Mondialisation Le Premier ministre ira au Davos de l'élite et chez les contestataires de Porto Alegre Verhofstadt sur les deux fronts Elio Di Rupo: «On est en phase» Olivier Deleuze: «La bataille commence»

REGNIER,PHILIPPE

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Samedi 26 janvier 2002

Mondialisation Le Premier ministre ira au Davos de l'élite et chez les contestataires de Porto Alegre Verhofstadt sur les deux fronts

Le chef du gouvernement belge veut poursuivre son dialogue avec les partisans d'une autre mondialisation. Di Rupo applaudit. Ecolo veut des actes. Les altermondialistes sont sceptiques.

PHILIPPE REGNIER

L e prochain conseil des ministres aura lieu mercredi . Le Premier ministre l'a annoncé à l'issue du conseil des ministres: la réunion hebdomadaire du gouvernement, traditionnellement organisée le vendredi, sera anticipée de deux jours la semaine prochaine. Pour lui permettre de se rendre au Forum économique mondial, à New York, puis au Forum social mondial de Porto Alegre, comme «Le Soir» le révélait hier.

Guy Verhofstadt s'envolera jeudi vers New York, où le Forum de Davos (Suisse) est exceptionnellement délocalisé. Davos rassemble le gratin des affaires et de la politique. Vendredi, le Premier ministre y modérera un débat consacré à «l'avenir de l'antimondialisation», avant d'intervenir sur la politique étrangère de l'Europe. Puis il mettra le cap sur Brasilia, pour un entretien avec le président Cardoso.

«Un vrai dialogue ici

avant de courir les

endroits médiatiques»

Dimanche, direction Porto Alegre, où il prononcera un discours sur «les aspects institutionnels de la mondialisation», avant de rencontrer les organisations non gouvernementales belges qui participent au Forum social, puis de regagner Bruxelles dans la soirée. Guy Verhofstadt souhaite poursuivre (le) dialogue ouvert avec les partisans d'une autre mondialisation après les événements du sommet de Gênes cet été - plus de 200.000 manifestants lors de la réunion du G8 et un mort.

Le Premier ministre ne sera pas le seul membre du gouvernement présent au Brésil: Olivier Deleuze fera aussi le déplacement. Comme le président du PS (lire ci-contre). Dans un communiqué titré «Porto Alegre n'est pas la Croisette!», Ecolo prend Verhostadt au mot et l'invite, au-delà de sa présence à Porto Alegre, à adopter dans les prochaines semaines des mesures concrètes, notamment concernant la dette du tiers monde.

Du côté des ONG, on observe l'initiative du Premier avec scepticisme. Verhofstadt ne comprend pas la société civile , tranche Gérard Karlshausen, secrétaire politique du Centre national de coopération au développement qui chapeaute des dizaines d'ONG. Il devrait entamer un vrai dialogue avec la société civile d'ici avant de courir les endroits médiatiques comme Porto Alegre, où il tente d'imposer son agenda alors qu'il n'était pas invité. Or, il défend la mondialisation telle qu'elle est, même s'il veut y apporter quelques correctifs. A moins d'un discours-surprise?

Elio Di Rupo: «On est en phase»

ENTRETIEN

Nom. Elio Di Rupo.

Fonction. Président du PS depuis 1999.

Parcours. Né en 1951, diplômé en sciences, il est élu député en 1987, sénateur en 1991, avant d'occuper divers postes ministrériels puis la présidence du gouvernement wallon jusqu'en avril 2000.

PHILIPPE REGNIER

Guy Verhofstadt va à Porto Alegre. Votre réaction?

C'est une bonne chose. Sous présidence de l'Union européenne, la Belgique a d'ailleurs fait énormément avancer la concertation entre les autorités, les syndicats et le mouvement associatif. Le PS, notamment, a fait un énorme travail. Le Premier ministre s'est impliqué lui-même. C'est une très bonne chose qu'il poursuive ce travail.

Porto Alegre, c'est l'émergence d'un contre-pouvoir. Le PS est au pouvoir. Vous allez à Porto Alegre: vous vous sentez... menacé?

Ce n'est pas un contre-pouvoir. C'est une forme de démocratie, participative, complémentaire à la démocratie représentative à laquelle nous sommes attachés. Ils demandent avant tout aux politiques de ne pas, ou de ne plus, démissionner. Le PS, dans le cadre de la mondialisation, ne dit rien d'autre que cela. Dès lors, nous n'avons aucune difficulté par rapport à ce mouvement. On est en phase. On y retrouve une partie de nos revendications. Il y a un combat commun.

