Gainsbourg libéré de ses maléfices

COLJON,THIERRY; COUVREUR,DANIEL; BRADFER,FABIENNE

Mercredi 3 février 2010

Héros des bulles de comic-strip, Joann Sfar passe derrière la caméra pour signer un conte de fées cinématographique.

Signalement : yeux d’enfant, cheveux noirs, niçois de sang mi-russe, mi-algérien, âge entre 38 et 39 ans. Après 150 albums de bande dessinée, Joann Sfar signe un premier long-métrage flambé à l’anis et au sucre d’orge. Gainsbourg (vie héroïque) est une épopée cinématographique, l’histoire d’un poète qui a conquis la France en s’appropriant la langue française. Son portrait est filmé avec la fougue d’un roman russe et des volutes de fantasmagorie. Acteurs de chair, de chiffon et de dessin animé composent cette fable tendre.

Joann Sfar a griffonné onze versions du script, dessiné les costumes, barbouillé les tableaux de Gainsbourg, imaginé la Gueule, une marionnette à taille humaine, pour incarner le côté provoc de Gainsbarre prisonnier de ses maléfices. Entre janvier 2008 et 2009, l’auteur a trouvé 16 millions d’euros pour 70 jours de tournage.

A Epinay-sur-Seine, aux Studios Eclair, Sfar a reconstitué l’appartement de Pigalle, où les parents du petit Lucien Ginsburg ont posé leurs valises d’immigrés dans les années 1930. Il a recréé l’Hôtel particulier de Serge tout habillé de noir, sa mansarde de peintre raté, les couloirs de la Cité des Arts où il a levé son calice à la beauté de BB.

Pour le rôle le plus difficile, celui de Jane Birkin, Joann Sfar a auditionné 400 baby dolls, avant de flasher sur la jeune Anglaise Lucy Gordon. Fou de plaisir, il a projeté 200 kilos de lumière sur Notre-Dame de Paris, sa manière à lui d’illuminer la scène du premier baiser entre Lucy-Jane-B et Serge-Elmosnino-Gainsbourg. Gainsbourg (vie héroïque) traverse des moments de grâce, quand Laetitia Casta improvise, nue, une chorégraphie sous un drap de lit pour se glisser dans la peau de Bardot. Le film a aussi ses moments de doutes, à l’heure de tourner les séquences reggae de l’aventure jamaïcaine en pays ch’ti avec des palmiers en pots.

Après les doutes, viennent les affreux : Lucy, si diaphane dans son interprétation sensuelle et sans suite de Jane, s’est pendue sans appeler à l’aide. Mais au bout de tout ça, il y a bien plus qu’un film. Gainsbourg (vie héroïque) a viré au conte de fées, « une nuée de fées, penchées sur un berceau, chacune avec des goûts différents », dira Joann Sfar.

Au carrefour de la Nouvelle Vague du Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, de l’expressionnisme allemand de Murnau chez Nosferatu, du romantisme cartoonesque de Tim Burton dans Big Fish, de la poétique fellinienne de Casanova, Joann Sfar est en quête d’absolu. Belles et sensibles à la fois, ses images mythifient Serge Gainsbourg dans ce qu’il a de plus précieux, son émotion et sa fragilité.

Si on a pris son pied au bout de ce rêve impossible, les sens retournés par une BB charnelle, une Gréco païenne et une Jane ingénue ? Affirmatif.

Le casting égoïste de Joann Sfar

entretien

Gainsbourg (vie héroïque) n’est pas une biographie. C’est une épopée, où les imaginaires de Sfar et de Gainsbourg se confondent pour composer un portrait troublant, tendre et volontairement mensonger. Le réalisateur assume l’originalité de cette dimension poétique.

L’enfance et le père de Gainsbourg tiennent une grande place dans le film. Un père complice, fier des conquêtes féminines de son fils. Quand Serge est avec Bardot, c’est comme s’il était dans son lit. Vrai ou faux ?

Serge était plus proche de son père que de sa mère. Son père était vraiment ravi qu’il couche avec BB. Quand il est mort, Serge a dit : « J’ai perdu un copain. » Pour le reste, je me suis beaucoup inspiré de ma propre expérience familiale et du personnage de mon grand-père juif ukrainien.

