N'OUBLIONS PAS LA POPULATION

DUPLAT,GUY

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Mardi 20 mai 1997

ÉDITORIAL

N'oublions pas

la population

Le Zaïre de Mobutu, ce sont trente ans de drames, de passions, d'espoirs et de déceptions. C'est une longue histoire d'amour-haine avec la Belgique (nous avons eu «notre» dictateur, comme nous avons eu notre colonie). C'est aussi l'inexorable déglingue économique et sociale d'un pays qui, à son indépendance, était pourtant l'un des fleurons de l'Afrique, un pays que les géologues appelaient «un scandale minier», tant son sous-sol est riche.

Durant trois décennies, Mobutu a régné sans partage, si ce n'est avec sa famille, ses hommes et son clan, se présentant comme le seul rempart contre les avancées communistes au sud de l'Afrique, puis contre l'éclatement d'un pays grand comme un continent. «C'est moi ou le chaos », répétait-il. On a eu droit aux deux jusqu'à l'anarchie, c'est-à-dire un Zaïre rongé par la corruption où les routes n'existent plus, où les hôpitaux ne soignent plus rien et où la nourriture vient à manquer. Un pays où l'Etat de droit, voire l'Etat tout court, n'existe plus. Les écoles sont sans bancs, sans livres, souvent sans professeurs si ce n'est ceux payés par les parents. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Ces trente-trois ans de pouvoir d'un despote prédateur et sanguinaire n'ont été possibles que par l'habileté redoutable de l'homme qui a su continuellement diviser ses opposants pour mieux les attirer à lui et asseoir son pouvoir. La diplomatie belge, en particulier, a longtemps soutenu Mobutu car l'homme était charmeur et prétendait défendre, comme personne, les intérêts politiques et économiques de son ex-colonisateur. Jamais par ailleurs, malgré les coups de froid dans les relations internationales, la Belgique, la France ou les Etats-Unis n'ont pu bâtir une alternative réelle à l'homme à la toque de léopard.

Aujourd'hui, il ne faut pas abandonner le Zaïre. Trop de Belges y ont fait, avant 1960, la preuve de leur idéal, de leur valeur et de leur courage (même si d'autres y ont développé surtout leurs intérêts propres). Trop de liens sentimentaux nous attachent toujours à ce pays et surtout à ses habitants pour les abandonner.

Certes, tous les dirigeants belges qui sont revenus, séduits, du voyage au Zaïre (rappelons-nous les paroles amoureuses de Wilfried Martens à l'égard «d'un peuple, de ses habitants » et même «de ses dirigeants») ont tous, ou presque, dû déchanter par la suite. Beaucoup s'étaient fait rouler comme dans un bois par la dialectique mobutienne. Mais les Zaïrois de la base, dans leur majorité, attendent encore beaucoup de la Belgique. Notre pays, d'autre part, garde une place importante dans le monde parce qu'il détient encore une clé pour ce vaste pays de l'Afrique noire qui représente toujours un horizon, un défi.

Il faut donc aujourd'hui tirer les leçons de nos innombrables erreurs et ne plus se précipiter demain dans les bras de tout nouveau Mobutu. Méfions-nous de tous les hommes providentiels. Kabila a le grand mérite d'avoir renversé Mobutu. Mais des inquiétudes précises sont apparues sur certaines de ses méthodes et sur ses réelles intentions démocratiques. Il faudra juger son action sur des faits.

Tout en ne se substituant pas aux institutions démocratiques qu'on espère voir revenir bientôt au Zaïre, la Belgique doit conserver un rôle dans l'appui direct à la population, dans le soutien à la société civile et aux organisations de base qui développent, parfois à toute petite échelle, une économie nouvelle avec ses solidarités et son absence de corruption. Un peuple qui pourrait être une des clés de l'avenir de ce pays merveilleux mais qui a tant souffert.

GUY DUPLAT