Mon monde est ma maison POINT DE VUE On n'en finit pas d'être jeune Des maisons de bric et de broc Les MJ aident des milliers de jeunes. Sans moyens. Mais avec conviction. par Anne-Cécile Huwart et Olivier Van Vaerenbergh Le Cercle d'Aywaille, le pied du phare Le seul fil du tissu Apprendre et s'évader «A la MJ de Cuesmes, on fait tout!» Question de conception Phares et bateaux Un lieu menacé Antiride efficace

HUWART,ANNE-CECILE; VAN VAERENBERGH,OLIVIER; DUCHESNES,DOMINIQUE

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Samedi 24 juin 2000

Mon monde estma maison

POINT DE VUE On n'en finit pas d'être jeune

Le monde des adultes souffre de cécité. Notamment vis-à-vis des jeunes qu'il imagine collectivement atteints d'apathie, d'individualisme, de je-m'en-foutisme. Une vision expéditive qui occulte vite l'environnement hostile dans lequel doivent se débattre la plupart des jeunes aujourd'hui.

Au niveau socio-familial, les ménages soudés par un bail emphytéotique laisse de plus en plus la place aux familles recomposées. Avec leur lot de déchirement, de chantage, d'insécurité affective.

Au niveau socio-économique, la précarité financière, compliquée par la recherche d'un emploi stable, inquiète beaucoup de jeunes désireux de couper le cordon ombilical pour s'inscrire dans la vie active.

Au niveau socio-culturel enfin, l'inégalité des jeunes est devenue particulièrement criante. D'où ce besoin partagé par des milliers d'adolescents en rade de se retrouver dans une maison de jeunes, le seul lieu qu'ils reconnaissent comme le leur.

Comme l'ont constaté Anne-Cécile Huwart et Olivier Van Vaerenbergh, ces MJ disposent de moyens financiers dérisoires, même si le secteur non marchand vient d'arracher quelques cacahuètes à la Communauté française. Entre une partie de baby-foot, une séance de devoirs et un projet de vacances, des animateurs sous-payés tentent de sauver l'ultime lien d'une jeunesse désemparée avec le monde réel. Ce monde dans lequel toute une génération aimerait puiser son énergie de vivre.

Marc Vanesse

Des maisons de bric et de broc Les MJ aident des milliers de jeunes. Sans moyens. Mais avec conviction. par Anne-Cécile Huwart et Olivier Van Vaerenbergh

H é , t'es là toi, con! T'as trouvé d'autres cons pour écouter tes conneries ou quoi? Il y a du monde ce soir dans la cité de Comblain-au-Pont. Un monde de jeunes dans un univers âpre. Ici, non loin de Liège, il y a plus de 80% de logements sociaux, des familles déstructurées, une évidente misère sociale, des ados en manque de repères. Elles sont trois, assises sur du béton, à invectiver Alain. Invectiver, pas injurier. Alain a appris à faire la différence. Il sourit. Faut rester cool. Il nous explique le fonctionnement de «sa» maison de jeunes, «l'Aventure». Avec la conviction d'un animateur quadragénaire. Avec un enthousiasme intact malgré les difficultés et les années. Comme Ariste, Dominique, Olivier, Marylène, Brigitte ou Henriette.

La Communauté française compte 129 maisons de jeunes. Nées au sortir de la guerre, les «MJ» accueillent tous les jeunes. On occupe, on crée, on éduque. On apporte des projets, une écoute et un sens qu'ils ne trouvent plus dans la société. A Forest, les jeunes ont construit un char pour la Zinneke Parade. Au «Kashmir» de Boussu, ils jouent de la musique. A la MJ de Cuesmes, ils surfent sur internet. Au «Local» de Saint-Gilles, ils sont aidés dans leurs devoirs. C'est partout pareil: «La Plate Forme» de Paturages, la «Port'Ouverte» de Tournai, le «Centre Nerveux» d'Ottignies, «La Zone» de Liège, la «Grandeurop» de Fleuron.Ils sont 450 à y travailler et des milliers à bénéficier de ces lieux d'accueil, pluralistes et apolitiques. Pourtant, le bricolage et la débrouille restent partout de mise. Impossible autrement.

