Morts à Venise

CROUSSE,NICOLAS

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Jeudi 31 août 2006

Cinéma La 63e Mostra

P.42 Lady Di, Lennon, Bob Kennedy, Katrina ou le 11 septembre : ce sont les stars tragiques du Lido.

venise

de notre envoyé spécial

Le Festival de Cannes est en droit de se faire du souci. Au train où vont les choses, ce sera bientôt la Mostra de Venise qui décrochera d'ici peu le titre convoité de plus grand festival de cinéma de la planète.

Il y a plusieurs raisons à cela. Tandis que Cannes joue de l'accordéon, en tentant chaque année de réconcilier des extrêmes (en gros, le cinéma pur et dur d'auteurs confirmés et les blockbusters hollywoodiens), Venise mise sur une politique de programmation moins bruyante mais souvent plus audacieuse.

Une politique, emmenée depuis trois ans par Marco Müller, qui commence à porter ses fruits. L'axe de la 63e Mostra est pourtant géographiquement décentré. Et développe ses préférences en lorgnant vers l'Asie (Japon en tête) et les Etats-Unis, deux continents cette année encore très représentés. Le cinéma asiatique, c'est un peu la griffe personnelle de Müller. Et l'on se souvient que le cinéma américain présenté l'an dernier (Brokeback Mountain, Good Night and Good Luck, Les noces funèbres...) fut aussi le plus inspiré de l'édition 2005.

Une fois n'est pas coutume, les vingt films en compétition sont cette année tous des premières mondiales. C'est un signe. Parmi elles, une bonne moitié de films d'auteurs confirmés (Resnais et ses Petites peurs partagées, Frears et The queen, le Taïwanais Tsaï Ming-Liang, De Palma et son Dahlia noir) ou très prometteurs (le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, l'Américain Emilio Estevez... ou le Belge Joachim Lafosse, dans la cour des grands avec Nue propriété).

La Mostra, qui commence véritablement ce jeudi, avec Le Dahlia noir, entend plus que jamais parler cette année des tragédies qui ont marqué le monde.

Cinq films américains sont attendus par les amateurs d'histoire contemporaine. Dans Bobby, Emilio Estevez reviendra sur les 24 heures qui ont précédé l'assassinat de Robert Kennedy. Le casting est ébouriffant (Sharon Stone, Anthony Hopkins, Harry Belafonte, Elijah Wood, Martin Sheen, Demi Moore...).

Documentaires explosifs

Un documentaire de David Leaf et John Scheinfeld nous rappellera combien John Lennon, lui aussi assassiné, devint au début des années septante la cible d'attaques inimaginables de la part des autorités américaines (The U.S. vs. John Lennon).

Spike Lee célébrera à sa façon le triste et premier anniversaire du cyclone Katrina, au prix d'un documentaire qu'on annonce explosif (When the leeves broke). Et deux films rendront à leur manière hommage au 5e anniversaire des attentats du 11 septembre : World Trade Center, d'Oliver Stone, et Quelques jours en septembre, de Santiago Amigorena.

Si l'on ajoute The queen, le film de Stephen Frears consacré aux lendemains de la disparition tragique de Lady Diana, avec la reine Elizabeth et Tony Blair pour protagonistes principaux, et le film tchadien Daratt, qui évoque les conséquences du régime dictatorial d'Hissène Habré, on prend conscience que ce festival sera ancré sur les douleurs de la planète.

Les amateurs de glamour se rassureront avec Catherine Deneuve qui présidera le jury. Le rêve (ou cauchemar ?) hollywoodien sera conjugué par David Lynch (Inland empire), Brian De Palma (Le Dahlia noir) ou Allen Coulter (Hollywoodland). Et une pléiade de stars, de Scarlett Johansson à Rachel Weisz en passant par Charlotte Gainsbourg ou Meryl Streep, sont attendues sur le Lido !

P.24 L'acteur : Oliver Stone

James Ellroy, de Hollywood à Venise

Cinéma Polar noir à la Mostra de Venise

Le romancier américain inspire Brian De Palma, qui ouvre la 63e Mostra avec un « Dahlia noir » sensuel et électrique.

C'est parti. Hier soir, sur le Lido vénitien, le Palazzo del Cinema a déroulé le tapis rouge, afin d'accueillir le casting (presque) au grand complet du Dahlia noir. Juste avant cela, un film belge a fait l'ouverture d'une section consacrée aux nouveaux auteurs. Khadak, réalisé par Peter Brosens et Jessica Woodworth. A défaut d'être complètement abouti, ce premier film (de fiction) témoigne d'un véritable univers, fait de chamanisme, de rituels sacrés, d'appel à un retour aux origines. Réalisé en Mongolie et imprégné par la culture animale et spirituelle de cette région, Khadak nous vaut des moments de pure magie, souvent liés à la musique de la transe libératoire.