Il y a dans le casting des paris étonnants avec, d’un côté, des acteurs d’une ressemblance troublante : Eric Elmosnino en Gainsbourg, Laetitia Casta en Bardot ou Lucy Gordon en Birkin. Et puis des rôles en décalage physique et vocal complet : Katerine en Boris Vian, par exemple. Comment faites-vous fonctionner tout ça ?

C’est un casting égoïste avec lequel j’ai voulu me faire plaisir. Il y a des apparitions fulgurantes, qui ne doivent pas laisser au public le moindre doute, comme quand on voit BB, par exemple. Dans Walk the Line, je me suis demandé pendant un quart d’heure si c’était bien Elvis que je voyais à l’écran. Ou dans The Aviator, si c’était bien Ava Gardner. Avec BB, il fallait être immédiatement dans la légende. Il n’y avait pas d’ironie possible. Par contre, je me suis permis de jouer avec Boris Vian. De son vivant déjà, peu de gens savaient à quoi il ressemblait. Je voulais un chanteur d’aujourd’hui, capable de faire rêver de Vian en jouant son personnage librement. C’est un peu le cas avec Gréco aussi. Anna Mouglalis ne lui ressemble pas non plus.

La création cartoonesque du « Poinçonneur des Lilas » sous l’œil des Frères Jacques est un autre de ces grands moments de liberté ?

La production américaine n’en voulait pas. Ils ne connaissaient pas les Frères Jacques. Ils pensaient que le public allait décrocher, que ce ne serait pas drôle du tout. J’ai expliqué que c’étaient les Monty Python français. Le cinéma est un monde où tout est résistance. Si je veux travailler en totale liberté, je reste dans la bande dessinée. Avec le cinéma, il faut accepter une réalité plus difficile. Je ne vois pas les producteurs comme des ennemis.

Fumant Elmosnino

entretien

Incarnation fumante de Gainsbourg, Eric Elmosnino était plus connu sur les planches qu’à l’écran. Le rôle lui colle à la peau et ça lui va très bien comme ça.

Gainsbourg va transformer votre carrière. Vous n’avez pas peur de finir comme la Gueule, le double malsain de Serge dans le film ?

C’est vrai que depuis la sortie du film en France, je croise des gens qui me disent : « Hé ! Gainsbourg ! » Pour moi, cela signifie qu’il y a quelque chose de réussi. C’est comme quand on entre dans la peau d’un gangster et que les gens, après, ont peur de vous dans la rue. Etre rattaché à l’image de Gainsbourg ne me dérange pas. Mais je reste en mouvement. Aujourd’hui, c’est fini Gainsbourg. Là je termine un autre truc sur Rabelais et je vais rejouer au théâtre. Je crois que cette peur finira par partir tranquillement mais le plus tard possible tout de même ! Si l’image de la Gueule de Gainsbourg me colle et que c’est le seul prix à payer pour cette aventure formidable, c’est bon pour moi.

Les effets de fumée sont importants dans la composition du personnage de Gainsbourg. Vous avez appris à jouer avec ?

Ce fut le plus facile pour moi. J’étais devenu non-fumeur avant le tournage mais je me suis remis à fumer pour le film. Avant d’accepter le rôle de Gainsbourg, j’avais déjà remarqué la délicatesse qu’il mettait dans cette chorégraphie personnelle du fumeur. J’aimais beaucoup cette manière qu’il avait de tenir la cigarette. C’est à travers ces gestes qu’il révélait la part de féminité en lui. Pas étonnant que ça marchait si bien avec les femmes…

« Gainsbourg (vie héroïque) » est un premier film pour Sfar. C’est aussi votre premier rôle majeur au cinéma. Vous en sortez indemne ?

C’est à la fin qu’on se rend compte combien c’était casse-gueule ! Mais le plus important, c’est que c’était un premier film, parce que cela apporte une générosité exceptionnelle. Il y a des défauts aussi, mais ce n’est pas grave. C’est imparfait mais vous, vous êtes parfait ?

nouveau

Gainsbourg (vie héroïque)

Pour Joann Sfar, tout est dit dans l’enfance. C’est là que l’homme trouve son essence, sa poésie. Le générique animé est à l’image de cette foi dans le conte et les fées de l’existence. L’histoire qui va suivre n’est donc pas la réalité. Elle la repeint à sa manière pour la barbouiller de tendresse.

