Mode Girorgio Armani et Linda Cantello : maîtres du genre

n.c.

Samedi 8 mars 2014

Le 21 janvier dernier, Armani présentait à Paris son défilé Armani Privé printemps-été 2014. Une collection haute couture sous le signe de la fluidité, comme une même vague découvrant le bleu sous le gris, la transparence sous la brillance, la femme sous la garçonne. Un maître du genre, secondé par Linda Cantello, maquilleuse hors normes. PHOTOS DANS BROUILLON

Après Londres, Tokyo, Pékin, Rome et New York, c’est à Paris que Giorgio Armani a présenté la sixième édition de sa One Night Only le 21 janvier dernier au cœur du Palais de Tokyo, privatisé pour l’occasion. Durant la Semaine de la haute couture, le maître italien a laissé bouche bée ses invités très sélect, de Sophie Marceau à Claudia Cardinale, en passant par Kristin Scott Thomas et Isabelle Huppert. Histoire de faire durer le plaisir toujours terriblement éphémère du défilé, les invités ont ensuite pu déambuler parmi les robes, accessoires et bijoux de l’exposition Eccentrico : une plongée en colorama dans l’histoire de la maison et dans l’esprit d’un homme qui, à presque 80 ans, ne semble pas avoir connu la panne d’inspiration. Pour retenir la nuit, quelque 500 beautiful people, starlettes et clients internationaux ont ensuite été conviés à un dîner à l’italienne. Verdict ? Giorgio Armani a sans conteste l’art de recevoir et ses manières sont excellentes. Mais le couturier est surtout un homme qui, avec la complicité de sa make-up artist, Linda Cantello, aime briser les codes qu’il maîtrise. Mêlant les années 30, 40 et 70, faisant la part belle au pantalon pour des tenues on ne peut plus femme, Armani met un point d’honneur à faire exploser les règles sans aucune ostentation. Sous des dehors de classicisme, une âme excentrique, encore

prête à tout.

Confiance en soi

La perfection est sans doute au prix du doute. Pour moi, le moment le plus émouvant, c’est une seconde avant l’ouverture du défilé. Mais la seconde qui suit le moment où c’est fini, je n’aime pas, confie Giorgio Armani dans le court-métrage tourné par le très pointu Loïc Prigent lors de la One Night Only (à découvrir sur http : //alive.armani.com). Même le succès que je peux avoir me fait du mal, explique le créateur. Je ne sais pas pourquoi. Même quand j’ai bien réussi le défilé, je m’aperçois toujours de quelque chose que je n’ai pas aimé. Jamais content ? Armani, loin de toute suffisance, est pourtant celui qui, en doutant sans cesse, a réussi à donner confiance aux femmes à travers le vêtement. Ce qui séduit chez une femme, c’est une certaine confiance en soi. Et c’est dans le regard que l’on perçoit toute sa force, explique-t-il. La force comme beauté plutôt que la beauté comme force ? En backstage, la chaleureuse make-up artist Linda Cantello, peau nue et silhouette opulente, connaît par cœur cette équation. Les femmes qui sont très « secure » n’ont aucun mal à se laisser maquiller. Mais lorsqu’elles ont encore quelque chose à prouver, elles sont souvent dans ce piège de vouloir toujours montrer la même image. Alors que certaines femmes très

sûres d’elles ne se regardent même pas dans le miroir quand j’ai fini de les maquiller.

Femme sujet

Si une femme te donne son visage, tu te dois de ne pas abuser. C’est comme si elle se mettait à nu. Il faut respecter cette intimité, explique cette passionnée de maquillage… et de psychanalyse. De là à parler d’une certaine « éthique » du maquillage, il n’y a qu’un pas. Se faire maquiller par quelqu’un peut être une expérience très traumatisante, poursuit Linda Cantello. À 19 ou 20 ans, je me suis fait maquiller sur le comptoir Dior dans une parfumerie et je suis ressortie orange avec une bouche laquée corail alors que j’ai naturellement la peau très pâle ! « Qu’est-ce qu’on t’a fait ? », m’a demandé mon copain quand il est venu me chercher. Je me suis rendu compte que pour eux, je n’étais qu’une poupée, un objet, pas un sujet. C’était horrible. Ces expériences personnelles m’ont marquée et m’ont fait comprendre l’importance du respect. Cela rejoint la philosophie d’Armani qui veut qu’on voie la femme, pas ses vêtements. Je me souviens ainsi d’avoir maquillé une femme qui se sentait très mal après une rupture. Quand j’ai eu terminé, elle pleurait. Elle m’a dit : « Je suis à nouveau visible. » Pour Giorgio Armani, l’expérience de la beauté se situerait dans cet exact point de jonction : La beauté, selon moi, c’est une harmonie entre le corps et l’esprit,

une certaine forme d’expressivité, de grâce, de recherche. Il ne peut y avoir de beauté sans intelligence.

