Misha Defonseca, d’un drame de guerre à une escroquerie
METDEPENNINGEN,MARC
Samedi 1er octobre 2011
Trois ans après la révélation par « Le Soir » de l’imposture du livre « Survivre avec les loups », Lionel Duroy dévoile des pages encore plus noires de l’histoire de Monique De Wael (le vrai nom de Misha Defonseca) et fournit des clés pour comprendre cette incroyable fable.
Survivre avec les loups, dont la version américaine existait déjà depuis 1989, racontait cette odyssée féérique : une fillette de 7 ans, déguenillée, courageuse et déterminée, avait parcouru plus de 6.300 kilomètres à travers les forêts du Vieux Continent, se jouant du feu de la guerre, trouvant refuge dans les forêts ukrainiennes auprès de partisans, pénétrant et échappant au ghetto de Varsovie, tuant de ses propres mains un soldat nazi !
Et cerise sur le gâteau de ce voyage magique : sa rencontre avec cette meute de loups, Ita le père et Rita la mère-louve, qui la réprimande comme sa fille adoptive, qui partage avec elle le produit de sa chasse, qui la préserve de ses crocs-blancs.
Misha Defonseca, en ce mois de février 2008, méritait toujours le respect. Elie Wiesel lui-même (qui nous avouera plus tard n’avoir jamais lu le livre, et regretter cette erreur) lui avait apporté son soutien. La sortie de son livre en français (300.000 exemplaires) et sa traduction en 22 langues lui avaient rapporté durant dix ans l’estime de chroniqueurs littéraires, de communautés juives, de personnalités politiques. La fortune aussi. Elle s’était érigée au pinacle des survivants de la Shoah, ne souffrant aucune contestation, sauf celles, peu relayées, de Serge Arolès, spécialiste français des enfants-loups qui ne pouvait croire à l’aspect animalier de l’histoire ; sauf les erreurs pointées aussi par le regretté Maxime Steinberg, spécialiste belge de la Shoah, qui releva que le port de l’étoile jaune évoqué dans son livre par Misha Defonseca et les rafles de juifs en Belgique ne pouvaient se situer en septembre 1941, mais débutèrent en juin 1942.
En cette fin février 2008, Misha Defonseca n’avait cure des critiques de ces pinailleurs. Et lorsque sa vie de miraculée fut portée à l’écran par Véra Belmont, réalisatrice juive, elle les invectiva dans une interview accordée au Soir à l’occasion de la sortie du film : « Ceux qui me critiquent ne sont même pas capables de me dire ce que sont devenus mes parents ! »
A ce reproche, Le Soir se décida de répondre en prenant appui sur un document précieux : le certificat de baptême de Monique De Wael, alias Misha Defonseca, retrouvé par une généalogiste belge, Evelyne Haendel, œuvrant aux côtés de Jane Daniel, l’éditrice américaine de Misha Defonseca, condamnée à lui verser 22 millions de dollars d’indemnités dans le cadre d’une procédure civile portant sur un détournement de ses droits d’auteur.
Ce document établissait qu’en 1941, Misha Defonseca s’appelait Monique De Wael et n’était pas âgée de 7 ans, comme elle le prétendait, mais bien de 4 ans. Et nous retrouvâmes par hasard, en compilant l’annuaire téléphonique, sa seule parente survivante, Emma, alors âgée de 88 ans, qui confirma : « Misha n’est pas juive, elle est catholique. Elle aimait bien inventer des histoires… » Les archives de la commune de Schaerbeek, où son père fut fonctionnaire, établirent sa vraie identité. Celles de l’Institut national des victimes de guerre, renseignèrent que son père, le lieutenant de réserve Robert De Wael, était frappé d’indignité nationale en raison de sa collaboration avec l’occupant nazi et qu’il mourut au camp de Sonnenburg ; que sa mère Germaine Donvil fut arrêtée et décéda au camp de Ravensbrück. Et au fil des heures, on apprit que Misha Defonseca, dans sa jeunesse était appelée « la fille du traître », ce que l’enquête du Soir détailla : Robert De Wael, membre de l’organisation des « Grenadiers Résistants » livra tout son réseau aux nazis.
Face à ces preuves, Misha Defonseca fut contrainte d’avouer au monde son mensonge, rapportant sa forfaiture à son besoin de (toujours) petite fille : trouver un sens à sa vie.
Rideau sur l’une des plus grandes arnaques littéraires et de la mémoire du siècle ?
Pas vraiment. La justice américaine, « en raison de circonstances exceptionnelles », la priva des 22 millions de dollars dus par son ex-éditrice Jane Daniel.
Lionel Duroy, un écrivain dont l’œuvre est hantée par le parcours de vie des enfants de traîtres ou de nazis (son père était profondément antisémite), se décide à comprendre le parcours – au moins – mythomaniaque de Misha Defonseca et d’entreprendre une enquête serrée dans la vie de la faussaire. « Lorsqu’elle m’a reçu à Boston, elle avait l’espoir que je démontrerais que son père n’avait pas été l’homme qu’elle redoutait… Après l’enquête du Soir, elle était au bord du suicide. Elle allait m’aider. » Et Misha Defonseca-Monique De Wael lui révèle : « Je crois avoir des lettres de mon père envoyées depuis la prison. »
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