Un fillette

DUMONT,SERGE

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Mercredi 4 janvier 2012

Un fillette

traitée de pute nazie parce qu’on voyait ses bras, une soldate insultée parce qu’elle s’assied à l’avant d’un bus, et pas à l’arrière, les femmes exclues plusieurs heures par jour de la salle des sports de l’université de Haïfa, de enfants affublés de l’étoile jaune ! Les ultra-orthodoxes imposent de plus en plus leurs règles en Israël.

Moshe TaraginRabbin, directeur de la yeshiva (école talmudique) de Har Etzion

Moshe Taragin

Rabbin, directeur de la yeshiva (école talmudique) de Har Etzion

Israël est-il un Etat religieux ? « Israël ne se transforme pas en Etat théocratique »

La minorité religieuse semble de plus en plus vouloir imposer ses règles à la majorité laïque d’Israël. Peut-on encore présenter votre pays comme un Etat laïc et démocratique ?

Il existe effectivement un dilemme chez les religieux entre la « halakha », la loi religieuse, qui régit leur mode de vie, et les lois civiles votées par la Knesset, le parlement d’Israël, et auxquelles ils sont censés se plier comme le reste des citoyens israéliens. Le choix n’est pas toujours facile et cela donne lieu à des discussions animées mais quoi qu’on en dise, les religieux se plient à la règle même si elle ne plaît pas à certains d’entre eux.

Certes, dans les cercles ultra-orthodoxes, quelques centaines ou quelques milliers de personnes refusent de reconnaître l’Etat, ses élus, ses lois et son fonctionnement. Ils suivent l’avis de leurs rabbins, qui régentent le moindre aspect de leur vie, et ils ne se mêlent pas de ce qui se passe autour d’eux. Je comprends ce que ces gens-là peuvent ressentir mais ils ne sont pas représentatifs et ils n’imposent pas et n’imposeront jamais leur mode de vie à ce pays. De ce point de vue, la démocratie n’a rien à craindre en Israël. Les lois, c’est au sein des partis qu’on en discute et à la Knesset qu’on les vote, pas ailleurs.

Les rabbins participent plus que la moyenne des Israéliens à la vie politique de leur pays. Les étudiants de yeshiva telle que la vôtre postulent en masse aux unités spéciales de l’armée et postulent plus que les laïcs aux fonctions d’officier. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Le public religieux ne vit pas sur une autre planète. Il veut être partie prenante à la vie ainsi qu’à la défense de ce pays. Il suit ce qui s’y passe et intervient là lorsqu’il l’estime utile avec ses idées et sa vision du monde. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Moi-même, en tant que rabbin et en tant qu’émigrant originaire des Etats-Unis devenu israélien, j’estime que mon arrivée ici fait partie d’un processus plus large par lequel le peuple juif se réapproprie sa terre ancestrale.

Israël est jeune (63 ans) et s’impliquer dans son développement fait partie de ce processus historique. Comme des milliers d’autres, j’effectue régulièrement des périodes de réserve au sein de l’armée, je vote lors des élections, je fais entendre ma voix lorsque c’est nécessaire.

Je vis ma vie religieuse mais j’ai aussi une vie politique et sociale. Croyez-moi, on peut très bien respecter les règles religieuses et participer à la démocratie israélienne. Il n’y a pas d’antagonisme.

Pourtant, de nombreux laïcs se méfient. Ils estiment que les religieux tels que vous se mêlent de tout, qu’ils en font trop…

Trop quoi ? Trop où ? Je fais partie du courant sioniste religieux (NDLR : ceux que l’on reconnaît facilement parce qu’ils portent une petite kippa tricotée) et c’est ma manière à moi de renforcer mon pays en étant en communion avec lui. Moi, mes élèves et tous ceux qui nous suivent s’inscrivent dans l’histoire dynamique du peuple juif qui continue de s’écrire jour après jour. Cela signifie-t-il qu’Israël se transforme en un Etat théocratique ? Non. D’ailleurs, tout ce que nous faisons se déroule dans le cadre de la légalité définie par l’Etat.

Reuven HazanProfesseur en sciences politiques à l’Université de Jérusalem

Reuven Hazan

Professeur en sciences politiques à l’Université de Jérusalem

« Une démocratie où la religion a une influence indéniable »

Ces dernières semaines, la majorité laïque d’Israël a violemment réagi aux tentatives de quelques rabbins ultra-orthodoxes d’écarter les femmes de l’espace public au nom de « la pudeur ». Mais une partie importante de la vie civile des Israéliens (les mariages, les divorces, les conversions, enterrements) est également régie par une administration et par des tribunaux religieux. Dès lors, peut-on encore présenter votre pays comme un Etat laïc et démocratique ?

Oui, Israël est un Etat démocratique car les représentants des partis religieux, qu’ils soient ultra-orthodoxes ou nationalistes, sont librement élus à la Knesset. Ils ne sont pas majoritaires dans le pays même s’ils participent aux gouvernements. C’est par ce biais, et parce qu’ils sont indispensables à la constitution d’une majorité, qu’ils parviennent à imposer une partie de leurs exigences, des nominations, des aides pour les institutions religieuses, des avantages pour leurs écoles privées, etc. Certains le regrettent mais ce donnant donnant fait partie du jeu politique existant partout ailleurs.

De ce point de vue, Israël ressemble d’ailleurs beaucoup à la Belgique : chez vous aussi les partis pratiquent perpétuellement l’art du marchandage et du compromis pour rester au pouvoir.

Comment expliquez-vous que l’on voit autant de rabbins se mêler de la vie politique israélienne et, entre autres, encourager la colonisation ?

Nous sommes ici au Proche-Orient. La mentalité locale n’est pas celle qui prévaut en Europe occidentale. La stricte séparation du spirituel et du temporel n’a pas cours par ici. D’ailleurs, si vous regardez ce qui se passe chez nos voisins, vous constaterez que les partis religieux dirigés par des hommes de foi se renforcent partout. En Israël en tout cas, les représentants religieux n’avancent pas masqués. On sait ce qu’ils veulent et nul n’est obligé de voter pour eux ou d’appliquer ce qu’ils prônent. Cela dit, contrairement à ce que l’on peut penser à l’étranger, la plupart des religieux respectent la loi. On ne les entend jamais, ils vivent leur vie selon leurs règles. Ceux qui vocifèrent et attirent l’attention des médias ne sont pas les plus de influents, seulement les plus bruyants mais les moins représentatifs de notre société.

Ne pensez-vous pas malgré tout que la minorité religieuse impose ses vues à la majorité laïque ?

Ce n’est pas aussi simple. En réalité, les tribunaux prennent souvent des décisions contraires à ce que souhaitent les représentants du monde religieux. En matière de défense des droits des communautés homosexuelle et lesbienne, notamment. De même, les magistrats se sont souvent prononcés en faveur de la destruction de telle ou telle implantation construite sur des terres privées palestiniennes alors que les religieux invoquaient la force des Saintes Ecritures et la promesse divine pour justifier ces constructions. J’ajoute que ces derniers mois, la plupart des lois que les partis religieux ont tenté de faire adopter par la Knesset ont été rejetées. Voilà pourquoi on ne peut pas présenter Israël comme un pays religieux. Plutôt comme un pays ou la religion a une influence indéniable mais où la démocratie est bien installée.