Mobilisation générale contre la grippe mexicaine

WARNOTTE,PIERRE-YVES; KOLLER,FREDERIC; RENETTE,ERIC; REGNIER,PHILIPPE

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Mardi 28 avril 2009

Plus de 150 morts au Mexique. Des cas avérés en Espagne et en Grande-Bretagne. Et jusqu’ici, pas de contamination en Belgique.

La menace de pandémie planétaire est réelle. Le virus d’une grippe mexicaine ultra-virulente ne cesse de s’étendre dans le pays où il est né, au Mexique : pas moins de 150 personnes sont décédées et quelque 400 personnes sont traitées dans les hôpitaux.

Après le Mexique, le pays le plus touché par l’épidémie était les Etats-Unis, où « l’état d’urgence sanitaire » avait été déclaré dimanche. Le président Barack Obama appelle au calme, mais 40 cas de grippe mexicaine y ont été confirmés dans cinq Etats. Les autorités sanitaires américaines ont toutefois souligné que l’augmentation du nombre de cas n’était pas due à une propagation de la maladie, mais à une meilleure détection.

Depuis lundi, l’Europe est également touchée. Trois cas avérés ont été détectés en Espagne et en Grande-Bretagne. La Belgique pourrait aussi être concernée : six cas suspects (trois adultes et trois enfants qui revenaient de voyage du Mexique, des Etats-Unis et d’Argentine) ont été analysés et lundi soir, on apprenait qu’ils n’étaient pas contaminés. Mais le gouvernement déconseille désormais les voyages non essentiels vers les régions infectées du Mexique et des Etats-Unis. 500.000 traitements antiviraux sont d’ores et déjà disponibles pour faire face à une éventuelle propagation du mal dans notre pays.

P.8 & 9 notre dossier

Le H1N1 nous prend en grippe

Epidémie Quatre questions pour faire face à la grippe mexicaine sans criser

Quelle réponse la Belgique prépare-t-elle si l’épidémie de grippe mexicaine explosait chez nous ?

« La Belgique est préparée de longue date à un tel risque de pandémie, lance Laurette Onkelinx, ministre de la Santé en charge du dossier. Nos services fonctionnent bien, les réunions se déroulent au centre de crise et les communications sont directement adressées à tous les ministères et secteurs concernés. »

Pour l’heure, il s’agit de répondre aux questions essentielles face aux craintes. Le spectre de la grippe aviaire (virus H5N1) est toujours présent dans les esprits. Rappelons qu’entre 2003 et 2009, l’OMS a recensé 421 cas liés à ce virus dont 257 infections ont été fatales… « Comparé au H5N1 qui a un potentiel pandémique, le nouveau H1N1 a un caractère épidémique fort prononcé puisque, contrairement à la grippe aviaire, la grippe mexicaine montre une transmission interhumaine élevée », indique le Professeur Thiry, virologue à l’ULG. Pas de doute, prévention et information doivent prévaloir.

1Des Belges

contaminés ?

Un cas suspect, détecté dimanche soir en Belgique, a déclenché une batterie de tests : « négatif », annonce Laurette Onkelinx ; pas de quoi s’inquiéter. Six autres (trois enfants et trois adultes) sont également traités avec la même parcimonie par les laboratoires de la santé publique. Sans crainte, a priori.

Mais face à ce risque latent, le Conseil des ministres restreint a pris une série de mesures de précaution. Jusqu’à hier, le gouvernement belge recommandait de la prudence aux voyageurs désirant se rendre dans la zone infectée. Aujourd’hui, ce principe de précaution se voit renforcé. « Pour nous aligner sur la position européenne, nous avons décidé de déconseiller les voyages au Mexique et aux Etats-Unis », a lancé Laurette Onkelinx.

2 Et les voyageurs en provenance du Mexique ?

C’est ce mardi que le premier vol direct en provenance du Mexique posera les roues à l’aéroport de Bruxelles. Seule la compagnie JetairFly assure en effet des vols directs, les autres (Iberia) transitent par leur propre base de départ et d’arrivée. C’est l’aéroport d’arrivée qui est légalement responsable du tri et de l’information des voyageurs. Dans le cas de vol connecté Mexico-Madrid-Bruxelles, ce serait donc Madrid responsable au niveau européen.

