MUSIQUE André De Groote face aux trente-deux sonates Un piano belge pour Beethoven

MARTIN,SERGE

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Jeudi 13 avril 2000

MUSIQUE André De Groote face aux trente-deux sonates Un piano belge pour Beethoven

Evénement inattendu mais incontestable: c'est un pianiste belge qui enregistre l'intégrale des sonates pour piano de Beethoven pour Naxos. Un éditeur superéconomique qui avoue volontiers ne guère aimer les doublons dans son catalogue.

Beethoven pour André De Groote est un vieux compagnon de route. Quatre intégrales complètes à son palmarès dont une à la Beethovenhaus de Bonn à l'instigation de Jean Van der Spek, l'ingénieur bruxellois devenu un collectionneur fanatique d'archives musicales relatives à l'auteur de l'«Hymne à la Joie».

Le temps semblait venu, explique De Groote, de laisser un témoignage au disque de cet immense travail. Nous avons donc d'abord sauté le pas avec une poignée de sonates célèbres. Deux anciens élèves passés de l'autre côté de la console ont tenu la partie technique. J'ai fait entendre les bandes à Frédéric De Vreese dont j'avais enregistré les concertos pour Naxos: il les a transmises au responsable belge de Naxos. Et le verdict de Klaus Heymann est tombé très vite: «Tentons l'aventure à partir de la Belgique et nous verrons ensuite».

Deux fois lauréat du Concours Reine Elisabeth, membre du jury de la dernière session de piano, André De Groote, issu d'une grande famille de musiciens, est bien connu du public belge. On se souviendra aussi qu'il fut l'élève et ensuite l'assistant au Conservatoire de Bruxelles d'Eduardo del Puyeo, à coup sûr un des plus grands beethovéniens du XXe siècle. On en retrouve la marque dans l'interprétation de De Groote. Cette netteté du phrasé, ce sens de la ligne soutenu par une élocution forte mais directe, ce son charnu mais toujours naturel appartiennent bien à un beethovénien racé.

C'est le résultat de l'école de rigueur qu'imposait del Puyeo, avoue André De Groote, son niveau d'exigence rythmique était implacable. Cette correction était pour lui le fondement de base de l'immense architecture beethovénienne. Je revendique néanmoins aussi d'autres influences et d'abord celle d'Arthur Schnabel. Son édition critique des sonates est un véritable puit de science même s'il s'abandonne parfois à des banalités. J'ai aussi beaucoup écouté des pianistes aussi différents que Giezeking et Arrau sans oublier l'anglais Solomon un peu trop oublié aujourd'hui mais qui m'a fasciné dans la mesure où il était en même temps urgent et direct en ne vous livrant que l'essentiel de la musique. Le dilemme fondamental de Beethoven, c'est de réconcilier la grande forme avec une musique parcourue d'une énergie presque féroce qui peut friser l'aggressivité. J'ai tout compris le jour où j'ai vu à la télévision l'implosion d'un bâtiment: tout s'écroule avec une logique imparable soutenue par une force terrifiante. Cela permet donc à Beethoven de se rapprocher de Haydn, son professeur davantage que de Mozart, son quasi contemporain. Tout au long de son oeuvre, il reviendra à la forme brève héritée de la sonate classique mais souvent pour la bousculer de l'intérieur.

S'il ne le pratique pas, André De Groote ne nie pas l'apport des instruments anciens mais plutôt dans un effet de perspective. J'ai un jour joué sur un Graf suédois du début du XIXe siècle et j'ai compris à ce moment combien l'exigence de Beethoven dépassait tous les claviers: celui d'un hammerklavier des années 1820 comme celui d'un Steinway de l'an 2000.

Cela n'a rien à voir avec sa surdité. Son son intérieur était simplement beaucoup plus fort que tout ce qu'il a pu lui inspirer physiquement.

SERGE MARTIN

Une intégrale en 10 CD chez Naxos (distr. Distrisound).