La Belgique n'est pas en campagne électorale comme la France. N'empêche, il y a bien une arrière-pensée électorale dans ce genre de voyage...

Mais non! Quand on fait de la politique, on ne peut pas se voir reprocher de penser aux élections. Ce serait comme reprocher à un médecin de pratiquer...

Mais beaucoup de militants de ce mouvement pour une autre mondialisation se détournent des partis traditionnels.

Oui. C'est le défi des formations politiques. Les partis, en tant qu'institutions, n'ont plus le droit de s'imposer. Avant, les relations étaient extrêment pyramidales; aujourd'hui, c'est le réseau. Le PS est à un carrefour, à une bifurcation de ce réseau, plus au sommet de la pyramide.

Qu'allez-vous faire à Porto Alegre?

Entendre, me faire une opinion, confronter des idées. Il y aura des rencontres au sein des familles socialistes, notamment sur la question de la dette des pays les moins développés. Je soumettrai aussi aux associations présentes un gros travail sur la coopération au développement.

C'est le dernier endroit à la mode?

Je ne sais pas. Mais je préfère être à la mode à Porto Alegre qu'à Davos!

Vous n'iriez pas à Davos?

Non.

Pourquoi?

Ces dernières années, c'est purement de l'idéologie. Même si des Premiers ministres socialistes s'y rendent, parce que c'est à la mode, tout ce qui en sort, c'est l'expression du monde ultralibéral.

Olivier Deleuze: «La bataille commence»

ENTRETIEN

Nom. Olivier Deleuze.

Parti. Ecolo.

Fonction. Secrétaire d'Etat à l'Energie et au Développement durable. Parcours. Né en 1954, il est ingénieur agronome, puis député, puis directeur de Greenpeace Belgique, avant d'entrer au gouvernement Verhofstadt.

PHILIPPE REGNIER

Le Premier ministre va à Porto Alegre. Votre réaction?

Chacun a le droit d'aller où il veut! Dans deux semaines, je suis invité au congrès de la Fédération pétrolière internationale à Londres: j'ai aussi déjà été à des endroits culturellement très bizarres pour moi! La discussion, c'est la base de la démocratie. Ensuite, le fait que le Premier ministre aille à Porto Alegre montre que les altermondialistes sont devenus forts: un Premier ministre libéral ne peut plus les ignorer. Ils sont sortis de la marginalité. C'est bien. Mais c'est maintenant que la bataille commence. La dérégulation, les petits boulots, les baisses inconditionnelles de charges pour les entreprises, ce n'est pas vraiment la vision des gens de Porto Alegre. Mais personne ne va croire que le Premier ministre reviendra de Porto Alegre en se faisant membre d'Attac ou que les gens de Porto Alegre s'affilieront au VLD!

Porto Alegre, c'est la contestation. Vous êtes au pouvoir. Vous y allez comme on va... en cure d'opposition?

Pas du tout! C'est plutôt à l'intérieur du gouvernement que se déroule cette cure d'opposition... Non, je vais à Porto Alegre parce que le développement durable, ce n'est pas pour 2065: c'est pour maintenant! Il faut donc aller là-bas, pour échanger des expériences. Porto Alegre, c'est le Davos du développement durable, le Davos de l'idéologie dominée.

Qu'allez-vous y faire, précisément?

Je suis invité mardi à un forum sur le climat, avant l'ouverture du Forum, dans le cadre des manifestations organisées par les officiels. Mais je reste pour le Forum organisé par les «officieux», pour écouter et débattre du développement durable. Le concept pose la question du «vivre ensemble, pour quoi faire? Quel est le sens de nos activités?». Mais il faut rendre le concept opérationnel.

C'est le dernier endroit à la mode?

Je n'ai pas de problème avec les phénomènes «tarte à la crème». C'est comme le social ou l'écologie. Tout le monde en fait aujourd'hui! Il ne faut pas adopter d'attitude frileuse, du type «les vrais, c'est nous». Ce qui compte, c'est que les concepts soient efficaces. Dans un premier temps, il y a souvent une tentative de récupération. Ce n'est pas grave: les concepts sont coriaces.

Vous iriez à Davos?

Je ne compte pas y aller.

Pourquoi?

Parce que dans le développement durable, le maillon faible, c'est l'environnement et le social, pas l'économique. Et il faut renforcer le maillon faible.