Moins d’un catholique sur cinq plébiscite André Léonard

GUTIERREZ,RICARDO; BOURTON,WILLIAM

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Mercredi 20 janvier 2010

les résultats

André Léonard était le moins apprécié des candidats

L’évêque sortant de Namur, André Léonard, apparaît de très loin comme le plus connu des candidats cités à la succession de Godfried Danneels, à la tête de l’Eglise catholique de Belgique. Mais la notoriété n’implique pas l’adhésion : à peine 17 % des catholiques sondés, soit moins de un sur cinq, estiment qu’il fera un « excellent » (8 %) ou un « bon » (9 %) successeur au cardinal Danneels.

Si on fait le rapport entre le score de confiance et la notoriété, André Léonard occupe la dernière position, derrière tous les autres évêques cités : c’est le plus connu d’entre eux, mais aussi le moins apprécié.

Au palmarès de l’adhésion, l’évêque d’Anvers, Johan Bonny, apparaît comme étant le plus apprécié par ceux qui le connaissent, devant l’évêque de Liège, Aloys Jousten, l’évêque de Gand, Lucas Van Looy, l’évêque auxiliaire de Bruxelles, Josef De Kesel, et l’évêque de Tournai, Guy Harpigny, M. Léonard occupant donc le dernier rang.

Godfried Danneels loué pour son bilan

Le Vatican n’a pas toujours été tendre avec l’archevêque sortant, Godfried Danneels. Les milieux conservateurs, proches d’André Léonard, le taxent même d’avoir été « un des principaux fossoyeurs de l’Eglise belge ». Pour 82 % des catholiques sondés, le bilan du cardinal est, au contraire, « très satisfaisant » (35 %) ou « assez satisfaisant » (42 %). Son action est très largement appréciée par les catholiques interrogés.

Un Royaume qui continue à se déchristianiser

Par rapport à notre sondage d’avril 2005, la proportion de la population belge qui se déclare catholique (pratiquante ou pas) a diminué de près de 5 % : désormais, 60,1 % des sondés se disent catholiques, contre 64,8 % en 2005. C’est Bruxelles qui compte le moins de catholiques : 39,4 % (contre 43,8 % en 2005). La Wallonie affiche 60,3 % de catholiques (66,3 % en 2005). Et la Flandre enregistre 63,6 % de catholiques (68,4 % en 2005). Proportionnellement, le repli du catholicisme affecte davantage Bruxelles que la Wallonie et surtout que la Flandre.

Les catholiques veulent des églises moins vides… Nous reviendrions en détail sur les résultats complets du sondage dans le cadre de notre enquête sur les catholiques de Belgique, à paraître dans nos éditions du samedi 23 janvier au samedi 30 janvier. Outre son score de popularité ou plutôt d’impopularité, nous avons soumis dès aujourd’hui au nouvel archevêque (qui y réplique) les attentes prioritaires des catholiques sondés : près d’un sur quatre (24 %) estime qu’il doit « ramener du monde dans les églises et lutter contre la désaffection des églises ».

… et un discours moral « plus moderne »

Deuxième mission prioritaire du nouvel archevêque, pour un peu moins d’un catholique sondé sur cinq (18 %) : « Adopter des positions plus modernes sur des sujets de société importants, comme l’usage du préservatif et la prévention du sida, l’euthanasie, l’avortement, le mariage des homosexuels… ». Autant de préoccupations à propos desquelles l’ex-évêque Léonard a multiplié les déclarations tonitruantes. Sans pour autant s’écarter de la doctrine vaticane, ni se distinguer fondamentalement, sur le fond, des propos de son prédécesseur, Godfried Danneels.

La fiche technique : notre sondage Dedicated Research porte sur un échantillon représentatif de 1.205 personnes de 16 ans et plus, interrogées par téléphone, dans les trois régions du pays, du mercredi 13 janvier au dimanche 17 janvier 2009 (avant la désignation officielle d’André Léonard en tant qu’archevêque de Belgique, ce lundi 18 janvier). Marge d’erreur maximale : 3,2 %.

« Ma devise est “Viens, Seigneur Jésus”, et pas “Zorro est arrivé” »

entretien

Soixante pour cent des personnes que nous avons interrogées se sont déclarées catholiques. A celles-ci, nous avons demandé ce qu’elles penseraient – puisque la décision n’était pas encore tombée – de l’accession d’André Léonard à la tête de l’archevêché de Malines-Bruxelles.

Résultats : 17 % des catholiques estiment qu’il serait un bon archevêque (ce qui en fait, proportionnellement, le moins apprécié des six prétendants cités) ; 11 % qu’il ne serait ni bon ni mauvais ; 12 % qu’il serait un mauvais ou très mauvais archevêque.

Comment réagissez-vous à ces chiffres ?

J’aurais pensé qu’il y aurait un peu plus d’opposants. Je trouve cela assez aimable. Car comment les gens qui ne me connaissent pas pourraient-ils avoir une opinion positive après tout ce que l’on entend de moi ?…

La presse exagère ?