Le budget de la Communauté française est d'à peu près 150 millions de francs pour 120 MJ et 40 centres d'hébergement , explique Olivier, actif depuis 7 ans dans le secteur et bénévole depuis un an à la Fédération des maisons de jeunes en milieu populaire. Par contre, il y a 64 AMO (les programmes d'«Action en Milieu Ouvert», dépendant eux des Communes), pour un budget de 360 millions!

Henriette est coordinatrice, logopède de formation. Ici, à la MJ de Cuesmes, nous sommes quatre. Un seul statutaire, un «FBIE» et deux «Primes», soit autant de sous-statuts à la fois précaires et bâtards. Un peu d'argent de la Région, un plan d'absorption du chômage, un cofinancement. Nous sommes à la fois comptables, bricoleurs, nettoyeurs, enseignants, animateurs. Nous sommes les généralistes du socioculturel!

La maison de jeunes, un local scout sans foulard ni fanion? Ce n'est pas la seule différence , commente Christophe, 17 ans,membre d'une MJ bruxelloise. Ici, le mot d'ordre est «comme tu le sens». J'ai déjà fait partie d'une troupe scoute. Et ce que j'aimais, c'est de ne pas avoir le choix. On préparait tout pour nous, on nous disait ce qu'on avait à faire. Et tout le monde suivait. A «l'Antiride», on n'est jamais obligé. On nous dit de proposer des trucs. Mais quand on propose, soit les voisins vont râler, soit y'a pas de fric. Du coup on fait rien. On glande et on joue au ping-pong.

Et puis, chez les scouts, la débrouille est innée. Bénévolat et boudins-compote alimentent le concept. Le principe des maisons de jeunes est différent. La première année, on a construit un terrain de mini-foot, avec les jeunes, mais sans moyens , rappelle Alain, le responsable de «L'Aventure». Il est vrai qu'il est rôdé: début de carrière dans une auberge de jeunesse, puis dans une ONG. Il gagne moins de

40.000 FB par mois. Le kicker, on l'a acheté pour 500 francs! Pour une soixantaine de jeunes qui passent par ici, il y a deux emplois et demi. Quant à Dominique, qui a travaillé pendant plus de 15 ans dans des centres d'hébergement, il se débrouille comme il peut pour faire tourner le «Cercle» d'Aywaille: le concours de PlayStation paiera les pointes de fléchettes!

Les histoires se ressemblent: salaires indécents, statuts précaires, financements complexes, paperasseries, bricolage. Au fil des politiques, la reconnaissance des MJ s'est effritée. Pas l'enthousiasme de leurs membres, qui ont choisi de se battre. Impossible autrement.

Le secteur, comme tout le non-marchand, s'est donc mobilisé. Et la semaine dernière, il obtenait un accord, certes chiche, avec la Communauté française prévoyant un coup de balai dans les statuts et des barêmes à la hausse; un nouveau décret, modernisé, devrait lui aussi voir le jour. Avec un objectif clair de présence sur le terrain. Difficile, mais essentiel.

Les jeunes doivent être acteurs. Il ne faut pas les assister, mais les accompagner. Le reste, c'est pour les curés! A Aywaille, AristeWouters est plus qu'une célébrité. C'est un phare, comme «La Teignouse», de Quiberon, qui a donné son nom au réseau mis en place depuis une vingtaine d'années. Tout le secteur associatif est intégré en une seule entité. Maisons de jeunes, accueil parascolaire, action en milieu ouvert, prévention de la toxicomanie, centres d'aide à la petite enfance, services de permanence. Nous sommes 47 acteurs de terrain! Nous dépendons de 13 ministères, nous avons imprimé plus de 18.000 pages de documents en tout genre l'année passée, mais malgré ça, ça marche. Ariste a plus de 50 ans... et trois alertes cardiaques derrière lui. Il continue à s'énerver, à sautiller, à démontrer et à se battre. Il sort des documents, s'excite, râle, gueule: Taisez-vous les adultes! Il ajoute: la situation n'est pas vraiment pire qu'avant, fallait nous voir!

