Hokusai, frais comme au premier jour

GILLEMON,DANIELE

Page 30

Mercredi 3 avril 2013

O n oublie que l’art occidental a également influencé les maîtres de l’Ukiyo-e, Hokusai en tête, dans l’adoption de la perspective linéaire, l’observation des conditions atmosphériques, des modifications qu’elles imposent à un paysage donné.

Courons, volons vers cette exposition d’une cinquantaine de gravures puisées dans les collections exceptionnelles du Musée. Sacrifions à l’occasion rare de voir ces pièces fragiles qui ne doivent leur bonne condition qu’à une exposition dûment réglementée à la lumière et à leur roulement aux cimaises.

Figure maîtresse de l’Ukiyo-e, cet art du monde flottant qui s’attache, contrairement à l’art de cour, à l’éphémère culture urbaine, Hokusai, a fait du paysage un genre à part entière et non plus un simple décor. En 1803, il innove avec le Livre illustré de la Sumida, les deux rives en un coup d’œil en concevant une suite panoramique de lieux au gré des saisons qui suit le trajet du fleuve jusqu’au quartier réservé le plus fréquenté d’Edo, ancien Tokyo et se parcourt comme un livre de droite à gauche. Un peu plus tard, Hokusai réalise Cinquante-trois relais du Tokaido, superbes vues qui ponctuent la route qui longe la côte et relie Edo à Kyoto.

L’éphémère et l’ineffable

Auparavant, le vieux fou de peinture avait touché à tous les genres de l’Ukiyo-e, portraits d’acteurs, de courtisanes, fleurs, poissons et tutti quanti.

Touche-à-tout de génie, Hokusai est aussi très ouvert aux nouveautés venues d’Occident, de Hollande, qui importe la perspective, le clair-obscur et le fameux bleu de Prusse qu’il décline dans ses plus belles estampes.

Célèbre au Japon, puis supplanté par Hiroshige, non moins admirable mais plus intimiste avec ses bleus sublimes et ses pâles clairs de lune, il mourut dans la misère avant d’être redécouvert en France grâce à Bing. Le fameux marchand parisien vendit au collectionneur Edmond Michotte ces estampes qui composent le fonds du Musée et fit connaître Hokusai à Van Gogh, Degas et les autres, tous affolés par l’audace du cadrage, la ligne claire, la vérité minutieuse et grouillante du dessin en tension avec l’intemporalité de la scène.

L’exposition montre plusieurs des célèbres 36 vues du Mont Fuji réalisées vers 1831-1833 et représentant le volcan, au gré des points de vue et des saisons. Les deux plus célèbres estampes japonaises, La vague et Le Fuji rouge, sont là, dans de si beaux tirages que le Japon les a sollicités. Avec les vues de ponts suspendus, les cascades, elles représentent l’apogée de son audace graphique.

Hokusai vécut nonagénaire sans cesser de chercher à se perfectionner, changea cent fois de pseudonyme avant de se consacrer à ce type de vision, synthèse de tous ses acquis, équilibre parfait entre la tradition et les innovations graphiques parfois spectaculaires où les humains au travail, réduits à la taille de fourmis, chantent l’éphémère sur fond d’ineffable.