Disons que la liberté de la presse a aussi ses conditionnements : une ligne éditoriale, une tradition, une part de marché, un public qu’on ne peut pas prendre constamment à rebrousse-poil… Si on lisait demain sous votre plume des éloges dithyrambiques de l’ancien évêque de Namur, on dirait : « Tiens, tiens, qu’est-ce qui se passe ? »…

Est-ce important, pour vous, d’être populaire ?

Le but n’est pas d’être populaire mais il est vrai que l’on peut sans doute remplir sa mission plus facilement si on ne rencontre pas trop d’opposition. Encore que, parfois, l’opposition peut être stimulante, peut obliger quelqu’un à se révéler. Si tout le monde vous encense, vous risquez d’être moins entreprenant, moins dynamique…

L’opposition, voire la contestation, que vous avez rencontrée lors de votre arrivée à l’évêché de Namur, en 1991, a-t-elle été féconde ?

Elle a été pour une part source de souffrance, pour ceux qui se sont sentis blessés par ma manière de faire et d’être, surtout au début de mon épiscopat. Mais comme toute difficulté dans la vie, elle fut aussi source de rebondissement, de réaction, ce qui a un aspect stimulant. Mais je ne cherche pas l’opposition pour le plaisir.

Certains décideurs sont très fiers de dire : « Je ne suis pas ici pour être populaire ! » Et vous ?

Non. Il ne faut pas cracher sur la popularité et penser qu’on est un chef d’autant meilleur qu’on est craint ou haï. Je me réjouis de ne pas avoir plus d’ennemis.

Finalement, votre nomination a soulevé bien plus de protestations au sein du monde catholique qu’au sein du monde laïque, où l’on se féliciterait plutôt d’avoir un adversaire (intellectuel) qui avance sans masque…

C’est vrai. Et parfois, dans les débats, je me sens plus à l’aise avec le représentant du monde de la laïcité qu’avec l’autre catholique de service, qui pense autrement, et qui est là pour me servir de contrepoids… Le représentant de laïcité et moi sommes d’abord des amis de la Raison et des gens qui aiment l’argumentation, qui ne vont pas réagir de manière purement affective mais qui vont discuter. J’aime bien rencontrer des gens avec qui on peut discuter, échanger des arguments et pas seulement affirmer ou sentir des choses. C’est un plaisir de débattre avec des gens comme Hervé Hasquin, Guy Haarscher ou Baudouin Decharneux (trois professeurs de l’ULB, NDLR). On n’a pas les mêmes options mais on est respectueux de la Raison humaine et de l’argumentation.

C’est moins agréable avec Gabriel Ringlet (vice-recteur émérite de l’UCL, très critique vis-à-vis d’André Léonard : confer son interview dans « Le Soir » de ce lundi) ?

Je n’ai jamais eu un échange d’idées avec Gabriel Ringlet. Mais je serais très heureux de le faire car c’est un homme que j’estime beaucoup sur le plan humain, même si nous avons des approches différentes.

Vous savez, avant d’être évêque, j’étais professeur (de métaphysique) à l’université (UCL) et j’ai beaucoup aimé l’échange et la discussion d’idées. C’est peut-être cela qui manque à l’intérieur de l’Eglise. On a une sensibilité, on l’affirme, on est rempli de préjugés à l’égard de ceux qui sentent autrement… Discutons, parlons.

Mais il y a Rome et la doctrine… Vous sentez-vous désormais dans la peau de l’envoyé du Vatican en Belgique, qui est là pour la faire appliquer ?

Je ne me sens pas du tout un chargé de mission pour remettre de l’ordre dans une Eglise en péril. Et ce n’est certainement pas comme cela que Benoît XVI décrirait ma mission : c’est homme beaucoup trop intelligent et trop nuancé pour s’exprimer de cette manière-là. Néanmoins, s’il m’a choisi, c’est certainement qu’il espère que j’apporterai ma petite contribution, pendant quelques années… mais pas comme si j’allais être la solution aux problèmes réels ou supposés de l’Eglise de Belgique. Ma devise épiscopale est : « Viens, Seigneur Jésus » et pas « Zorro est arrivé ! »…

En termes de priorités, un catholique sur quatre que nous avons interrogés estime que la première est de « ramener du monde dans les églises ». Qu’en pensez-vous.

Je ne pense pas que ce soit une bonne approche de dire : « On va chercher à ramener du monde », « On va faire du racolage, du bon marketing »… C’est plus sérieux que cela. Nous devons bien sûr toujours accueillir les gens tels qu’ils se présentent encore souvent à nous, parce qu’ils demandent un baptême, une première communion, un mariage, des funérailles… On fait un bout de chemin avec les gens. mais en même temps, je pense que nous devons chercher à avoir des pôles, moins nombreux que dans le passé, mais attractifs, dans chaque diocèse. Des lieux où la foi chrétienne est rayonnante et contagieuse, où il se vit quelque chose d’authentique. Cela attire sans qu’il faille faire de la publicité. J’ai une église à Namur qui fait le plein tous les dimanches, qui devient trop petite… Il faut se demander pourquoi.