Au bar du «Cercle», plusieurs jeunes le saluent. Ils n'ont pas conscience du combat qui fut le sien et celui de beaucoup d'autres, pour qu'ils puissent venir faire un billard, se retrouver, être tranquilles. Mais Ariste s'en fout. Ariste y croit. Comme tous les autres. Impossible autrement.

Le Cercle d'Aywaille, le pied du phare

O n a commencé en tant que bénévoles, en occupant le couloir et la petite pièce du fond. Le reste appartenait au cercle paroissial. On n'avait qu'un poêle à bois, les jeunes récupéraient puis découpaient des palettes, ce n'était pas évident. On a ouvert la maison des jeunes en 1982, à leur demande. On a toujours fonctionné comme ça. Vous reprenez une chope?

Ariste Wouters est ici chez lui. Il a même habité juste au-dessus des locaux. Aujourd'hui, c'est Dominique qui se chargedu «Cercle», maison des jeunes d'Aywaille et centre nerveux de «La Teignouse», un réseau associatif unique en Belgique. «Le Cercle», c'est une salle principale, un local vidéo et une minuscule cuisine - C'est pas grand-chose, mais ça suffit pour leur faire un spaghetti ou des boulettes quand ils passent tard le soir. Et puis «Le Cercle», c'est une trentaine de jeunes de passage, juste pour ce vendredi. Des jeunes de 15 à... 34 ans - Alain continue à venir, on ne va pas lui dire non... -, issus de milieux qu'on taxe pudiquement de défavorisés, dans une région rurale où les problèmes sociaux sont partout et nombreux.

I ci, il y a pas mal de «hell side» (des supporters du Standard flirtant avec le hooliganisme, ndlr), expliquent les deux hommes au look de vieux babas. C'est dur, mais on n'a jamais eu de violence. Car ils sentent qu'ils peuvent s'approprier les projets, le lieu. Nous, on les accompagne. Il suffit d'être cohérents.

Pendant que les «vieux» causent, les jeunes vaquent. Boubou- un petit gars abîmé, ça fait 13 ans qu'il est là - joue au billard, Sophie et Cédric boivent un verre, deux autres sortent de la pièce d'à côté, torses nus et ruisselants. Partie de ping-pong. On fait surtout de l'accueil au «Cercle». Mais chacun sait que via «la Teignouse», il suffit d'un mot pour obtenir d'autres services. L'école des devoirs est à côté, le service d'aide aux toxicomanes n'est pas bien loin, «la Chambarderie», qui s'occupe des plus petits, est juste derrière. Dominique, c'est un gars cool , se contente d'expliquer l'un. Pour les parents, quand ils ne s'en foutent pas, ils préfèrent nous savoir ici. Ici ou au café, on préfère ici,résume un autre. «Le Cercle», c'est juste un lieu d'accueil, puis beaucoup d'autres choses aussi.

Le seul fil du tissu

C' est la commune qui est venue nous trouver. Cette cité de Comblain-au-Pont était devenue un petit Chicago. Et il n'y avait rien comme dynamique.Il a fallu travailler dur pour recomposer un semblant de tissu social.

Ariste, puis Alain, ont commencé par le début, le b.a.-ba de l'occupationnel pour jeunes: construire un terrain de mini-foot, évidemment avec l'aide de quelques ados. Puis ils ont proposé aux habitants de construire leur propre plaine de jeux. Ils s'y sont tous mis. Et elle n'a pas bougé depuis. Essayez donc de l'abîmer pour voir! Puis ils ont obtenu qu'un des appartements de la cité puisse leur servir de local.

D'abord une école des devoirs, puis une maison des jeunes, et maintenant les deux. Aujourd'hui, les locaux, minuscules, de «L'Aventure» ne désemplissent pas. Quatre ou cinq jeunes d'une vingtaine d'années devant la télé, deux ou trois plus petits qui utilisent internet, quelques autres qui vont et viennent. Martine discute avec eux, Alain répond par la fenêtre au «hé salut» que d'autres encore lui envoient.Deux gamins, là tout le temps et depuis toujours, écoutent en rigolant.