Florence Bruyère, porte-parole du tour-opérateur Jetairfly précise : « Nous avons deux vols/semaine en provenance du Mexique, le mardi et le vendredi. Ils arrivent tous les deux de Cancún, dans la péninsule du Yucatán, soit à 1.250 km de la zone à risque. Il n’y a donc, a priori, pas d’inquiétude à avoir. »

A Brussels Airport, on se dit être prêt à suivre les recommandations européennes : un dépliant doit être distribué aux passagers en provenance du Mexique ou des zones à risques, une information est également diffusée sur le site de l’aéroport.

3 Quel est le dispositif d’urgence prévu par le gouvernement ?

« Trente-deux millions de masques de chirurgien sont prêts, précise la ministre, comme six millions de masques destinés aux professionnels de la santé. Mais ceux-ci seront périmés début 2010. En kern, nous avons donc débloqué 9 millions d’euros pour l’acquisition de nouveaux masques. »

Côté traitement des patients infectés, 500.000 doses sont actuellement prêtes à l’emploi. Par ailleurs, la Belgique dispose de matière première pour produire deux millions de comprimés. Le kern a cependant débloqué 115.000 euros en vue d’acquérir immédiatement des excipients permettant de transformer la matière première en comprimés. « Ainsi, poursuit Laurette Onkelinx, nous pourrons produire entre 16.000 et 32.000 traitements par jour. »

Enfin, en cas d’hospitalisation, 25 lits sont d’ores et déjà libres à l’hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles. Qui ne sont là que si le patient nécessite réellement d’une telle prise en charge. « Si la demande dépasse les 25 lits, conclut la ministre, nous arriverions là dans un autre cas de figure qui nécessiterait d’autres mesures. »

4Et si vous contractez le virus ?

Un vaccin existe déjà ?

Les analyses menées jusqu’ici montrent que le Tamiflu, un médicament à base d’oseltamivir, un antiviral anti-grippal, semble être efficace contre ce virus, du moins au début de l’infection. Selon les autorités américaines, le virus A/H1N1 serait également sensible à un autre antiviral : le Relenza.

En ce qui concerne les vaccins, celui contre la grippe saisonnière, malgré qu’il contienne une partie du virus H1N1, ne protège pas contre cette nouvelle souche virale. « Celle-ci n’est pas complètement différente de la souche H1N1 présente dans le vaccin contre la grippe saisonnière mais la distance antigénique entre les virus porcins et humains est suffisamment grande pour que ce vaccin ne soit pas efficace », indique Etienne Thiry, virologue à l’Université de Liège. Un nouveau vaccin est nécessaire pour protéger l’homme de ce virus émergent. Dans quel délai un tel vaccin pourrait-il voir le jour ? Selon l’OMS, ce délai serait d’environ 6 mois.

La polémique

quel nom, la grippe ?

Porcine ou mexicaine ? Comment qualifier l’épidémie ? L’organisation mondiale de la santé animale estime le terme « porcine » utilisé par l’OMS inapproprié. Le virus qui la provoque n’a pas été isolé sur des animaux. Dans le passé, les épidémies d’origine animale ont été nommées via leur origine géographique. Exemple : grippe espagnole. Le terme grippe mexicaine semble plus juste. Sauf que des foyers importants existent aussi aux Etats-Unis. Le terme « grippe nord-américaine » mettra-t-elle tout le monde d’accord ?

Le Dr Chan en première ligne contre l’épidémie

Margaret Chan Directrice générale de l’OMS

Hongkongaise de 62 ans, Margaret Chan a été élue à la tête de l’Organisation mondiale de la santé fin 2007. Elle doit sa nomination autant à ses compétences professionnelles et son expérience du terrain dans la lutte contre les épidémies qu’à la montée en puissance de la Chine, qui plaçait ainsi pour la première fois l’un de ses ressortissants à la direction d’une organisation onusienne.

Après des études de médecine au Canada (dont elle possède également le passeport), Margaret Chan est entrée au Département de la santé de Hongkong en 1978 où elle a gravi tous les échelons jusqu’à la direction de la Santé.

En 1997, elle est confrontée à sa première épidémie de grippe aviaire. Sa méthode de lutte est radicale : elle fait abattre 1,6 million de volailles. Les Hongkongais s’émeuvent. Les spécialistes estimeront plus tard qu’elle a du coup probablement évité le pire.

Deuxième crise en 2003 : elle affronte cette fois-ci une mystérieuse pneumopathie atypique, le SRAS. La ministre est critiquée – à raison cette fois-ci – par la presse locale car elle se plie, dans un premier temps, à l’injonction de Pékin de ne rien divulguer sur ce nouveau virus dont l’origine est la province chinoise du Guangdong. L’épidémie fera 299 morts dans l’ex-colonie britannique.

