Mon droit au malheur

n.c.

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Mercredi 11 février 2009

La chronique

Thomas Gunzig Ecrivain

L’autre jour, je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas comment, je suis tombé sur une émission de Jean-Luc Delarue. Hormis un léger agacement à la vue de ce garçon qui a fait sa fortune sur le malheur des gens sous le couvert hautement hypocrite de vouloir les aider, je n’ai rien contre lui. Un petit prédateur parmi une foule d’autres prédateurs autrement plus dangereux.

Bref, je suis tombé sur cette émission, qui ressemblait furieusement à toutes les autres émissions de Delarue : un public d’anonymes qui applaudissent, parfois quand on lui donne le signal. Des témoins pris au piège du déballage public de leur intimité, des spécialistes de disciplines, parfois obscures, venant analyser le tout, en usant d’un langage en apparence professionnel, et Delarue au plus proche de sa caricature : le verbe nerveux, sourire figé collé sur le visage à la manière d’un bébé alien, une lueur de fausse compassion, la chemise impeccable, la chaussure cirée et l’oreillette enfoncée bien profond.

Je ne sais plus exactement de quoi on parlait ce jour-là : de quelle maladie, de quel handicap, de quelle turpitude, de quel invraisemblable malheur ou de quelle misère. On faisait comme d’habitude : on savourait ces reportages racoleurs tournés dans des intérieurs sinistres, on faisait des commentaires sur ces parents débordés, sur ces enfants obèses et grossiers, sur ces maris jaloux, sur ces femmes anorexiques, sur ces vieillards compulsifs, sur ces ados crasseux… Delarue, c’est d’abord le plaisir pervers d’enfin pouvoir regarder nos voisins être aussi malheureux que nous.

Je ne sais plus de quoi on parlait mais je me souviens qu’on a fait intervenir une spécialiste, pardon une coach.

Coach. J’ai tout de suite détesté ce mot, qui m’évoque irrésistiblement un grand connard en training en train de me hurler dessus « pour mon bien ». Ce mot qui m’évoque ce que le monde moderne produit de pire, des agents de la normalisation.

Vous êtes triste ? Prenez un coach. Vous êtes gros ? Prenez un coach. Vous voulez vendre ? Prenez un coach. Vous vous sentez dépassés par la vie ? Prenez un coach. Vous ne savez plus quoi dire à la personne que vous aimez ? Prenez un coach. Qu’allez-vous manger ce soir ? Prenez un coach. La crise vous fait peur ? Prenez un coach.

Le coach… Ni psy, ni copain, ni parent, sous-produit du délire marketing, de la fascination morbide de la performance, de la haine de la différence, le bras armé du politiquement correct que l’on imagine manucuré et en costume, hanter les couloirs des PME pour motiver le petit personnel à grands coups de formules en plasticine.

L’effet a été incroyable : à voir ce coach, sourcil froncé, se servir à pleines mains dans le cageot des vieilles astuces de la PNL, la « programmation neuro-linguistique », pour conseiller un amoureux éconduit, j’ai immédiatement décidé de cultiver mes travers, mes malheurs et mon physique de rongeur.

Je ne veux pas être heureux, je ne veux pas réussir, je veux rester un petit mec frisé, je veux être mal dans ma peau, c’est comme ça que je me sens bien.

Alors, merci, coach, pour ce moment de bonheur : de tout cœur, j’espère rester un raté.

Ce sera ma plus grande fierté en ce début de siècle.