chance d’être à ma place, et pas à la sienne : elle doit se débattre avec des demi-vérités, des mensonges et une grande souffrance qui vient de sa jeunesse. Elle s’est construit une histoire avec toute cette souffrance, qui ferait d’ailleurs un autre document, ou un autre roman. Mais non, c’est d’une tristesse, d’un désastre… »
Bernard Fixot a appelé Misha Defonseca, ou plutôt Monique De Wael, ce jeudi après-midi : « Je lui ai dit : Misha, n’ajoute pas de mensonge au mensonge, protège-toi, protège ton mari… »
Bernard Fixot a perdu ses illusions, comme des milliers de lecteurs. « Elle me racontait une jolie histoire, et le fait qu’elle la prétendait véridique ajoutait à sa beauté et à sa force. »
Cette histoire pose en effet la grande question de la confiance donnée par les éditeurs aux auteurs qui prétendent à la vérité. « J’ai acheté cette histoire aux Etats-Unis. Et j’ai fait confiance à son éditrice américaine, Jean Daniel, qui m’avait affirmé avoir tout vérifié. Ce qu’on contrôle, ce sont les mises en accusation. Mais ici, les Nazis étaient accusés, alors franchement… Et même quand Jean Daniel s’est retourné contre Misha et l’a accusée de mensonges, j’ai fait confiance à Misha, je me suis dit qu’il s’agissait de vengeance parce que Misha avait gagné son procès contre l’éditrice, qui lui avait volé ses droits d’auteur… »
Bernard Fixot n’hésite pas à éditer des bouquins de dénonciation de faits de société, comme Brûlée vive ou Mariée de force. « Je n’ai jamais eu de problème. Je vérifie la vraisemblance, mais je donne la parole à ceux qui dénoncent et avec qui je me sens en accord et en confiance. Pourvu qu’on dénonce des phénomènes de société et pas des gens. »
Bernard Fixot semble atterré au téléphone. « Je suis tombé de ma chaise, confie-t-il. Je lui posais des questions et Misha me répondait bien. J’étais en admiration face à l’héroïne de cette magnifique histoire, de cet hymne à la vie… »
Et maintenant que tout est atteint, que va faire l’éditeur ? Le livre va-t-il continuer à vivre sa vie, comme si de rien n’était ? « On peut imaginer de republier le livre avec une préface qui raconte la vérité, réagit Bernard Fixot. Mais laissez-moi d’abord reprendre haleine, retrouver mes esprits. Car cette histoire me touche profondément. »
« Pour combler un vide… »
Je ne connais pas ce cas précis et, en tant que psychanalyste, je me dois d’être prudent. Cela peut relever de plusieurs choses. Il y a des simulations conscientes, qui peuvent être faites pour des raisons délibérées, pécuniaires par exemple. Aux Etats-Unis, cela a parfois servi de refuge à certaines pour échapper à la justice. Il y a des mythomanies plus ou moins conscientes qui servent avant tout à attirer l’attention. Et il y a des phénomènes inconscients que l’on nomme « dissociatifs », des personnalités multiples.
Sans aller jusque-là, on peut avoir des éléments de notre histoire que l’on range dans un tiroir. C’est souvent le cas pour des personnes qui ont vécu des choses très douloureuses dans leur petite enfance. On peut encore être pris dans une spirale à partir du moment où l’on s’invente une histoire, en arriver à un stade où l’on ne peut plus faire machine arrière. Il y a une grande gradation et je ne sais dans quel registre nous nous situons ici.
Certains cas ont été célèbres comme celui de Jean-Claude Romand, qui a menti pendant dix-huit ans à ses amis et à toute sa famille en se présentant comme médecin à l’Organisation mondiale de la santé. Cela a mené à un drame puisqu’il a tué toute sa famille. Plus loin de nous, il y a l’histoire de Martin Guerre, au XVIe siècle, quand un homme a pris la place d’un paysan parti à la guerre et a vécu pendant de longues années avec sa femme. Ce sont des phénomènes proches de l’hystérie. Il y a eu une vague aux Etats-Unis à la fin du XIXe et XXe siècle, sans doute parce que l’on était alors fasciné par ce genre de situations. Cela dit, il y a une histoire plus proche de celle qui nous préoccupe, celle d’un Suisse qui prétendait s’appeler Binjamin Wilkomirski, qui se présentait comme un rescapé des camps de la mort, mais qui se nommait en réalité Bruno Grosjean. Lui aussi avait rédigé un livre.
Ce sont souvent des cas d’abus sexuels très précoces qui sont à l’origine de tels phénomènes de dissociation ou de refoulement. Je ne dis évidemment pas que c’est le cas ici. Ce sont des événements qui n’arrivent pas à la conscience et, en conséquence, les personnes concernées sont tentées de combler ce vide.
Ce n’est évidemment jamais favorable pour la confiance collective. C’est tout le problème du mensonge suite auquel on perd confiance par rapport à ce qui est dit ultérieurement.
A Bruges, l’acte antisémite n’en était pas un
Mi-janvier, le professeur américain Marcel Kalmann, né le 1er janvier 1944 à Auschwitz-Birkenau, quelques jours avant la libération par les troupes soviétiques du camp de concentration où ont péri un million et demi de Juifs, se présente au poste de police de Bruges :
- « On m’a mis à la porte du restaurant Le Panier d’Or, Grand-Place, prétextant qu’on n’y servait pas des Juifs ! » L’inspecteur de police de service refuse de prendre sa déposition et sa plainte pour acte d’antisémitisme en anglais. C’est finalement muni de la copie d’un procès-verbal de témoin, et non d’une plainte en bonne et due forme, rédigé en néerlandais – comme l’exige la loi – que Marcel Kalmann quitte Bruges.
Sans tarder, il s’adresse à la rédaction du mensuel Joods Actueel, successeur de l’hebdomadaire Belgisch Israelitisch Weekblad. Le journal, informant les 70.000 Juifs de Flandre et Bruxelles, fait évidemment grand cas de l’affaire. Dans l’édition du 7 février, Marcel Kalmann explique ainsi en long et en large sa mésaventure dans l’établissement qui l’a mis à la porte et ses déboires au poste de police. Ce dernier incident débouche du coup sur une plainte auprès du Comité P.
Indignés des faits, tels que parus dans le magazine, le bourgmestre Patrick Moenaert (CD&V) et le responsable de l’Office de tourisme de Bruges réagissent avec effroi. Et ouvrent une enquête. Résultats : dans une lettre adressée mercredi à l’éditeur responsable de Joods Actueel, Moenaert demande un droit de réponse et des excuses du magazine pour « information injuste et diffamatoire ».
C’est qu’il a été établi que Kalmann n’est ni professeur ni américain, qu’il a déjà fait la une des médias aux Pays-Bas avec des récits tout aussi imaginaires, qu’il ne s’est jamais fait sortir du Panier d’Or où il n’a eu qu’une discussion sur le prix de son café (6,5 euros).
Joods Actueel dit n’avoir aucun problème à publier une rectification mais attend les résultats officiels de l’enquête du Comité P.
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