ON N'A PAS FINI DE PARLER DU CALCIUM,L'ALIMENT DE NOS OS

PONCIN,JACQUES

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Mardi 17 janvier 1989

FINALEMENT, il aura fallu que l'humanité prenne un sérieux coup de vieux pour que la Faculté s'intéresse à cet élément métallico-biologique qui s'appelle le calcium et qui est sans doute le maillon le plus important qui distingue la vie de la mort. Il aura fallu en effet que les hommes, et surtout les femmes, puissent vivre assez vieux pour connaître les affres de la fragilisation et la décalcification des os pour qu'on étudie de fort près le métabolisme de ce fameux calcium et que l'on y découvre des choses étonnantes. Tellement étonnantes que je suis prêt à parier qu'on n'a pas fini d'en parler!

On en a d'ailleurs beaucoup parlé naguère lors d'une réunion de quelque 300 spécialistes à Bâle, dans le giron d'une firme pharmaceutique fort intéressée à la question, Sandoz. On y a parlé des 99 % de calcium de notre organisme qui forme notre squelette, mais aussi du pour cent restant qui circule dans notre sang et baigne nos cellules. Nous reviendrons prochainement sur ce dernier. Mais voyons d'abord ce qu'il en est de l'aliment de nos os.

Le problème est en quelque sorte apparu à l'envers. Il s'avère que le dos de femmes de plus en plus nombreuses se met à se voûter, qu'elles souffrent de plus en plus de fractures et singulièrement de fractures du col du fémur. Les médecins ont soupçonné que c'était dû à une décalcification provoquant une perte de masse osseuse qu'ils ont attribuée à un manque de calcium. La première partie de l'hypothèse se vérifie tous les jours dans les services de rhumatologie des grands hôpitaux qui sont désormais tous équipés d'appareils d'absorptiométrie bi-photonique qui par une simple «radio» mesurent la densité de certains os «critiques» et permettent d'expliquer ce tassement et ces fractures (ce qui n'est guère utile) mais surtout de les dépister le plus tôt possible (ce qui peut devenir fort intéressant).

Le lien entre cette affection qu'on appelle l'ostéoporose et le manque de calcium a été vérifié quant à lui lors de nombreuses études épidémiologiques: il est désormais sûr qu'à n'importe quel âge et pour les deux sexes, le «capital osseux» est fonction du calcium que l'on ingère et que l'on a ingéré.

Un problème

pédiatrique

Fort bien, mais quand on sait que 90 % au moins de cette masse osseuse est acquise à l'âge de 20 ans, «l'ostéoporose sénile apparaît comme un problème pédiatrique» comme le rappelait à Bâle un praticien genevois, le Dr J.P. Bonjour. En d'autres termes, s'il est vrai qu'il faut toute sa vie durant et surtout à l'âge de la vieillesse consommer une ration raisonnable de calcium, c'est surtout dans l'enfance et dans l'adolescence que le problème est crucial. Comme le disait avec humour un orateur australien, nos os sont victimes de la mode du coca et de la télévision. Car il n'y a pas que le fait de consommer ou non du calcium...

La chose n'est pas évidente à comprendre mais l'os est comme tout le reste du corps un organe vivant. Vous et moi nous concevons aisément que si nous n'exercons pas régulièrement nos muscles, ils fondent. Mais il est plus difficile de croire que c'est vrai aussi pour nos os. Pourtant, eux aussi s'usent si l'on ne s'en sert pas. Et ils sont victimes du sport que l'on pratique devant son téléviseur!

Bougeons-nous donc! Un peu? beaucoup? Une grande spécialiste en la matière, Mme Barbara Drinkwater (Seattle, USA) n'est pas trop catégorique. Ce qu'il faut, dit-elle, c'est ne rater aucune occasion d'être actif. Ne jamais hésiter à préférer l'escalier à l'ascenceur. Aller à pied là où l'on ne doit pas se rendre absolument en voiture. Excellent aussi: nager, ou marcher sac au dos. Le bénéfice se mesure entre 5 et 15 % de la densité en plus ou en moins pour le restant de sa vie. Une remarque: il ne faut pas cesser d'être actif quand on est vieux. C'est souvent le drame des homes que leurs pensionnaires n'en sortent jamais, parfois sans la moindre raison valable.