Tout petit, Lucien Ginsburg s’est pris la pire provocation de l’humanité dans la figure : le délit de sale gueule, la haine du Juif. Sa gueule, il en a vite eu assez de la porter. Sfar l’exorcise par la magie d’une marionnette provocatrice. La Gueule, c’est le côté séducteur et parfois détestable de celui qui, désormais, se fera appeler Serge Gainsbourg, après avoir grandi d’un seul coup en chantant la « Java bleue » de Fréhel (Yolande Moreau).

A l’Académie de dessin, Sfar prend le pinceau des mains de Gainsbourg pour coucher sur la toile des femmes sensuelles, à l’image de celles que l’auteur dessinait dans ses bandes dessinées de Pascin. Les univers de Sfar et de Gainsbourg dépeignent l’un sur l’autre par la subversion de l’aquarelle.

Un duo saisissant avec Boris Vian, où Katerine et Elmosnino improvisent « Je bois », et un autre avec les Frères Jacques (Le Quatuor) sur « Le poinçonneur des Lilas », apportent la touche d’ironie dont Gainsbourg, le vrai, n’était jamais avare. Et le film s’emballe dans une débauche de scènes cultes.

Anna Mouglalis vampirise le mythe de Gréco. Sara Forestier assassine France Gall, la « baby pop », d’une sucette empoisonnée. Lætitia Casta flingue « Jesse James » dans les cuissardes de BB. Lucy Gordon roule des yeux coquins avec la naïveté de Birkin. Le casting est classieux, jusqu’à la chienne Nana, offerte par Jane, plus âme câline que nature ! Dans un finale symbolique, Gainsbourg regarde pousser sa tête de chou, remixe la Marseillaise en « French war song », envoie un dernier bras d’honneur à la France et regarde naître son fils, Lulu, avant de se casser au « paradus ». Amen Man : Sfar a déposé le plus beau des petits Snoopy sur ta tombe.

Jampanoï pour Bambou

En 1981, Gainsbourg craque pour une Eurasienne mannequin de 21 ans, Caroline van Paulus alias Bambou. Timide, fragile, avec un physique androgyne, elle sera sa dernière compagne. D’après Alain Chamfort, qui demande à Gainsbourg de lui écrire des chansons à cette époque, « il était fasciné par le fait que Bambou était junkie. Une sorte de curiosité malsaine, parce qu’elle osait aller jusqu’au bout de cette logique autodestructrice qui était aussi la sienne… » Elle arrive dans la vie de Gainsbourg alors que celui-ci est séparé de Birkin. Moment de vide intense et de tristesse. Gainsbourg devient Gainsbarre. Bambou -Gainsbourg : rencontre de deux écorchés vifs… En 1986, elle lui donne un fils, Lucien dit Lulu. Pour elle, Gainsbourg écrira un album en 1989, sans succès. La nuit du 2 au 3 mars 1991, il s’éteint à la suite d’une cinquième crise cardiaque. C’est Bambou qui découvrira son corps inanimé.

Lucy Gordon pour Birkin

C’est Jane Birkin qui a souhaité que sous le titre du film figure la mention « Un conte de Joann Sfar », pour insister sur le fait que dialogues et situations ne sont pas forcément authentiques, même s’il est question de personnes ayant réellement existé.

C’est en tournant des essais pour Slogan de Pierre Grimblat que Gainsbourg rencontre celle qui va marquer sa vie professionnelle et personnelle. Jane Birkin a alors 20 ans. La prise de contact se passe très mal : Serge lui reproche de ne pas savoir parler un mot de français, elle se met à pleurer...En peu de temps, ils vont s’apprivoiser et ne plus se quitter pendant près de douze ans. Fin 1968 ils enregistrent ensemble, à Londres, une nouvelle version du sulfureux Je t’aime moi non plus. Cette fois, le disque est commercialisé et la version de Gainsbourg-Birkin devient célébrissime. En 1971, ce couple hautement médiatique donne naissance à Charlotte.

