MORCEAU D'HISTOIRE LOUISE MICHEL OU LA VIERGE ROUGE, INFATIGABLE MILITANTE DE LA SOCIALE

VAN SOLINGE,JACQUES

Page 27

Mercredi 14 février 1996

MORCEAU D'HISTOIRE

Louise Michel ou la «Vierge

rouge», infatigable militante

de la «Sociale»

Dans une petite chambre d'hôtel de Marseille, le 9 janvier 1905, Louise Michel, surnommée la «Vierge rouge », succombe à une congestion pulmonaire. Elle a 75 ans. C'est au retour d'un voyage en Algérie où elle a prêché sans relâche l'antimilitarisme que l'infatigable militante de l'anarchisme, du féminisme et de la révolution a succombé.

Sa mort agite profondément les milieux populaires. Vingt-cinq mille personnes l'accompagnent jusqu'au cimetière de Levallois où elle avait voulu être inhumée parmi les siens. Et plus précisément près de Théophile Ferré - le «Marat de la Commune» - fusillé en novembre 1871 par les Versaillais au camp de Satory. Sans doute le seul amour de sa vie tumultueuse. Une vie dont le fil a progressivement tissé la légende.

UNE VIE DE LÉGENDE

Tout avait commencé un 29 mai 1830, lorsque Marie-Anne Michel, servante au château de Vroncourt, en Haute-Marne, donne naissance à une petite Louise, fruit de ses amours ancillaires avec le châtelain. La petite bâtarde fut élevée au château avec l'enfant légitime. Son grand-père était épris des encyclopédistes du XVIIIe siècle et lui fit découvrir les trésors de sa bibliothèque : Voltaire et Rousseau, mais aussi Saint-Just et les grimoires d'alchimie. Parallèlement à la lecture, elle s'initia à la poésie et à la musique. Et c'est sans aucun problème qu'elle décrocha son diplôme d'institutrice.

Un jour de 1853, elle dut quitter Vroncourt pour n'y plus revenir. Son père mort, elle fut chassée par une belle-soeur impatiente de mettre fin au scandale. Napoléon III venait de s'autoproclamer empereur. D'emblée, Louise le détesta au point de refuser un poste d'enseignante qui l'obligerait à prêter serment de fidélité au nouveau régime. En dépit de son athéisme militant, on la retrouva donc dans un collège libre de Chaumont-en-Bassigny.

Mais le pouvoir central veillait, et Louise prit la route de Paris. Elle trouva un emploi dans la rue du Château-d'Eau et noua des relations avec des socialistes blanquistes et proudhoniens, des anarchistes et des marxistes. Ce qu'elle aimait surtout, c'était la conspiration.

Robert de Montesquiou, qui eut toujours un faible pour elle, en traça ce croquis amusant : Une silhouette expressive et falote dans laquelle il y a du conventionnel et du saint, de la pythie et du diablotin, du vieux savant, de l'abbé et du pianiste. Oui, un Littré sans lunettes, un Liszt bizarre, sans le petit chapeau en feutre noir et les longues mèches grisâtres du vicaire dans la quasi-soutane à la ceinture de cuir.

Au lendemain du coup d'Etat du 2 décembre, elle adopta la robe noire en signe de deuil de la liberté. La coquetterie ne réapparaissait que par l'adjonction d'une rose rouge dans les cheveux.

Mais le Parquet impérial traquait sans relâche les révolutionnaires et les opposants. Et la police entretenait un réseau serré de mouchards.

GRANDE ORGANISATRICE

Le désastre de Sedan mit fin à l'intermède de «Napoléon le Petit» et la République fut proclamée. Louise ne pouvait que se réjouir de ces nouvelles. Mais elle s'inquiétait de la pusillanimité du Gouvernement provisoire. Prenant la tête d'un long cortège de manifestants devant l'Hôtel de ville, elle réclama des armes pour aller délivrer Strasbourg. Les autorités la prirent pour une folle, une illuminée.

Le 26 février 1871, les préliminaires de paix signés avec le Hohenzollern furent très mal accueillis dans la capitale.

Le 18 mars, la Commune de Paris naquit au milieu d'un enthousiasme débordant. Louise fut omniprésente. Organisatrice du comité central de l'Union des femmes, on la retrouvait aussitôt à la présidence du club de la Révolution. Ce fut une époque où les femmes entrèrent massivement dans l'arène politique. La citoyenne Michel apparut vite comme le chef des organisations patriotiques féminines.

Arrêtée le 28 mai après avoir bravé et nargué le général de Gallifet, elle fut internée au camp de Satory, puis à la prison des Chantiers, à Versailles, avant de comparaître devant le Conseil de guerre.

ELLE TIRA PARTI DU... BAGNE

Le 16 décembre, elle fut condamnée à la déportation. Après un emprisonnement de vingt mois à Auberive, elle fut embarquée à La Rochelle à bord du «Virginie» à destination de la Nouvelle-Calédonie.

Pour tous, le bagne était synonyme d'accablement et de désespoir. Pour Louise, ce fut avant tout un nouveau champ d'activité. Elle ouvrit une école pour les enfants de déportés, étudia la faune, la flore et la géologie de l'île, s'intéressa aux moeurs des Canaques, soigna les enfants malades, donna des conseils d'hygiène. Même ses geôliers se prirent de sympathie pour elle.

Le 9 novembre 1880, plus de 15.000 personnes envahirent la gare Saint-Lazare, à Paris, pour accueillir l'héroïne de la Commune. Celle-ci était prête pour de nouveaux combats. Mais, cette fois-ci, son drapeau ne serait plus le rouge de l'Internationale mais le noir de l'anarchie. Lors d'un procès devant les assises de la Seine, en 1883, elle expliqua : J'ai brandi le drapeau noir de l'anarchie, non pas le drapeau rouge cloué dans les cimetières où pourrissent les communards massacrés, mais celui de la lutte contre le pouvoir établi.

Nouvelle condamnation : six ans de réclusion. Internée à Clermont-de-l'Oise, elle accumula romans, contes, nouvelles et poèmes - généralement de bonne facture. Amnistiée en janvier 1886, elle repartit à l'assaut de la société.

Le 25 septembre, elle reparut sur les bancs des assises en compagnie des socialistes Paul Lafargue et Jules Guesde, criant : Vive l'anarchie, mort aux bourgeois.

L'IDÉAL SOCIAL DE LOUISE

Rien ne paraissait pouvoir la faire taire. Ni un attentat en janvier 1888, ni une provocation policière qui, en 1890, tenta de la faire passer pour folle. Toutefois, dans un réflexe défensif, Louise gagna Londres où, aux côtés du prince Pierre Kropotkine et d'autres proscrits, elle revint à ses chères études. Elle revint en France cinq ans plus tard, alors que la vague de terrorisme se calmait.

Pendant dix ans, elle continua à militer sans relâche pour ses idéaux, suscitant toujours les mêmes mouvements d'enthousiasme, mais aussi les mêmes vagues de haine. Elle avait 65 ans lorsqu'elle fonda le «Libertaire» avec Sébastien Faure.

Son idéal social, c'était l'abolition de tous les principes reçus, de toutes les autorités, et la liberté absolue pour tous. Plus de mariage, plus de famille, plus de conventions sociales, plus de pays individuel : la grande patrie pour tous. Louise croyait ses utopies possibles et rêvait d'une société régénérée, heureuse, avec chacun occupant la place pour laquelle il est fait.

JACQUES van SOLINGE