C’est dans ces circonstances qu’elle rejoint l’OMS où elle deviendra la cheffe du service de la grippe pandémique.

Son élection avait été bien accueillie car elle était l’une des rares officielles de la santé à avoir été confrontée à la gestion d’une pandémie.

Les ministres de la Santé déjà au chevet de la nouvelle grippe

Et que fait l’Europe ?

Chaque année, quelque 25.000 citoyens environ meurent de la grippe saisonnière « classique » dans l’ensemble des vingt-sept pays membres de l’Union européenne (UE). C’est dire, selon les experts à la Commission européenne, que la grippe humaine, « c’est toujours une maladie grave… ». Mais la grippe mexicaine, ou porcine comme on l’appelle abusivement, qui n’a jusqu’ici tué qu’au Mexique, dans des conditions, sanitaires ou d’hygiène encore imprécises, mérite-t-elle le branle-bas de combat qui agite désormais la planète ? On peut en douter mais l’Europe paraît déterminée à s’entourer d’un maximum de mesures de prudence.

Raillée, sinon critiquée, pour la lenteur de sa réaction à l’explosion de la crise financière puis économique, la Commission européenne a cette fois voulu montrer sans perdre une minute qu’elle prenait les devants face au spectre de la maladie – une crise venue une nouvelle fois… des Amériques !

Dans une démarche exceptionnelle, l’exécutif européen a ainsi « suggéré » à l’actuelle présidence du conseil des ministres de l’UE, confiée à la République tchèque, de convoquer une réunion extraordinaire des ministres européens de la Santé, jeudi. De son côté, la commissaire en charge de ce secteur, Androulla Vassiliou, a déjà invité lundi, « à titre personnel », les Européens à éviter les voyages « non essentiels » dans les zones touchées au Mexique et aux Etats-Unis. La Commission compte aussi distribuer un vade-mecum à destination des voyageurs, du personnel de santé, etc.

Aussi active qu’elle veuille paraître, la Commission se bornera toutefois pour l’essentiel à coordonner les mesures prises par les Etats membres. La santé humaine relève en effet des compétences nationales – au contraire de l’agriculture ou du commerce, compétences de l’Union, qui avaient conduit l’Europe à imposer des mesures drastiques de confinement des animaux, voire de destruction du cheptel, lors de la crise de la vache folle, par exemple, ou celle de la grippe aviaire.

Pour les derniers développements sur la grippe : http://ecdc.europa.eu/

La Bourse fait la fête aux « pharma » et punit l’aviation

Les Bourses ont fait preuve de prudence lundi face aux risques entourant la grippe porcine.

Démarrant en nette baisse, elles se sont reprises dans la journée. Les valeurs pharmaceutiques étaient à la fête. Roche, le fabricant suisse du médicament Tamiflu, qui lutte contre des affections du type de la grippe mexicaine, a fortement progressé, gagnant 3,5 % en Bourse de Zurich. Le groupe pharma s’est dit prêt à expédier son médicament antiviral dans le monde, mais n’a pas encore reçu de demande de la part d’organisations ou d’Etats. Face à cet aspect très rationnel mais peu engageant, la Bourse semble quelque peu irrationnelle...

Pourquoi ? Parce que le marché spécule sur ces grosses commandes de la part des gouvernements.

A l’inverse, les actions des compagnies aériennes et des groupes touristiques ont été envoyées au purgatoire par les opérateurs.

La menace de la grippe porcine fragilise un peu plus les compagnies aériennes et touristiques, déjà frappées par la crise.

Les investisseurs craignent que touristes et hommes d’affaires n’annulent leurs déplacements. En 2003, l’épidémie de pneumonie atypique, le Sras, avait eu un impact sévère sur l’industrie du tourisme.

Le nombre de voyageurs internationaux s’était alors replié de 1,4 %, selon l’Organisation mondiale du tourisme.

Le voyagiste allemand Tui a perdu 2,86 %. Pire, à la Bourse de Paris, Air France-KLM abandonnait 6,56 % et l’hôtelier Accor 3,7 % . A Francfort, l’action de la première compagnie aérienne allemande, Lufthansa, a un moment plongé de 12 %. Le capitalisme est-il moral ? Le philosophe André Comte-Sponville peut décemment continuer à se poser la question.

Une épidémie très préventive A vos masques

a Mexico City, la riposte de base. Le masque de chirurgien « standard » distribué en masse aux 20 millions d’habitants de la mégalopole.

Un agent de police qui donne des instructions à l’aéroport de Madrid aux passagers en provenance du Mexique.