Les règles sont simples: pas de bière avant 17 ans, pas de drogue, on ferme à 22 heures et on respecte le matériel. C'est tout. Et puis, il faut beaucoup d'humour, sinon c'est foutu. Un des mômes intervient. Je me souviens de ma première activité! On faisait des dessins par transparence. L'animatrice a mis des heures pour brancher le projecteur! Le souvenir est précis, c'était pourtant il y a sept ans...

Ce qui leur manque, ce sont souvent des adultes en face d'eux. Ils n'ont qu'ici où aller, c'est leur deuxième maison. Demain, ils seront nombreux à venir regarder un match de l'Euro. Moi je resterai chez moi, crâne un des gamins. On est peinard, je peux manger mes chips, puis ma mère est cool... quand elle n'est pas là.

Pendant la conversation, le temps a coulé, il est presque 22 heures. Ils sont donc tous partis, sans qu'Alain ait été obligé de le leur demander. La plupart reviendront sans doute demain, mais beaucoup seront absents pendant les congés scolaires. Ils seront en vacances. Avec Alain.

Apprendre et s'évader

A llez, à toi: 1/2 l + 50 cl = ... dl? Si tu ne sais pas, tu fais un tableau. Le nez dans son cahier, la petite Louise griffonne des colonnes de chiffres. Les poids, les mesures, c'est pas trop son truc. Mais elle s'accroche. On les sent progresser, note Gilles, éducateur au «Local», une maison de jeunes également école de devoirs. Lorsqu'ils arrêtent de venir, leurs points sont en chute libre.

Situé dans le bas de Saint-Gilles, un quartierde Bruxelles qualifié de défavorisé, «le Local» a ouvert ses portes en 1992. C'était juste après les émeutes , rappelle Julie, la coordinatrice. La commune nous a installé dans les caves de l'école IV. Il fallait faire quelque chose pour les jeunes à Saint-Gilles. Et depuis, la maison accueille chaque jour une quinzaine d'enfants, ainsi qu'un groupe d'ados. Les petits viennent pour les devoirs et les activités . Les grands pour le billard et le ping-pong.

Crayon en bouche, Ali s'exerce à la conjugaison du futur simple. Croire. Première personne du singulier? Je... croirais! Il hésite. Julie lui tend un Bescherelle. La plupart viennent des écoles du coin. Des écoles dont la majorité des élèves sont d'origine étrangère. Et rares sont les parents qui parlent le français. Du coup, les devoirs à la maison se font tout seul. Ce qui entraîne des retards pas possibles; des gosses de sixième primaire nous arrivent encore quasi analphabètes!

Dans la pénombre de la cave, des libellules en papier crépon se balancent au plafond. Des bonshommes en pâte à modeler et des dessins à la gouache tapissent les étagères. Dernièrement, les enfants ont peint une fresque sur la place de Bethléem, une autre dans le bureau de chômage. Histoire de mettre un peu de couleurs dans toute cette grisaille. Mais «le Local», c'est aussi pour ces mômes un moyen d'évasion. On est allés aux grottes de Han, à la mer , conte Soumaya. Et même aux sports d'hiver! ajoute fièrement Ali.

Pas besoin d'agenda des présences à l'école de devoirs. Tout est facultatif. «Le Local», on y vient parce qu'on en a envie. Louise referme son cahier. Elle s'apprête à aller jouer. Et nous, au moins, on aura des beaux points!

«A la MJ de Cuesmes, on fait tout!»

La petite affiche trône sur un mur de la salle principale, vaste, rangée et très propre - l'animateur est passé nettoyer tout ça hier soir -, et résume brièvement les activités de la MJ: A la maison des jeunes, vous pouvez: chanter, jouer de la musique, faire du sport; obtenir des renseignements sur les droits et les obligations des jeunes et des personnes d'origine étrangère; si vous êtes à la recherche d'un emploi, nous pouvons vous aider à réaliser vos demandes; vous aider à passer votre permis de conduire.

