Misha Defonseca : « Survivre avec son vrai passé » (suite)

METDEPENNINGEN,MARC

Vendredi 7 mars 2008

La trahison est révélée

Le retour des déportés et des prisonniers de guerre va être long à s’achever. Dans la Belgique libérée, le temps est à la fête, à la reconstruction. Les survivants reviennent progressivement. Dans sa famille, comme à l’administration communale de Schaerbeek, on croit que Robert De Wael a continué d’être le résistant qu’il était indubitablement au début de la guerre. Les Grenadiers ont payé un lourd tribut à leurs actions héroïques dans la Résistance : 100 d’entre eux y ont laissé leur vie. Dix sont morts en raison de la trahison de De Wael. Les lieutenants Jacques et Jones ainsi Martin D., dès leur retour, fournissent à la justice le récit jusque là inconnu de la trahison de Robert De Wael. Un dossier émargé 1300 est ouvert à la Sûreté de l’Etat. L’auditorat militaire recueille les dépositions des survivants auxquels le procès d’Essen a permis de récolter des preuves contre De Wael. L’annonce officielle de sa mort met un terme aux poursuites pénales. La trahison du lieutenant est vouée à demeurer un secret, même si des rumeurs se font jour. « On l’appelait la fille du traître », dit Emma De Wael, en parlant de sa cousine Monique De Wael. « On disait que Robert aurait pu, comme d’autres, parler sous la torture. Mais jamais nous n’avons su ce qui s’était réellement passé ». Les survivants se taisent. Martin D. aurait même

entrepris des démarches pour faire changer de nom à Monique De Wael, pour lui éviter l’opprobre née de la trahison de son père.

Le 26 juin 1947, Ernest De Wael, le grand-père et tuteur de Monique, introduit auprès de la « Commission d’agréation pour prisonniers politiques et ayants-droit « une demande tendant à faire allouer à sa petite-fille une rente d’orpheline. Il ignore tout de la trahison de son fils. Il introduit de bonne foi sa demande sous bénéfice des services rendus à la Patrie par Robert De Wael et son épouse Joséphine Donvil. Le 17 décembre 1951, la Commission (Chambre 1, cabinet 5), présidée par M. Demeur, rend, en ce dossier émargé 48.116/2994/2970, une décision qui refuse à Robert De Wael « le titre posthume de prisonnier politique », comme demandé par son père. La Commission refuse « en conséquence le titre d’ayant droit de prisonnier politique et d’ayant droit de bénéficiaire du statut « à Monique De Wael. Dans ses motivations, la Commission écrit : « L’auteur de la demanderesse a incontestablement eu dans la résistance une activité signalée qui est à la base de son arrestation. Cependant, il a postérieurement à celle-ci, prêté à la police de l’ennemi des services qui ne sauraient trouver une justification suffisante dans la contrainte qu’il a pu subir ».

Ernest De Wael reçoit cette décision comme un coup de massue. Il interjette appel le 30 janvier 1952. Le Commissaire de l’Etat François Alexander, dans ses réquisitions, demande la confirmation du premier jugement. Il argumente : « Après son arrestation, dans le but probable de rendre moins lourde la condamnation que l’ennemi allait prononcer contre lui, le défunt participa avec des membres de la Gestapo aux recherches entreprises pour arrêter des membres de la Résistance et pour découvrir un dépôt d’armes ; ceci résulte des dépositions de plusieurs témoins (voir notamment dossier Auditorat militaire pièces 24,29,35,46,48 et 59) ; est révélateur également de l’état d’esprit du défunt la carte écrite par lui le 18/8/43 et dans laquelle il déclare avoir « déjà collaboré avec leur police pour prouver ma volonté de me racheter » et dans laquelle il propose de s’engager aux Waffen SS (pièce 27, dossier Auditorat). Le 28 février 1953, la Commission d’appel d’Agréation des prisonniers politiques, présidée par le Conseiller à la Cour de cassation M. Bayot, fait droit à ces réquisitions dans la cause émargée, cette fois 48116/3320/3214. La Commission note dans ses attendus que « le défunt arrêté pour son activité patriotique dévoila l’emplacement d’un dépôt d’armes et participa, sans contrainte, avec les Allemands à

l’arrestation des membres de son groupe ».

La Commission, statuant sur la demande de reconnaissance à titre posthume au titre de Prisonnière politique introduite au nom de Joséphine Donvil, statua favorablement, affectant à son action « des motifs patriotiques et un désintéressement ». Elle alloua à sa fille Monique une somme de 41 x 1.500 francs.

Monique De Wael, au moment où furent rendues ces décisions, était-elle au courant du sort réservée à la demande introduite au nom de son père ? Son grand-père Ernest protégea-t-il ce secret de famille ? Misha Defonseca ne nous a pas répondu. Elle connaissait en tout cas les rumeurs la désignant comme « la fille du traître », elle qui était aussi la « fille d’une patriote ». Le jeudi 27 février, lorsque nous avons annoncé à ses avocats que nous avions, comme Misha Defonseca l’avait-elle-même demandé dans les colonnes du « Soir », retracé le parcours de ses parents, nous leur avons aussi dit que nous comptions bien élucider ce mystère de la « fille du traître ». Quelques heures plus tard, Misha Defonseca nous avouait sa supercherie.

Lors de la sortie du film de Vera Belmont, adapté de sa prétendue « autobiographie », Misha Defonseca avait dit au « Soir « n’avoir imposé comme seule contrainte à la réalisatrice française de conserver à l’écran le nom de son père et de sa mère, Reuven et Gerusha, « par respect pour la mémoire de mes parents ». Elle a toujours su que leurs vrais noms étaient Robert De Wael et Joséphine Donvil. Elle a, pensons-nous, « craché sur leurs tombes » et les souffrances indicibles qui furent les leurs. Joséphine gazée à Ravensbrück. Robert, malgré son assistance à la Gestapo, mort d’épuisement. Toutes les explications que Misha Defonseca pourra encore donner à son incroyable et vénale supercherie n’excuseront jamais sa propre traîtrise.