Ceci ne signifie pas que chacun d'entre nous devrait se soumettre à un entraînement olympique. Pour au moins une bonne raison: c'est que le sport de haut niveau favorise... l'ostéoporose, par le biais d'un dérèglement hormonal. La même perturbation intervient d'ailleurs en défaveur de la femme puisqu'il se produit à la ménopause ce qui explique que la femme se met alors à perdre brutalement de grandes quantités de masse osseuse. C'est pour cela que l'ostéoporose est essentiellement une maladie de femmes. Encore que...

Quand les mâles

vivront vieux

Le Dr Christopher Nordin (Australie) qui possède manifestement des statistiques bien tenues a pu calculer le lien mathématique entre la perte osseuse et l'âge d'une part, entre cette ostéoporose et la chute du taux d'hormone causée par la ménopause de l'autre et il constate aussi que l'âge aussi fait perdre de l'os, de manière apparemment inéluctable. Mais comme ce n'est qu'à partir de 55 ans, le mâle jusqu'ici ne vit pas assez vieux pour que ses problèmes de tassement du dos ou de fractures de la jambe apparaisse de manière aussi spectaculaire.

La principale conséquence de ceci est qu'un traitement préventif de la ménopause est de plus en plus souvent conseillé aux femmes qui passe par l'administration d'oestrogènes pour compenser ceux que la nature refuse à la femme à l'heure de la ménopause. Mais ceci nous éloigne du calcium, me direz-vous...

Pas tout à fait car, pour que l'exercice physique serve à protéger les os et que les oestrogènes fassent de l'effet il faut que la personne consomme assez de calcium. Or, toutes les études montrent que c'est rarement le cas dans nos pays. Il faut encore que notre corps métabolise, c'est-à-dire absorbe bien ledit calcium. Ce qui n'est pas non plus évident. Il faut par exemple qu'il ne manque pas de vitamine D, un risque que courent une fois encore les sédentaires des homes dans la mesure où cette vitamine est synthétisée dans la peau grâce au soleil... Mais il y a d'autres cas plus étonnants.

Ainsi l'exemple cité à Bâle par le Pr Louis Avioli (Washington University, Saint-Louis, USA): portés sans doute par de bons sentiments, des fabricants de céréales pour petits-déjeuners les ont enrichies en calcium. Mais il y ont aussi mis du sucre pour le goût et du sel comme agent conservateur. Or, ces deux produits facilitent l'excrétion du calcium si bien que ce sont en définitive les urines du consommateur qui «héritent» du «précieux» calcium! Idem lorsque l'on consomme des aliments riches en fibres (ce qui par ailleurs est un bon conseil diététique). Qui sait qu'en cas d'un tel régime il faut ingérer plus de calcium?

Par ailleurs, de nombreux médicaments ont le même effet pervers. Vous qui prenez, pendant un longue durée, des diurétiques, des tétracyclines (antibiotiques), des anticonvulsifs, des corticoïdes, des anti-acides (contre les maux d'estomac), des préparations d'hormones thyroïdiennes, etc., vous a-t-on dit de prendre plus de calcium? Si non, tirez l'oreille de votre médecin...

Du lait avant tout!

Davantage de calcium, pour la plupart d'entre nous donc et beaucoup plus pour certains. Mais combien? Sans entrer dans trop de détail, disons que pour la plupart, la barre se situe aux alentours des 1.000-1.500 mg par jour. Un peu plus pour les allaitantes, les enceintes, les adolescent(e)s et les ménopausées. De toute façon, quand on trouve son calcium dans son alimentation, les risques d'overdose sont quasi-nuls. Ils le sont moins si, à l'image de millions d'Américains, on se rue sur des préparations pharmaceutiques. Celles-ci ne sont nullement mauvaises, mais alors il faut que le dosage soit effectué par un médecin, car il y a de très grandes variabilités individuelles.

Bref, vive le lait et les laitages. Car même s'il y en a dans de nombreux légumes, même si le record est détenu par la marjolaine, le basillic, le thym, la sauge, la canelle et le sésame, il faut reconnaître qu'il est plus digeste d'arriver aux doses recommandées avec le lait et ses dérivés. Il faut grosso modo en consommer un litre, un litre et demi par jour, sous l'une ou l'autre de ses formes.

Et le régime, me direz-vous? C'est vrai qu'il serait idiot de recommander l'obésité pour éviter l'ostéoporose. Mais qu'on se rassure: le lait écrémé contient au moins autant de calcium que le lait entier!

JACQUES PONCIN.

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Calcium et cancer