Nous sommes ici depuis 1983, explique Henriette. Avant, il y avait une autre maison, née en 68. A l'époque, c'était un communiste qui était bourgmestre. Il a financé tout ça sur ses émoluements de sénateur! Il n'y avait que des bénévoles. C'était un peu fou.

Plus de sept ans maintenant que Henriette gère l'endroit. Au début, la situation financière était catastrophique. On recevait souvent des huissiers, il y avait quelques procès. Puis, on a presque eu de la chance: il y a eu le feu, mais nous étions bien assurés. Le déblaiement a été fait par les jeunes, on a remis en état, l'assurance a payé. L'un dans l'autre, on a pu recoller les morceaux.

Henriette, depuis, a appris à jongler avec les projets, les statuts et les rentrées d'argent, tout en préservant ses convictions. Chaque année, c'est la gymnastique pour avoir des subventions particulières: été-jeunes, fondation Roi Baudouin, un projet de la région wallonne ciblé sur les personnes étrangères, un «quartier libre» pour payer une vidéo-fiction, une aide de la Province sur les services, 15.000 F par an de la ville de Mons. Puis les petites annonces de notre périodique, la location de la salle. Mais on ne travaille pas trop avec les clubs, style Rotary ou autre. Trop dames patronnesses! En plus, pas d'accord avec les contrats de sécurité! Ils nous font régulièrement du pied, mais il y a là-dedans un objectif non avoué: contrôler la jeunesse. Notre ligne est très claire: c'est non!

La ligne estlimpide, les objectifs aussi. Nous sommes très axés sur le participatif. Des jeunes qui sont venus jusqu'à 20 ans reviennent ensuite au conseil d'administration. Notre trésorier est un ancien d'ici. On travaille aussi beaucoup sur l'aide scolaire, la réorientation. Notre boulot c'est, entre autres, de les sortir des formations cul-de-sac.

Question de conception

Marylène Toussaintest la seule permanente - malgré la présence et le travail de 13 personnes - de la Fédération francophone des maisons de jeunes, qui représente elle-même plus de 80 MJ. Elle revient sur l'histoire du mouvement et sur sa conception d'une véritable politique socio-culturelle de la jeunesse.

Les maisons de jeunes sont nées après la seconde guerre mondiale. Il s'agissait alors de lutter contre les extrémismes. On a donc choisi de fonctionner par subsides, pour parvenir à une citoyenneté critique et créer un vivier démocratique. Il fallait, surtout, créer des lieux d'accueil. Puis les problèmes sociaux - précarité, chômage, mal-être - sont arrivés en force, le marché des loisirs a fondamentalement changé, les MJ ont dû s'adapter, évoluer, mais sans jamais stigmatiser les jeunes.

La fédéralisation de l'Etat n'a apporté depuis que des réponses politiques à ces symptômes: prévention, répression, occupation, etc. Or les maisons de jeunes ont un effet de prévention, mais n'en font pas en tant que telle. Le plan fédéral de sécurité présente aujourd'hui très clairement des objectifs d'instrumentalisation de la jeunesse. Cette conception ne peut être acceptée. Il ne faut pas confondre les fonctions. Nous, nous plaidons pour des accords de coopération qui reconnaissent la complémentarité.

La Fédération Belge des Maisons et Centres de jeunes fête cette année ses 50 ans. De grands projets sont en préparation. Comme toujours.

Phares et bateaux

J'ai baptisé notre service régional de prévention «La Teignouse», explique Ariste Wouters. Et «La Teignouse», c'est un phare. Un phare de Quiberon. J'aimais l'image: quand l'océan est déchaîné, quand les gens ne peuvent plus voir le rivage, il reste un phare pour les guider. J'aime l'idée que nous sommes un phare.