« Le préservatif peut être utile »

Près d’un catholique belge sur cinq, selon notre sondage, attend de vous que vous adoptiez des positions « plus modernes » sur la prévention du sida, l’euthanasie, l’avortement ou le mariage homosexuel…

Je ne pense pas devoir adopter des positions plus modernes. Je voudrais pouvoir en parler de manière plus détaillée qu’en répondant par oui ou par non, en quelques secondes. Je l’ai fait dans un livre qui vient de paraître, Ton corps pour aimer, la morale sexuelle expliquée aux jeunes. Mais on me demande de répondre « pour » ou « contre » ? Comment voulez-vous que des gens qui vivent le drame du sida, qui sont dans une situation où ils pourraient penser à l’euthanasie, qui ont vécu l’avortement ou qui vivent leur homosexualité, comment ces personnes pourraient se sentir entendues quand on répond à leur problème en quelques secondes ? Ils ont l’impression qu’on ne les écoute pas, qu’on ne les prend pas au sérieux.

On a reproché à Benoît XVI d’avoir ruiné des années de campagne de sensibilisation à la prévention du sida, en Afrique, par ses déclarations sur le préservatif, qui ne serait pas « la solution », selon lui…

Benoît XVI commençait par un conditionnel : « S’il n’y a pas l’âme – il renvoyait là à ce qu’il avait dit précédemment, à savoir qu’il était capital d’avoir une éducation à la responsabilité en matière de sexualité –, alors la simple distribution de préservatifs ne va pas résoudre le problème du sida et risque même de l’aggraver. »

Rien d’exceptionnel, selon vous ?

J’ai été piqué au vif quand j’ai entendu, quelque temps après, sur les ondes de la RTBF, à propos de l’épidémie de grippe A/H1N1, un journaliste tenir exactement le même propos que le pape : « S’il n’y a pas l’éducation de la population à prendre des mesures hygiéniques – se laver souvent les mains, éviter les grands rassemblements… –, s’il n’y a pas cela, la simple distribution de masques ne va pas résoudre le problème. Au contraire, on va donner l’illusion aux gens qu’ils sont à 100 % protégés et ils vont négliger les précautions quotidiennes d’éducation hygiénique. » C’était exactement le propos du pape.

On l’aurait donc mal compris ?

Si on laisse tomber le conditionnel, ce qu’on fait la plupart des médias, on retient seulement : « La distribution de masques va aggraver la problématique de l’épidémie de grippe. » Ce qui devient monstrueux. Parce que le masque est quand même utile. Si vous laissez tomber le conditionnel de Benoît XVI et vous dites seulement : « Le préservatif augmente le problème du sida », vous dites quelque chose d’imbuvable ! Je comprends que l’on ait protesté.

En partant de votre comparaison, si vous admettez que le masque est « quand même utile », alors le préservatif est tout aussi utile face au sida…

Le préservatif est évidemment utile pour des… Si quelqu’un ne peut pas vivre une responsabilité sexuelle, s’il dit avoir besoin de multiples partenaires, alors évidemment, pour celui qui fait ce choix-là, c’est un moindre mal de l’utiliser, tout en sachant que statistiquement – pas dans le ciel des idées platoniciennes où le préservatif apparaît aussi infaillible que le pape quand il proclame un dogme –, il est efficace dans 90 % des cas, ce qui n’est pas mal. Mais cela veut aussi dire qu’une fois sur dix, il y a un risque de contamination. Les pouvoirs publics ne le disent pas.

Ce raisonnement a fait dire à l’évêque Léonard que recourir au préservatif « revient à jouer à la roulette russe ». L’archevêque Léonard le redirait-il ?

A condition de disposer du temps de l’expliquer. J’ai admiré, dans certains pays, en Amérique latine et en Afrique, la politique de prévention ABC : A comme abstinence ; B comme « Be faithful », la fidélité au partenaire aimé. Et si A et B font défaut, alors il y a le C de « condom ».

Qui n’est donc pas exclu.

Il n’est pas exclu, pour celui qui ne peut pas faire le choix d’une maîtrise de soi. Je prends souvent l’exemple, dans les écoles, des accidents de la route, qui tuent beaucoup plus que le sida. Que dirait-on si les pouvoirs publics faisaient comme pour le sida et disaient : « C’est l’été, vous roulez comme vous voulez, à gauche ou à droite, phares éteints ou allumés, pneus gonflés ou pas, contrôle technique ou pas, mais n’oubliez pas, avant d’enfourcher votre moto ou d’entrer dans votre voiture, enfilez un casque qui vous protégera dans 90 % des cas. » Nous dirions que c’est irresponsable ! Rappelons d’abord qu’il y a un code de la route, une manière intelligente de conduire. Mais si vous décidez de rouler comme un fou, alors portez un casque !

P.18 cartes blanches