Obsession du détail

Perles, broderies, plis et replis : C’est le détail qui compte, insiste Giorgio Armani à l’heure des derniers ajustements en backstage. Mais ce n’est pas une maladie, c’est une discipline. Cette obsession des détails, il la partage avec Linda Cantello. J’ai fréquenté une école de filles. Déjà à l’époque, je conseillais les autres. Je disais à mes amies : « Si tu t’épiles les sourcils, tu seras plus jolie. Si tu te fais des mèches blondes, ce sera mieux. » Je donnais toujours des conseils. Mes parents voulaient que je devienne biologiste car j’étais très douée en sciences. Cela a toujours été un regret pour mon père : il était fier de moi mais il ne comprenait pas notre milieu. Les gens de la mode, c’est peut-être une vérité, n’ont qu’une seule famille : la mode. Entre Giorgio Armani et Linda Cantello, la confiance, d’ailleurs, est totale. Cela fait désormais des années que je travaille avec Linda. C’est sans nul doute une des make-up artist les plus talentueuses de son époque. J’admire sa sensibilité, sa créativité, mais aussi sa grande expérience et sa capacité à transmettre aux femmes ma vision personnelle de la beauté.

Be who you want

Le maquillage, en tant que tel, a un pouvoir incroyable parce qu’il s’enlève, commente Linda Cantello. Regardez le succès des tutoriels sur le Net : aujourd’hui des filles blondes parviennent à se faire la même tête que Rihanna. Bowie est l’un des premiers à avoir fait passer ce message : « We can be who we want ». Et Bowie, pour Linda Cantello, c’est une grande histoire. Je lui dois toute ma carrière, reconnaît-elle volontiers. Je revenais de l’école, j’avais 13 ans. J’ai allumé la télé et je l’ai vu. Il avait les cheveux très longs, il portait une robe et il chantait « Space Oddity ». Je n’avais jamais vu un homme maquillé. Je suis allée acheter son album. Et puis, un autre soir, j’ai à nouveau allumé la télé et j’ai vu David Bowie transformé en Ziggy Stardust. Ça a été un déclic. J’ai compris le pouvoir du maquillage, des cheveux et de la fantaisie. En Angleterre, dans les années 70, tout était gris, il y avait des grèves, on ne mangeait pas bien, on n’avait pas de vin… Et là, tout à coup, c’était le glamour !

Mélange des genres

David Bowie, surtout, est une icône qui transcende le genre. Une transgression qui sous-tend les silhouettes d’Armani et anime le travail de Linda Cantello. David Bowie ne comprenait pas le genre, sexuellement parlant. Si aujourd’hui, on peut être ouvertement gay ou bisexuel, c’est en grande partie grâce à lui. Il a vraiment changé la manière dont on perçoit sa sexualité. Son influence est quasi politique : c’est quelqu’un qui était en permanence dans l’ambiguïté. C’est ça, le vrai pouvoir. Un jour, j’ai eu l’occasion de le maquiller. Je me suis retrouvée avec lui en train de parler de Jung, je ne pouvais pas y croire ! Linda Cantello, d’ailleurs, n’a jamais considéré le maquillage comme l’apanage du féminin. On peut faire du maquillage pour homme pas du tout « gay » : un côté rock star, un peu louche, avec les yeux noirs… C’est quelque chose qui se voit de plus en plus, mais c’est un processus qui aura lieu sur le long terme. J’ai déjà maquillé des hommes qui se sentent très virils et qui se transforment réellement sous l’effet du maquillage. Souvent, ils ne veulent plus l’enlever. Ils se sentent bien là-dessous… C’est très intéressant à observer. Aujourd’hui, il y a toujours cet aspect interdit mais au XVIIIe siècle, les hommes portaient beaucoup de maquillage. Cela pourrait très bien revenir.

Chambre à soi

Aujourd’hui, le maquillage est le seul moment qu’une femme a pour elle. C’est le seul moment où, en dehors du travail, des enfants, elle peut penser à ce qu’elle est, à ce qu’elle vit. C’est son rituel et c’est privé. Contrairement aux idées reçues, le maquillage ne serait donc ni une « politesse » envers les autres (étrange bonne manière qui ne concernerait que les femmes…) ni d’ailleurs une obligation pour réussir professionnellement dans des métiers pourtant dédiés à l’apparence. Je ne me maquille jamais quand je travaille parce que je ne veux pas que les gens me jugent, analyse encore Linda Cantello. Je préfère me mettre en retrait. Et j’ai remarqué que parmi les maquilleuses qui se maquillaient, même les plus talentueuses n’ont jamais obtenu de très hautes responsabilités : ce masque ne plaît pas aux gens. Se faire belle pour tout sauf pour réussir ? Une vision de la féminité à méditer.