Nos hommes politiques sont-ils sourds ou amnésiques ?

n.c.

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Jeudi 10 janvier 2008

Carte blanche

Dr Eric Cornelis Professeur aux FUNDP, président du Corps scientifique des université belges francophones (Corscif)

Une fois de plus, sans faire de bruit, sans que la presse n’y fasse grand écho, la note du Premier ministre Verhofstadt au Roi prône une régionalisation (ou une communautarisation) de la recherche scientifique et l’arrêt de subsides fédéraux à des initiatives comme les pôles d’attraction interuniversitaires. Pourtant, les milieux scientifiques n’ont de cesse de plaider pour le maintien d’une politique scientifique fédérale.

Dès la campagne électorale du printemps dernier, le Corps Scientifique des Universités Belges Francophones (Corscif) adressait une lettre ouverte aux présidents des partis politiques démocratiques tant au Nord qu’au Sud du pays. En réponse à celle-ci, la plupart des présidents nous assuraient de leur attention à ce problème.

À leur tour, un panel d’éminents collègues impliqués dans les organes fédéraux liés à la recherche scientifique publiait une lettre ouverte aux négociateurs du futur gouvernement indiquant que « la recherche scientifique a besoin de plus de moyens et non de réformes institutionnelles ».

De toutes parts, les scientifiques montrent donc l’importance, à leurs yeux, du maintien d’une compétence fédérale en matière de politique scientifique.

Malgré cette unanimité de la « base », des citoyens vraiment impliqués dans ce domaine, que voit-on ? L’Arrêté Royal publié au Moniteur le 21 décembre dernier et portant sur la nomination du nouveau gouvernement ne confie la compétence en matière de politique scientifique à aucun des ministres fédéraux. Et la note au Roi de Guy Verhofstadt propose une « défédéralisation » de la recherche scientifique.

N’avons-nous donc pas été assez clairs ? Les hommes politiques ne nous ont-ils pas entendus ou écoutés ? Ont-ils déjà oublié leurs déclarations durant la campagne électorale ? Il faut donc encore une fois remettre l’ouvrage sur le métier et rappeler pourquoi la politique scientifique se doit de rester une compétence fédérale.

Les chercheurs tant néerlandophones que francophones ne souhaitent absolument pas qu’il devienne plus difficile de collaborer avec leurs collègues belges « de l’autre coté de la frontière linguistique » qu’avec des confrères étrangers. Des programmes fédéraux comme les pôles d’attraction universitaire permettent de mobiliser les compétences belges, quelle que soit leur appartenance communautaire, sur des projets d’envergure qui permettent, un tant soit peu, à la Belgique d’exister dans le concert international de la recherche. Les moyens dédiés à la politique scientifique sont déjà bien maigres en Belgique et ne sont pas encore proches de l’objectif de Lisbonne (3 % du PIB) fixé par l’Union Européenne. De plus, dans ce financement, la part venant des entités fédérales est loin d’être négligeable.

Communautariser l’ensemble de la recherche ne pourrait conduire qu’à un « éparpillement « de ces minces ressources et serait grandement défavorable à l’évolution et à l’évaluation de la recherche scientifique belge. À l’heure où l’on nous rebat les oreilles avec les questions de masses critiques, ne nous coupons pas des occasions d’atteindre celles-ci au-delà des contraintes linguistiques. Il parait évident à tous les scientifiques qu’il est préférable de regrouper les moyens pour acquérir des équipements de pointe accessibles aux équipes qui en ont besoin quelque soit leur appartenance linguistique plutôt que de se voir, chacun dans son pré carré, limité par ses contraintes budgétaires et obligé de se restreindre dans ses besoins matériels voire de faire appel à des laboratoires étrangers pour pouvoir disposer des outils nécessaires.

Que le monde politique ne se plaigne pas de la fuite des cerveaux s’il ne se préoccupe de la politique scientifique que pour mettre toujours davantage de bâtons dans les roues des chercheurs. Depuis des décennies, nos prédécesseurs se sont démenés pour créer des outils qui fonctionnent actuellement à la satisfaction du plus grand nombre des chercheurs ; il ne faudrait pas que tout cela soit balayé d’un trait de plume au bas d’un arrêté sans consultation des principaux intéressés, les chercheurs eux-mêmes. Des qualités nécessaires à la recherche sont la curiosité qui incite à regarder ce que les pairs ont entrepris, ont publié et la modestie qui conduit à se dire qu’on n’en connaît jamais assez et que les autres ont toujours quelque chose à nous apprendre. Que les hommes politiques n’hésitent pas à partager ces compétences et qu’eux aussi, ils s’inquiètent de ce que pensent les chercheurs, qu’eux aussi consultent les scientifiques avant de prendre des décisions qui réforment les instruments jugés actuellement utiles et efficaces par les acteurs de la politique scientifique.

« L’union fait la force – Eendracht maakt macht » n’est pas qu’une devise : en recherche, c’est une réalité et même une nécessité.