Nous ratons complètement notre rendez-vous avec l’histoire budgétaire

n.c.

Page 13

Mercredi 8 avril 2009

Carte blanche

Marc De Vos Directeur de l’Itinera Institute, think-tank indépendant pour une croissance économique et une protection sociale durables, professeur à l’Université de Gand

A peine un mois après que le FMI se soit alarmé de la précarité de nos finances publiques, le Conseil supérieur des Finances a brisé toute illusion. La situation déraille à toute vitesse. La faiblesse de la politique dans le passé et la crise présente auront un effet consternant sur le budget pendant des années. La dette publique augmente de nouveau jusqu’à près de 100 % du produit intérieur brut (PIB). Si nous ne voulons pas replonger dans la spirale de la dette, comme dans les années 1980, nous devons assainir.

Le gouvernement fédéral ne pouvait nier ces cris d’alarme et s’est fixé 2015 comme l’année où l’équilibre budgétaire devrait être retrouvé. Une politique d’austérité sera donc de retour dans les prochaines années, même si, en cette période électorale, nous ne risquons pas d’en entendre beaucoup parler. Tout dépendra aussi de l’évolution de l’économie. En effet, le scénario 2015 parie sur une reprise de la croissance économique. Pas de croissance, pas d’assainissement.

La crise budgétaire est la conséquence directe de la crise économique et du manque de discipline budgétaire des gouvernements précédents. Elle risque de condamner à mort la préparation du vieillissement en Belgique. La génération « baby-boom » va bientôt confronter notre Sécurité sociale à une vague de pensionnés. A défaut de capitalisation, leurs pensions doivent essentiellement être financées par la génération suivante. Puisque celle-ci est beaucoup moins nombreuse, nous avons un réel problème de sous-financement. Pour le pallier, notre pays avait opté pour une stratégie miracle, dénommée « Fonds de vieillissement ».

La pierre angulaire de cette stratégie était un chemin de rigueur budgétaire visant la réduction de l’énorme dette publique belge. Les sommes préalablement dépensées au remboursement de cette dette pourraient ainsi être libérées pour financer le vieillissement de la population. Pour cela, il fallait systématiquement générer des surplus afin de ramener la dette publique à 60 % du PIB à l’horizon 2014. Mais au lieu de cela, nous sommes en déficit, la dette publique atteint presque les 100 % et 2015 sera la première année d’équilibre.

Nous ratons donc complètement notre rendez-vous avec l’histoire budgétaire. Nous entrerons dans la phase du vieillissement sans la réserve financière nécessaire. Aujourd’hui déjà, nous avons un retard de plus de 20 milliards d’euros dans la préparation. Au cours des prochaines années, la facture va donc continuer à grimper rapidement.

En outre, il ne faut pas oublier les objectifs non budgétaires également bien nécessaires, comme par exemple de travailler plus longtemps. Pour cela, nous avions cette autre « baguette magique » : le Pacte des Générations, de 2005. Mais il y a plus de prépensionnés aujourd’hui qu’alors. Deux tiers des personnes âgées entre 55 et 65 ans ne travaillent toujours pas. Et la crise actuelle de l’emploi ne permet pas d’espérer une amélioration rapide de la situation.

Il est donc grand temps de nous réveiller. Ayons la force et l’honnêteté de reconnaître que la préparation du vieillissement de la population a échoué. Nous n’aurons pas les moyens espérés, ni en termes de marge budgétaire, ni en termes de revenus engendrés et d’allocations épargnées par davantage d’emplois. Il nous faut en tirer la conclusion qui s’impose : le financement de la Sécurité sociale n’est plus durable. Aujourd’hui déjà, on n’en peut presque plus, avec des pensions trop faibles et des soins de santé impayables. Demain, sous le poids additionnel et non préparé du vieillissement, nous risquons l’effondrement.

Il faut évidemment contrôler et rétablir le budget, comme le gouvernement l’a annoncé. Mais le budget ne peut plus à lui seul nous sauver. Ce temps est définitivement révolu. Il nous faut réformer le système pour éviter une crise systémique.

La grande crise mondiale que nous connaissons aujourd’hui est donc un moment charnière dans l’histoire socio-économique de notre pays. Si nous nous ankylosons dans le conservatisme et le négationnisme des années écoulées, nous enterrerons la Sécurité sociale et saperons le bien-être futur, tant pour nous-mêmes que pour la génération suivante. Nous connaîtrons alors des années interminables de lutte budgétaire et de déclin progressif mais continuel. Mais si nous pouvons trouver le courage de changer et de nous réunir dans ce but, cette période de crise peut être une chance formidable pour adopter une nouvelle vision. Les machines de création de richesses et de protection sociale pourront alors sortir de la crise en meilleure forme qu’elles n’y sont entrées.

Il y a donc un besoin aigu d’un nouveau et large consensus social sur notre modèle socio-économique. Il ne peut y avoir de tabou à ce propos. Nous devrons parler de meilleurs impôts, d’une gestion publique plus efficace, d’une autre organisation des soins de santé, de travailler plus longtemps et autrement, etc. Les directions à suivre sont connues ; d’autres pays les suivent déjà. Nous ne sommes pas génétiquement prédestinés à rester en arrière. Nous avons la capacité de changer. Nous devons prendre conscience qu’il n’est plus temps de jouer. En même temps nous devons savoir que l’avenir nous offrira encore des possibilités de croissance inespérées. Nous devons et pouvons saisir ces chances mieux que par le passé.

www.itinerainstitute.org