Casta pour Bardot

Nous avons vécu un amour très pur et très romantique. Un amour comme on en rêve, une fois dans sa vie » confesse encore aujourd’hui l’icône des sixties. Pendant quelques mois, Bardot et Gainsbourg vont former un couple mythique et vivre des semaines plus intenses que des vies entières. Ils se croisent sur le tournage de Voulez-vous danser avec moi ?, de Michel Boisrond. Mais c’est en 1967 que l’idylle naît. Bardot devient la muse de Gainsbourg. Il lui écrit une dizaine de chansons dont Harley Davidson, Bonnie & Clyde, Comic Strip, Bubble Gum, L’Appareil à sous, Je me donne à qui me plaît ou encore le sulfureux Je t’aime… moi non plus. Mais Bardot, étant mariée à Gunter Sachs à l’époque, demande à Gainsbourg de retirer le titre de la vente, ce dernier accepte. Lors de leur rupture (dévastatrice pour lui), il lui dédie une chanson-hommage : Initiales BB. Elle a été la rolls de sa vie !

Mouglalis pour Gréco

Théâtre, cinéma, chanson, Juliette Gréco est partout dans le Paris d’après-guerre. Hollywood la courtise. Elle tourne avec Henri King, John Huston et Orson Welles. Le puissant producteur Darryl Zanuck devient son compagnon. Mais Juliette, c’est un besoin farouche de liberté, c’est l’esprit de Saint-Germain-des-Près. Elle revient en France et rencontre Serge Gainsbourg, tout jeune musicien dont la timidité est aussi grande que son talent. En 1959, elle l’invite à son domicile. Il est mort de trac, laisse échapper le verre de whisky en cristal qu’elle lui offre.

Avec Michèle Arnaud, Juliette Gréco est l’une de ses premières interprètes. De 1959 à 1963, elle enregistre une dizaine de ses titres dont La Javanaise en 1963. Elle est une des rares à posséder une toile signée Ginsburg « Ma soeur jumelle et moi en train de jouer dans le sable » dixit Gainsbourg.

Un disque de Gainsbourg sans Gainsbourg

Il fallait oser. Sfar a osé. En demandant à ses acteurs de chanter eux-mêmes les chansons les plus connues de Serge, il ouvrait la porte à la plus périlleuse des comparaisons. Gainsbourg a souvent été repris et les deux albums de Mick Harvey (des Bad Seeds de Nick Cave) restent une référence incontournable. Mais jamais il n’a été imité.

Sfar a confié la confection de cette bande originale à Olivier Daviaud, l’arrangeur de son ami Mathias Malzieu de Dionysos, qui apparaît d’ailleurs dans le film. Daviaud ne pouvait donc pas oublier Dionysos pour interpréter une version musclée de « Nazi rock ».

Eric Elmosnino pour Serge, Katerine pour Boris Vian, Anna Mouglalis pour Juliette Gréco, Laetitia Casta pour BB, Lucy Gordon pour Jane B., tous sont sidérants de justesse. Sara Forestier est plus énervante en France Gall massacrant « Baby pop » mais c’est voulu.

Du beau monde défile également, de Nosfell aux choristes de luxe (Jeanne Cherhal et Emily Loizeau), en passant par le piano de Gonzales et d’Albin de la Simone.

Daviaud ose aussi sa propre conception orchestrale de « 69 année érotique » par exemple. Pour « Je t’aime, moi non plus », il a décidé de ne pas choisir entre Laetitia Casta et Lucy Gordon et préfère, d’une part, reprendre la version de Serge et Jane, parue en 1969, et d’autre part, laisser Gonzales improviser sur la recherche du morceau.

« Chez Dali » est également une très belle interprétation libre, orchestrale, avec le Bulgarian Symphony, d’après « L’eau à la bouche ». Tout comme le tout aussi instrumental « Initials B.B. ». Zone Libre (du Noir Désir Serge Teyssot-Gay) vient dynamiter « L’hôtel particulier », alors que Daviaud clôt lui-même le disque par une « Valse de Von Paulus ». Décomplexé, cet album est vraiment marqué par l’empreinte juste et subtile d’Eric Elsmosnino qui, de la même manière qu’en images, il a trouvé les gestes justes, ici, vocalement, il réussit cet exercice d’équilibriste consistant – comme Joachim Phoenix dans Walk the line – à exister face au modèle et son ombre – sans les dénaturer.