Un agent de police qui donne des instructions à l’aéroport de Madrid aux passagers en provenance du Mexique. Précaution utile. L’Espagne est très exposée au virus.

Devant l’hôpital « La Fe » à Valence en Espagne. L’endroit où le premier cas de grippe mexicaine a été

Devant l’hôpital « La Fe » à Valence en Espagne. L’endroit où le premier cas de grippe mexicaine a été diagnostiqué sur le sol européen.

Aux Philippines aussi, la prudence prévaut. Ces voyageurs venant du Mexique viennent d’atterrir à l’aéroport

Aux Philippines aussi, la prudence prévaut. Ces voyageurs venant du Mexique viennent d’atterrir à l’aéroport de Manille...masqués.

Top 3

Un virus sur le WEB

L’antivirus a bugué. La grippe porcine a infesté les PC de la planète en un éclair. Il n’aura pas fallu 24 heures pour que « Swine flu » (« grippe porcine » en anglais) entre dans le top 3 des mots-clés les plus introduits dans Google ; deux jours pour que Twitter en fasse son principal sujet de conversation. Technorati, le moteur de recherche de blogs, recensait 2.800 posts sur la question, rien que pour dimanche. L’info est devenue virale. Et en spirale infernale : plus l’OMS calme le jeu, plus le buzz et l’angoisse enflent. C’est tout le paradoxe de la communication de crise. Et tout le paradoxe du Web, lequel, souvent, permet de contourner le silence radio des labos et la langue de bois des politiques. On est à mille lieues de la rétention d’informations qui a entouré le développement du Sida en 1981.

Mexico pris à son propre piège

Mexico

de notre correspondante

Les conséquences économiques de la grippe porcine sont déjà dans tous les esprits au Mexique. Les autorités ne s’attendaient pas à des mesures de rétorsion si rapides mais elles se multiplient déjà : la Chine d’abord vient d’interdire toute importation de viande de porc provenant des Etats-Unis et du Mexique, alors que la contagion serait uniquement par la voie respiratoire. « Depuis le début, nous répétons que l’on peut manger sans crainte aucune de la viande de porc » a répété le ministre de la Santé, José Ángel Córdova Villalobos.

Dans un communiqué de presse, le ministère de l’Economie a annoncé que la situation était analysée avec les Etats-Unis pour préparer une réponse commune.

D’autre part, le tour operateur allemand TUI a annoncé qu’il suspendait ses vols à destination du Mexique, au moins jusqu’au 4 mai. Au Mexique, on tentait d’évaluer l’impact des recommandations aux voyageurs émises par de nombreux pays, dont les Etats-Unis, et qui déconseillent tout voyage au Mexique. L’Union européenne a également émis un communiqué dans ce sens. La Belgique, dans la foulée, a recommandé d’éviter les voyages non–essentiels. Etonnant, car l’Organisation mondiale de la santé ne recommande pas encore de restrictions de déplacements.

Le ministère du Tourisme tente en vain de répéter que la zone caraïbe, lieu de villégiature de la majorité des touristes, se trouve à 2.000 km de Mexico et n’est pas touchée par l’épidémie.

« C’est une catastrophe, le gouvernement a dépensé beaucoup pour repositionner le Mexique comme une destination sûre avec la violence du narcotrafic. Aujourd’hui avec cette épidémie, nous aurons encore plus de mal à convaincre » estime le porte-parole de l’Association mexicaine de tour operateurs.

Le maire de Mexico interrogé sur la question a répondu « qu’il était impossible pour l’instant de chiffrer les pertes. Mais vous avez vu comme moi que la ville était morte ce week-end, que les activités prévues cette semaine sont annulées et cela aura forcément un coût. Notre urgence est de ne pas céder à la panique ».

Les docteurs et spécialistes qui passent en boucle sur les chaînes de télévision estiment que la population réagit de manière responsable : les mesures sanitaires, dont une interdiction scolaire jusqu’au 6 mai, seraient bien appliquées.

Les Mexicains rappellent d’autre part que les Etats-Unis pourraient être un foyer d’infection encore plus dangereux que le Mexique, car le virus a été détecté dans plusieurs états et que la propagation de la maladie semble plus rapide. Les Etats-Unis ont été plus lents à réagir qu’au Mexique, qui du fait de la densité de sa population à Mexico, a pris des mesures radicales. Le pays pourrait en payer tous les frais, en Amérique du nord car dans l’esprit de l’opinion publique mondiale, le danger est mexicain.