MOZART,SCHUBERT,BOESMANS ET...CAMBRELING PBA

LECLERCQ,FERNAND

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Mardi 17 avril 1990

Mozart, Schubert,

Boesmans et... Cambreling

Bonne soirée en une semaine où les concerts se sont faits plus rares que ce programme donné vendredi au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles par l'Orchestre de la Monnaie sous la direction de Sylvain Cambreling: Mozart, Boesmans et Schubert.

D'abord, comme premier tour de piste, l'ouverture de La Flûte enchantée de Mozart: un trop bref moment de bonheur, l'équilibre de l'éloquence et de la candeur, sans rien qui ne pose ou pèse. Cambreling y fait circuler un air printanier, individualise les sonorités champêtres des bois et, ce cérémonial d'entrée au temple, il ouvre une claire fenêtre sur le paradis. En fin de concert, la grande symphonie en ut de Schubert connaîtra aussi quelques uns de ces moments d'accord parfait entre ardeur vitale et grâce de l'instant: une bonne mannière de nous montrer le fil rouge qui relie ces deux ouvrages.

Pour la symphonie, l'orchestre avait été disposé selon une implantation qui eut et qui a toujours la faveur de quelques chefs: les violons aux ailes, les bois à gauches et les cuivres à droite, les altos au centre et les basses (violoncelles et contrebasses) à l'arrière selon une répartition qui cisèle les réparties entres violons et différentie les mixtures de l'harmonie. Cambreling allège son Schubert au maximum, nous rend à l'état de nerf et de muscules, mais ne surdramatise pas comme l'a fait un confrère comme Harnoncourt. Les tempi sont très enlevés: le début alla breve comme Schubert l'indiqua réellement dans son manuscrit, l'andante comme une sorte de marche mystérieuse et féérique. Les deux derniers mouvements m'ont paru moins prenants: un scherzo qui tourne un peu trop en rond et un finale trop uniforme plus allègre que tonique mais toujours d'une grande et lucide «honnêteté» musicale et c'est là l'essentiel. On expliquerait les quelques flottements et imprécisions diverses parmi les pupitres en supposant qu'il manquait un service de répétitions, Cambreling ayant sans doute préféré mettre le gros du travail sur la création de Philippe Boesmans qui était enregistrée en vue d'un disque.

Le lyrisme et l'eau vive

Il s'agissait de la version définitive des Trakl Lieder créés en 1987 sous une première forme et remaniée par l'introduction d'une nouvelle mélodie pour remplacer l'une des ooccurrence d'une mélodie, le Rondel, répétée en refrain. Si la structure globale en est modifiée, sa séduction reste entière et la véritable ovation que le public a réservée à la fois à la soliste, à l'orchestre et au compositeur témoigne du magnétisme et de l'impact de ce cycle où l'esprit de Berg (les 7 Frühe Lieder, les Altenberg Lieder) semble transcendé par une autre modernité.

Interprétation de haut vol (ce répertoire à la fois et intensément lyrique et d'une matière limpide et vive, comme une eau courante se brisant en mille remous sur les arêtes des pierres, convient à merveille à Cambreling), retrouvant le soprano épanoui de Françoise Pollet (grain au vibrato ferme, juste d'expression et d'intonation et d'une aisance étonnante même dans les passages les plus tendus) et servi par un orchestre assez précis et très mobilisé. Les quelques problèmes de balance (la soprano couverte par l'orchestre lors de deux fortissimos et les instruments en coulisses vraiment trop lointains) ne devraient pas se retrouver sur le CD quand il sortira. La musique, quant à elle, à la fois analyse de l'intérieur et prolongement spatial de la linéarité des textes de Trakl, a la pudeur des choses essentielles que l'on dit allusivement, par crainte d'en dire trop.

FERNAND LECLERCQ.