Musique - L'Italienne a chanté l'opéra d'Antonio Salieri à Bruxelles, dans la foulée de son dernier CD Cecilia Bartoli, soleil d'étoile Une grande donne de la voix pour réhabiliter Salieri

DEBROCQ,MICHEL

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Vendredi 19 décembre 2003

Musique - L'Italienne a chanté l'opéra d'Antonio Salieri à Bruxelles, dans la foulée de son dernier CD

Cecilia Bartoli, soleil d'étoile

* Mercredi soir, Cecilia Bartoli a enflammé le public du palais des Beaux-Arts. La cantatrice évoque son « Salieri album ».

CRITIQUE

MICHEL DEBROCQ

La mezzo-soprano Cecilia Bartoli occupe à nouveau le devant de la scène - mais le quitte- t-elle jamais vraiment ? - avec un album entièrement consacré à des airs d'opéras d'Antonio Salieri. Parallèlement à cette sortie, l'Italienne a offert, mercredi, au public du palais des Beaux-Arts de Bruxelles le cadeau toujours aussi réjouissant de sa présence sur scène. Salle archicomble pour ce gala de clôture de la présidence italienne de l'Union européenne, donné dans le cadre d'Europalia et mettant à l'honneur le même Salieri. Un compositeur qui, décidément, vaut beaucoup plus que la réputation assez malencontreuse dont il souffre toujours aujourd'hui.

« La » Bartoli qui entre en scène, c'est l'irruption d'un soleil resplendissant qui illumine toute la salle - image renforcée par la radieuse couleur orangée de sa robe de soie. Un seul regard d'elle et l'on se sent cloué à son siège, sous l'emprise d'une présence qui irradie avant même que se soit élevée la première note. Et lorsque celle-ci s'élève, suivie par les autres en cascade, on se sent emporté par le flux d'un plaisir irrépressible.

Que n'a-t-on dit déjà à propos de Cecilia ? Faut-il encore décrire son impressionnante maîtrise technique, qui lui permet de vocaliser avec une aisance confondante, la riche palette expressive de son chant et la pure beauté de son timbre, son élégance musicale tellement naturelle qu'on la croirait innée ?

Et pourtant, il faut insister toujours sur la somme de travail qui permet cette apparente facilité, et qui l'autorise à dialoguer avec un tel aplomb avec un orchestre qui se passe fort bien de chef. La prestation du Freiburger Barockorchester fut irréprochable de bout en bout, en complicité totale avec la voix de Bartoli, lui offrant l'écrin d'un accompagnement aussi précis que contrasté, tant dans la magnifique tenue d'ensemble de l'orchestre que dans la qualité de toutes les interventions solistes, dont les partitions de Salieri sont loin d'être avares.

Le public, conquis d'entrée de jeu, ne pouvait que laisser scintiller son enthousiasme à la fin du concert. N'y a-t-il pas des stars pour qui le mot « étoile » semble avoir été inventé ?·

Une grande donne de la voix pour réhabiliter Salieri

MICHEL DEBROCQ

C'est en 1766 que Florian Leopold Gassmann découvre à Venise un jeune musicien de 16 ans qui y poursuit ses études. Il décide d'en faire son élève et l'emmène avec lui à Vienne.

C'est là qu'Antonio Salieri va entamer une carrière qui lui réservera les honneurs les plus brillants : directeur de l'Opéra italien, puis Hofkapellmeister, il fréquentera Gluck - qui le considérera comme son seul véritable continuateur -, Mozart et Haydn, Métastase et Da Ponte, sera le professeur de Beethoven, Schubert, Liszt.

Pour n'évoquer que sa seule production lyrique, ses 39 opéras nous font parcourir un univers qui débute avec l'« opera seria » et ouvre sur les premiers accents du romantisme.

Cependant, Salieri continue d'avoir mauvaise presse : rival maladroit et sans réel talent du grand Mozart, n'a-t-il pas aussi été accusé de l'avoir assassiné, dans certain film dont le retentissement n'a pas fini de faire des remous ? S'il n'a pas été « le » génie de sa génération, il faut reconnaître que Salieri est bien loin d'avoir été le compositeur médiocre que l'on croit si souvent.

Il paraît que, pour le film « Amadeus », quelqu'un a été chargé de « trafiquer » sa musique pour la rendre banale, nous a confié Cecilia Bartoli. Il ne faut pas négliger la personnalité de Salieri, ne pas oublier à quel point il a compris l'importance de la poésie dans la musique. Un opéra comme « Armida », composé à l'âge de 21 ans, est une authentique tragédie lyrique, magnifiée par la présence de la nature que traduit l'écriture orchestrale.

L'écriture vocale de Salieri est aussi très variée, utilisant les effets d'une virtuosité qui s'inscrit encore dans l'héritage baroque (on peut penser à Vivaldi, dans un air tempétueux comme « Son qual lacera tartana »), jetant d'autre part les bases d'une écriture « classique » qui ne manquera pas d'influencer Mozart.

Il a écrit pour les plus grandes voix de l'époque, poursuit Cecilia, a travaillé avec Nancy Storace, la première Suzanna des « Noces de Figaro », et Adrianna Ferrarese, créatrice du rôle de Fiordiligi dans le « Cosi fan tutte ». Ces cantatrices ont travaillé avec Salieri avant de chanter pour Mozart. L'air de la comtesse dans « La scuola del' gelosi » annonce certainement « Le Nozze di Figaro ». Et le magnifique air d'Eurilla, « Sola e mesta », ne peut que me faire penser à « Per pietà », que Mozart écrira un an plus tard pour Fiordiligi, au début du deuxième acte de « Cosi fan tutte » !

Il y a dans l'écriture vocale de Salieri une flexibilité qui nous montre que la différenciation entre les timbres de soprano et mezzo-soprano était bien moins évidente à l'époque qu'elle l'est devenue par la suite. Et il y a dans certains de ses airs « bouffes », un esprit et une gaieté qui réjouissent Cecilia Bartoli : Il avait un réel sens de l'humour, qui transparaît dans sa musique. Enregistrer ce disque a été un réel plaisir pour moi, la seule frustration ayant été de devoir choisir... Et donc de laisser de côté tant d'autres airs qui mériteraient qu'on les découvre également.

Un disque que se doit de savourer tout amateur d'opéra, remarquablement servi par l'accompagnement vif et subtil de l'Orchestra of the Age of Enlightenment, dirigé par Adam Fischer.·

CD « The Salieri album » (Decca).