Neerman dans le métro

CALLICO,CATHERINE; DELLIGNE,XAVIER

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Samedi 19 août 2000

Neerman dans le métro Des idées révolutionnaires, une réputation mondiale... C'est du belge! par Catherine Callico

L'intérieur de l'Albertine, c'est à lui qu'on le doit. La salle de lecture, le cabinet de Charles de Lorraine, la salle des manuscrits, la chapelle de Nassau portent son empreinte. A elle seule, la Bibliothèque royale de Belgique représente trente ans de métier. Avec, au fil du temps, la nécessité de s'adapter à de nouvelles exigences: Dans la salle de lecture par exemple, les fichiers ont été remplacés par des ordinateurs, qui disparaîtront bientôt au profit d'écrans plats. Tout évolue et doit être repensé au fur et à mesure, remarque Philippe Neerman.

C'est dans la cafétéria, d'où la vue effleure les toits de la capitale, que l'homme se plaît à fixer rendez-vous. Un lieu qu'il affectionne particulièrement parce que, demeuré intact depuis sa conception, il est empreint d'un esprit très seventies: sol en marbre de Carrare, chaises en plastique orange assemblées grâce à une structure en noyer moulé, bar en parquetage de bois bakelisé, carrelage bleu ciel sur les murs des cuisines du self-service...

A 70 ans, fatigué, le designer s'apprête à passer la main à son fils, Johan. Dans le milieu, Philippe Neerman est ce qu'on appelle un «monstre». En témoigne l'ensemble de ses réalisations, fruits d'une longue lutte pour faire passer des idées parfois révolutionnaires. Le problème est que la Belgique offre un marché limité pour les designers. Un marché tombé en décrépitude depuis le début des années 80. Pourtant, en 1955, lors du premier Congrès mondial de design, Bruxelles était désignée comme une pépinière en Europe , se souvient-il. Neerman était alors chargé par le ministère des Affaires économiques de fonder l'Institut d'Esthétique industrielle et le Centre de design. Ce dernier fermera ses portes en 85, fédéralisation oblige, et ne sera remplacé que du côté flamand, par le Vlaams Instituut voor het Zelfstandig Ondernemen (Vizo).

Une première... ergonomique

Diplômé de «La Cambre» en 1953, Philippe est embauché comme «product manager» chez De Coene, «la» référence en matière de fabrication de meubles à Courtrai. Sa mission consiste à élaborer de nouveaux produits. Plus qu'une expérience, cette opportunité représentait l'accomplissement d'un rêve. Sur place, il côtoie et travaille avec les plus grands noms: Gio Ponti, Marcel Breuer, Saarinen et Le Corbusier. Neerman y reste treize ans. Puis crée son propre bureau : Idpo, Industrial Design Planning Office. Au départ, il conçoit divers objets à destination de sociétés clientes: sièges et lampes pour Philips, radiateurs pour Eternit, table de conférence au Palais des Congrès de Bruxelles.

Parallèlement, et jusqu'en 1995, il est professeur à l'Institut national supérieur d'architecture et d'urbanisme d'Anvers. Lorsque, en 1971, il planche sur son premier projet de métro, il franchit une étape capitale de son parcours. La conception du métro de Bruxelles a été une primeur. Pour la première fois, les instances officielles belges faisaient appel à un designer industriel (et non à un ingénieur technique) pour aménager des compartiments de métro. Il s'agissait du premier véhicule réalisé dans un souci d'ergonomie, avec pour but de mettre la technique au service de l'homme et non l'inverse.

Très vite, le concept s'exporte et Philippe Neerman est amené à réaliser le métro de Lyon et celui de Marseille (1973), puis des trams, des trolleys et des autobus pour Grenoble, Hong Kong, Strasbourg, Dublin, Stockholm... et, dernièrement, Barcelone. On vient d'obtenir le brevet européen pour un nouveau type de tram. De taille réduite, il limite les coûts et fait preuve de beaucoup d'inventivité pour faciliter le confort humain , s'enorgueillit le concepteur. Parmi les participations de grande envergure figurent encore l'Eurostar et la navette de l'Eurotunnel en 1991.

Par ailleurs, le bureau Idpo concrétise divers projets architecturaux: la Bibliothèque royale, mais aussi le château royal de Laeken, le Palais royal, le musée de Tervueren... et, en collaboration avec les architectes Nontinck et Gus, le Musée des instruments de musique, depuis peu établi dans les bâtiments de l'«Old England» à Bruxelles. Mais Neerman n'en reste pas là. Il s'investit dans ses passe-temps favoris: collectionner des oeuvres d'art africaines, des estampes japonaises, des icônes russes et des toiles de son père, Jules Neerman, et d'autres artistes flamands issus de l'école de Laethem-Saint-Martin. Il confesse: Pour l'instant, je me contente de rassembler des pièces et des informations. Mais si je trouve un beau bâtiment, j'en ferai un musée. La retraite, ce n'est pas encore pour demain!