Morale : un cours fourre-tout ?

LHUILLIER,VANESSA

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Mercredi 11 janvier 2012

Créé en 1958, le cours de morale a évolué. Les enseignants doivent aborder les questions philosophiques avec une grande liberté pédagogique. Trop grande pour certains.

Vous avez en Belgique un cours de morale ! Mais c’est ringard. Vous voyez quoi ? Comment bien se comporter ? »

Nos voisins français sont souvent très surpris et très critiques par rapport à ce cours dont l’appellation paraît venir tout droit des années 50. Et pourtant, nous sommes bien loin d’un cours moralisateur puisque son but est essentiellement d’ouvrir l’esprit des élèves afin qu’ils puissent effectuer leur choix de vie. Seulement, parfois, ce cours se transforme en salle de cinéma ou en ludothèque. Non décisif pour le passage dans la classe supérieure, les élèves ne s’y investissent pas. Et les professeurs non plus. Du coup, dans certaines écoles, il devient un cours fourre-tout donné à des enseignants qui n’ont pas un horaire complet. On est donc bien loin de l’esprit premier du cours de morale.

Ce cours est d’abord né du Pacte scolaire de 1958. Dans l’enseignement officiel, il faut donc dispenser des cours de religion (catholicisme, protestantisme, islam et judaïsme) ainsi qu’un cours de morale laïque.

On respecte ainsi la liberté de choix de culte et de philosophie.

Au fil des années, le cours de morale laïque est surtout devenu un cours de morale philosophique. « Cette matière a toujours été définie de manière négative, explique Joachim Lacrosse, professeur de morale à l’athénée Jean Absil à Etterbeek. Il est construit en opposition au cours de religion. C’était parce qu’on ne croyait pas en Dieu qu’on le suivait. Or, ce n’est pas ça. Je n’ai pas l’impression de dispenser un cours fourre-tout. C’est vrai que nous pouvons parler de beaucoup de choses mais nous avons quand même un programme à respecter. »

Le programme du cours de morale n’existe pas réellement. La Communauté française fixe des orientations que les professeurs suivent. En première, l’élève doit s’ouvrir, s’enrichir. En troisième, il faut aborder la question de l’autorité. En cinquième, l’être humain est-il seul au monde, etc.

Des thèmes très larges qui laissent donc une liberté aux enseignants.

« Je pense qu’il faut mieux partir de l’actualité pour aborder ces questions, précise Jonathan Fischbach, professeur de morale dans la région liégeoise. Nous devons être un référent pour l’élève avec une grande culture générale. Nous devons aussi répondre à leurs interrogations car parfois, à leur domicile, personne ne peut leur expliquer les grands débats de société. Après, personnellement, j’ai construit mon cours en opposition au professeur de morale que j’avais. Avec lui, j’ai vu tous les films qui sont sortis dans les années 90 sans avoir de débat par la suite. Moi, j’essaie de tendre vers des cours de philosophie. Il faut intéresser les élèves et mettre des professeurs motivés qui ont suivi une formation pour dispenser la morale. Il faut changer cette image en changeant d’appellation par exemple ou en se rapprochant des autres cours philosophiques. »

Au cabinet de la ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (CDH), est étudiée la possibilité de créer un socle commun pour le cours de morale et ceux de religion. Cela permettrait d’aborder l’histoire des religions et les valeurs morales semblables. « Ce référentiel commun nous semble aujourd’hui important, confirme-t-on au cabinet. Il faut un meilleur partage des ressources tout en laissant une grande autonomie pédagogique aux enseignants. Elle peut alors donner l’impression d’un cours fourre-tout mais les thèmes sont tellement larges qu’il est nécessaire de pouvoir les traiter de diverses manières. »

Et les élèves ?

