Keith Jarrett personnifie la musique

COLJON,THIERRY

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Lundi 12 octobre 2009

Musique Solo de piano au Bozar

Keith Jarrett a retrouvé, vendredi, la salle Henry Le Bœuf du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, trente-huit ans après y avoir joué au sein du septette de Miles Davis. Pour un concert en solo dont ses fans raffolent. Le concert était évidemment complet depuis longtemps.

Un concert en piano solo de Keith Jarrett, ce n’est jamais une mince affaire. Il y règne forcément comme un parfum d’événement d’autant plus exceptionnel qu’avec l’âge (l’artiste est né à Allentown, en Pennsylvanie, en 1945), Jarrett se montre de plus en plus exigeant. D’autant plus que vendredi, le concert était enregistré pour un éventuel album comparable au Testament qui vient de paraître sur ECM, témoin des concerts à Paris et Londres en novembre et décembre dernier.

Il était normal dès lors de prévenir les retardataires qu’à la demande de l’artiste, ils ne pourraient entrer dans la salle après le début du concert fixé à 20 heures. Avant que le maestro ne rejoigne son Steinway, il faut encore demander au public de ne pas photographier, ni filmer, ni enregistrer, de rester calme et de retenir sa toux.

Irascible si on le déconcentre, le maître ne rigole pas avec ça. C’en devient même un gag. Qui fait lui-même sourire un Keith imaginant bien la souffrance de ceux qui doivent se retenir de tousser, et se relâchent pendant les applaudissements. Keith sourit, blague même, mais demande que sorte l’audacieux qui a osé le photographier avec son GSM, un jouet aux yeux de celui qui depuis 61 ans, joue sans que cela soit un jeu ni un jouet.

Aux antipodes de son trio jazz avec Gary Peacock et Jack DeJohnette qui l’ont vu sublimer les standards du XXe siècle, Jarrett en solo, c’est le paradis de l’improvisation. Comme il l’a encore redit vendredi, il ne sait jamais ce qu’il va jouer. En 1992 déjà, lors d’une interview tout à fait rare et exceptionnelle, il nous avait confié qu’au moment de monter seul sur scène, il était comme vous et moi au moment d’entrer dans un restaurant : « Vous savez ce que vous voulez parce que vous savez ce que vous voulez. »

On a donc eu droit, vendredi, à du tout grand Jarrett. D’abord avec un set de quarante minutes, de cinq pièces plutôt courtes qui expriment les différents sentiments colorant sa palette musicale : le chaos, la douceur, le blues, la mélancolie, la tempête. Après une pause d’une demi-heure, il est parti pour 80 minutes réellement inspirées dont six rappels d’une belle générosité musicale.

Les pièces sont toujours aussi courtes, de plus en plus mélodiques et romantiques, blues et mélancoliques. Il passe d’une musique très cinématographique à un bon boogie. Ce sont des chansons qu’il accompagne de ses célèbres borborygmes, faisant corps avec ce piano qu’il épouse véritablement quand il colle son oreille au clavier ou se lève et se tortille pour mieux en sortir cette sève musicale qui n’a pas de nom. A 64 ans, Keith Jarrett personnifie la musique. Il a tout joué : du classique au jazz, du grand répertoire aux standards en passant par l’improvisation d’une liberté folle. Jarrett est la Musique et de l’avoir partagée avec lui, une nouvelle fois, au Bozar, est un bonheur et un privilège incomparables.

ECM vient de publier un coffret 3 CD Testament, des concerts à Paris et Londres des 26 novembre et 1er décembre 2008.