Pour en revenir au Dahlia noir, de Scarlett Johansson au réalisateur Brian De Palma, ils étaient tous là, à l'exception de Hilary Swank. En s'inspirant du best-seller éponyme de James Ellroy, Brian De Palma rend à son inimitable façon hommage à la cartographie et surtout à la fantasmagorie hollywoodiennes.

Le film, qui raconte l'enquête menée en 1947 sur l'assassinat crapuleux d'une starlette de Hollywood, est basé comme dans le roman sur un fait divers authentique. Une histoire vraie, qui fournit un excellent prétexte à De Palma, de renouveler sa flamme pour le cinéma à chair de poule. Il y est question de femmes fatales, de tentations vénales, de romances machiavéliques. On y rêve de destins de stars mais on n'y récolte que l'odeur de l'argent.

En ce ballet criminel et amoureux, où les femmes cirées comme des poupées cachent des dessous diaboliques, et où les hommes ne semblent aiguillés que par l'appât du gain et de puissance, De Palma est comme un poisson dans l'eau. Et fait la démonstration de sa maestria en matière de création d'ambiance. Son Dahlia noir est à l'image d'un Bolero de Ravel : une corrida de tensions nerveuses, emmenée par une bande-son époustouflante. Le film monte dans le désir, se déchire sur quelque hurlement animal, puis retrouve l'apaisement inquiet. On reconnaît (un peu trop) la recette De Palma, même si le film est solide et efficace.

Une oeuvre obsessionnelle

Lors de la présentation à la presse, James Ellroy semblait quant à lui ravi. « C'est la deuxième fois que le cinéma s'intéresse à mes écrits. Et c'est une chance formidable. Brian De Palma partage avec moi un même intérêt pour l'obsession sexuelle des protagonistes de cette époque. » Ellroy, qui reconnaît l'influence de Raymond Chandler, confesse avoir mis beaucoup de son histoire : « Ma mère a été tuée dans des conditions similaires à cette jeune actrice. J'ai voulu dans le roman reconstituer l'enquête. C'est le premier crime qui a été relayé avec un très grand retentissement par les médias. »

En femme (enfant) fatale, Scarlett Johansson tient l'un des rôles les plus marquants de sa jeune carrière. Après le charme ingénu de Lost in translation, après la tentation bouillante dans Match point, elle se révèle en ménagère désirable. Ce petit bout de femme revendique ce paradoxe en guise de passeport pour la modernité. « Mon personnage n'est pas une innocente. Elle est glamour, amoureuse, mais c'est quelqu'un qui s'occupe à la fois de sa maison, et qui a le sens de la survie. Elle est dans la normalité et la passion. » Comme Scarlett, qui est entrée dans notre imaginaire en jouant les bonnes copines. Et qui est en train de libérer un sex-appeal de star de plus en plus affolant. Le Lido ne l'oubliera pas.

Lennon, portrait d'un martyr

Les images présentées à la Mostra ont plus de trente ans dans la vue, mais exercent toujours la même fascination. En 1971, au coeur de la guerre du Vietnam, John Lennon, l'ex-Beatle, chante la paix. Rassemble en son nom des centaines de milliers de sympathisants. Et finit par s'attirer les foudres du FBI, de l'administration Nixon et des services nationaux d'immigration. Qui, sans jamais le confirmer officiellement, transforment ce va-t-en-paix au look de hippie en persona non grata.

Le documentaire de David Leaf et John Scheinfeld est captivant de bout en bout. Il montre, images et témoignages souvent inédits à la clé, l'incroyable influence que Lennon a eue, au début des années septante, sur une partie de la société américaine. Noam Chomsky, Bobby Seale (des Black Panthers) ou bien évidemment Yoko Ono sont là pour le rappeler. Et pour témoigner du véritable martyre qu'endura Lennon aux lendemains de la réélection de Nixon.

En 1972, l'artiste faillit contribuer à sa chute fatale. Dès ce moment, c'est l'engrenage. Lennon est mis sur écoute. Fait l'objet de filatures. Puis, coup de grâce pour ce New-Yorkais d'adoption, est menacé d'expulsion des Etats-Unis. Officiellement pour détention de marijuana. Mais personne n'est dupe. Car c'est son style de vie, ses amitiés militantes (les activistes Jerry Rubin ou Abbie Hoffman) et son combat politique en faveur de la paix qui lui vaudront d'être excommunié. L'Amérique de Nixon lui reprochait sa déloyauté vis-à-vis du pays. Mais Lennon eut finalement gain de cause - et carte verte d'immigration - en 1976. Un document passionnant, qu'on espère voir d'ici peu sur une télé francophone.