« Cela dépend surtout du prof » Pour beaucoup d’élèves, le choix du cours de morale est dicté par les orientations philosophiques des parents. « Mon mari ne voulait pas que notre fille aille en religion, explique Nathalie, maman de Charlotte, 13 ans, élève à l’athénée de Waremme. Je trouve qu’ils ne font rien au cours de morale. Leur ancien professeur ne leur faisait regarder que des films sans en parler après. L’actuel traite de sujets qui ne les intéressent pas, comme l’autorité. Il faudrait plutôt leur parler de l’actualité pour en faire des citoyens responsables. »

Charlotte reconnaît qu’elle a poursuivi le cours de morale au secondaire car, en primaire, elle n’y faisait que des jeux. Et elle n’est pas la seule à préférer le cours dans lequel on travaille le moins. Mais cette année, cela se passe mieux. « Certains sujets m’intéressent comme les sectes. Je me suis posé beaucoup de questions après le cours. Comment les gens peuvent se laisser avoir ? Et moi, est-ce que je pourrais aussi être dans une secte un jour ? Je préfère le professeur de cette année car il nous fait réfléchir. Je continuerai donc l’année prochaine. »

Pour Loïc, 13 ans, élève à Lens, le constat est le même. « Le cours de morale, ce n’est pas le cours où je suis le plus assidu. Cela peut être utile mais pas toujours. On parle de l’égalité, de la liberté, de l’identité privée. Notre professeur prend des exemples et ensuite, il essaie de nous expliquer des choses abstraites. On ne parle pas beaucoup de l’actualité. Ce que je préfère, c’est quand notre professeur, qui vient d’Afrique, nous raconte comme cela se passe là-bas. Il nous explique sa culture. Sinon, cela ne me fait pas beaucoup poser de questions. »

« La morale est une discipline, pas un passe-temps »

Entretien

Claudine Leleux est professeur à la haute école de Bruxelles. Elle forme les futurs instituteurs et professeurs au cours de morale. Et dispense une formation continue pour les professeurs qui souhaitent se spécialiser. Philosophe de formation, elle défend ce cours.

Le cours de morale est-il une matière à part entière ?

Evidemment. Il est vrai que la morale est une matière particulière puisqu’elle ne s’occupe pas de ce qui est mais de ce qui devrait être. Le professeur doit porter un jugement normatif tout en laissant à ses élèves leur libre arbitre.

On entend souvent dire que l’appellation est dépassée ?

Mais peu importe l’appellation. Vous pouvez l’intituler cours de philosophie ou d’éducation civique si vous le désirez. Cela ne changera pas son contenu. Plus personne n’essaie de moraliser ses élèves. Il faut juste suivre les orientations du programme de manière réfléchie. Je ne suis pas contre l’idée de faire davantage d’éducation à la citoyenneté pour les enfants du primaire ; et le cours de morale serait davantage un cours de philosophie dans le secondaire. On peut tout faire du moment que cela reste un temps de réflexion.

Dans certaines écoles, le cours de morale est dispensé par le prof de gym. Cela vous semble-t-il logique ?

Si le professeur de gym a suivi une formation au cours de morale, cela ne me dérange pas. Je donne un module en formation continue qui est plein à chaque fois. La majorité est composée de professeurs de religion ou de philosophes qui souhaitent se perfectionner en pédagogie et obtenir le titre requis pour être mieux payés. Personnellement, je souhaite leur faire comprendre que la morale est une discipline, pas un passe-temps. Vous pouvez visionner des films avec les enfants mais seulement s’il insuffle un débat par la suite. Les professeurs de morale sont souvent un peu seuls et ne savent pas comment aborder les grandes questions. J’ai donc écrit plusieurs ouvrages pouvant les aider.

Souvent, les élèves sont peu intéressés par ce cours. Quels conseils donnez-vous aux professeurs ?

On pense souvent qu’il faut faire jouer les enfants pour les motiver. Or, il faut les prendre au sérieux. Les professeurs doivent les obliger à réfléchir, à les faire devenir acteurs de leur cours en faisant des cours intéressants. La morale les fait progresser grâce à un esprit critique. S’ils ne sont pas attentifs au cours de morale, cela n’ira pas non plus dans les autres.