Puis un jour, un jeune toxicomane dont on s'occupait, qui avait beaucoup de difficultés mais qui était remarquablement intelligent, faut pas croire, m'a dit: «Ariste, n'oublie pas que les marins, c'est nous. N'essayez jamais de guider notre bateau».

Il ne faut pas aider ou assister les jeunes en difficulté, mais bien les accompagner. Les gens doivent être acteurs de leur vie. Les adolescents ont besoin qu'on leur donne des responsabilités, qu'on leur fasse confiance. Tout projet contr aire à ce principe est voué à l'échec. Et puis il faut être cohérent dans ses projets: leur parler de prévention et puis organiser une soirée pour ramener de l'argent mais qui se résume à bourrer la gueule des jeunes, ce n'est pas très logique.

Il y a quelques années, je me suis énervé. Ils devaient venir m'aider à organiser un débat, sur leur demande, et puis personne n'est venu. Alors j'ai fermé la Maison. Pour une semaine. Eh bien, ils ont tous manifesté sur le trottoir d'en face!

Un lieu menacé

La MJ «le Local» à Saint-Gilles fonctionne avec un budget annuel de 600.000 F pour l'ensemble de ses activités. Les mères nourrissières: la commune et la Communauté française. Comme partout dans le secteur associatif, les subsides sont maigres. Bien trop maigres. Je touche 30.000 F net par mois, commente Julie, la coordinatrice du «Local». Pour 38 heures par semaine et des dizaines d'autres que je ne rattraperai jamais.

En février, les jeunes ont pu partir aux sports d'hiver.Un voyage financé grâce aux 100.000 francs que la coordinatrice est parvenue à avancer de sa poche.Ainsi qu'aux ventes de truffes, de gaufres et autres soupers spaghettis... Avec de la débrouille, poursuit la coordinatrice, on parvient toujours à nouer les deux bouts.

En 1991, le bas de Saint-Gilles a subi les mémorables émeutes qui opposèrent les forces de l'ordre à des jeunes sortant d'une boîte de nuit. Au départ d'un contrôle d'identité, tout le quartier s'est embrasé. Provoquant d'importants dégâts matériels et des dizaines de blessés, traumatisant toute une population. On nous prend toujours pour des guignols. Des gentils qui amusent les enfants. Mais les pouvoirs publics ne se rendent pas compte de l'impact de notre boulot sur l'avenir de ces gosses et sur la vie du quartier. Ils préfèrent dépenser 3 millions pour installer des caméras sur la place de Bethléem...

Antiride efficace

Ce soir, il y a du jazz à «l'Antiride». On a étalé les sandwiches au jambon, le café est à 30 F. Sur les chaises en bois, face à la scène: quelques couples, la trentaine. Et dehors, sur les bancs jouxtant la «MJ» uccloise: Mozad, Sara, Christophe et Lucie.

Ça y est, tempête Lucie,16 ans, là voilà déjà à son balcon. C'est pas croyable! Dès qu'il y a un peu de bruit, elle est là, prête à appeler les flics. Pour les quatre ados, «l'Antiride» est un peu le QG, le point de ralliement. Il faut bien qu'on aille quelque part; ici, y a que des cafés de vieux. On s'emmerde.

Et le jazz, c'est pas ce qui les branche visiblement... Bof, nous, c'est plutôt le rap, lance Christophe, qui part rejoindre un autre groupe. Ils causent autour d'une mobylette. Sarah vient s'asseoir sur les genoux de Mozad. Y a jamais rien à faire dans ce quartier. C'est que des bourges par ici. On voudrait organiser des soirées, mais y en aura toujours bien un pour appeler la police. On a failli installer un snooker y'a pas longtemps. Mais les voisins ont fait des pétitions.

Il y a tout de même moyen de s'occuper à «l'Antiride»: peinture, jonglerie,ateliers créatifs... Et le sourire de Vinciane, l'animatrice. Ouais, mais tout ça, c'est pour les p'tits. Nous, on vient juste pour se voir, discuter, et se partager à quinze la table de ping-pong. Mais quand on veut vraiment bouger, voir du monde, on reste pas à Uccle.