Opinions, Maximilien Nayaradou

n.c.

Lundi 20 novembre 2006

Maximilien Nayaradou est chercheur en économétrie à l'INSERM, enseignant et membre du Centre de Géopolitique de l'Energie et des Matières Premières à l'Université Paris Dauphine. Interview réalisée pour LE SOIR EN LIGNE par Victor Alexandre (St.).

Le Soir En Ligne : Quand on dit libéralisation, on entend souvent comme évident le fait que cela entraîne une diminution des prix par le jeu de la concurrence. Comment expliquer le fait que dans la moitié des profils de consommation étudiés, la facture électrique sera plus élevée ? Autrement dit, comment expliquer cette citation d'un des articles du SOIR: Cette analyse aboutit également à une triste constatation: le premier janvier, même en cherchant l'opérateur le moins cher, 35% des profils examinés seront contraints de payer plus cher qu'avant l'ouverture à la concurrence ?

Maximilien Nayaradou : Le problème des marchés de l’énergie en général et du marché de l’électricité en particulier, c’est qu’il est un marché oligopolistique…c'est-à-dire un marché sur lequel il existe peu d’offreur.

Cette structure de marché induit des possibilités d’ententes explicites (ce qui en réalité est relativement rare : l’exemple du partage du marché du téléphone portable en France par SFR, France Télécom et Bouygues), mais le plus souvent d’entente implicite (chacun des acteurs s’observent et aucuns ne se décident à baisser les prix de peur d’entrer dans une spirale de baisse des prix préjudiciable à tous les acteurs) et surtout de possibilité d’action sur les prix. Par exemple dans le cas du marché de l’électricité, en cas de pique de demande(et pas seulement dans ce cas), un producteur d’électricité peut déclarer qu’une de ces centrales est en panne (information invérifiable à court terme), ce qui entraîne une raréfaction de l’offre et une hausse directe des prix. De nombreux producteurs d’électricité se sont enrichis de cette manière durant la crise de l’électricité en Californie en 2000-2001.

Le concept fondamental oublié par les partisans de la libéralisation est celui de pouvoir de marché. Dans le cadre d’un monopole public, la fixation des prix est simple et elle est administrée par l’Etat, elle suit l’évolution de la demande et l’évolution des investissements, le but est de couvrir les coûts. Dans le cadre d’un oligopole privé, le but est la maximisation du profit des actionnaires, pour atteindre ce but, si le marché n’est pas suffisamment régulé (comme c’est souvent le cas, mais pas toujours) les entreprises (privatisés ou non) peuvent utiliser à plein leur pouvoir de marché.

L’économie industrielle est claire à ce sujet, le pouvoir de marché est la capacité qu’a une entreprise à imposer ses conditions à ses fournisseurs et à ses clients. Plus le fournisseur ainsi que le client est interchangeable plus l’entreprise a de pouvoir de marché. L’oligopole électrique a un pouvoir de marché beaucoup plus grand sur les particuliers et les petites entreprises que sur les grosses entreprises qui ont-elles un fort pouvoir de négociation.

Les profils qui seront contraints de payer plus cher leur électricité après la libéralisation sont les profils qui ont un pouvoir de marché très faible par rapport à l’oligopole électrique

Les conséquences sont claires, et elles sont presque universellement observées dans le cadre de la libéralisation du marché de l’électricité dans le monde : au mieux (dans une minorité de cas) une stabilisation des prix et au pire (dans une majorité de cas) une hausse des prix pour les petites entreprises et les particuliers. Par contre les grosses entreprises qui sont capables de négocier gré à gré leurs contrats et de véritablement faire jouer la concurrence entre l’oligopole électrique (donc de diminuer le pouvoir de marché de l’oligopole) bénéficient eux de la baisse des prix. Les profils qui seront contraints de payer plus cher leur électricité après la libéralisation sont les profils qui ont un pouvoir de marché très faible par rapport à l’oligopole électrique.

Le SEL : Quels sont les avantages de la libéralisation du marché de l'énergie national ?

M.N. : Incontestablement la libéralisation du marché de l’énergie a des avantages…. Mais malheureusement des avantages théoriques.

Les économistes libéraux pour pallier les déficiences des oligopoles privés (ententes tacites, capacités à influencer le niveau des prix) utilisent le concept de marché contestable. Pour eux, une entreprise oligopolistique (ou un groupe d’entreprise) abusant de sa position dominante et de son pouvoir de marché conduit à inciter d’autres entreprises à entrer sur le marché et remettre en cause le pouvoir de l’oligopole. Cette potentialité d’entrée d’un ou de nouveaux acteurs conduit les membres de l’oligopole à se comporter vertueusement afin d’éviter l’entrée de nouveaux concurrents sur le marché. Le problème de cette théorie séduisante, c’est qu’elle est universitaire et académique, elle n’a absolument pas été vérifiée empiriquement…surtout sur le marché de l’énergie et de l’électricité. En effet un élément fondamental qui rend cette théorie inopérante dans la réalité, c’est l’hypothèse d’absence de coût d’entrée et de coût de sortie. Sur le marché de l’électricité les coûts d’entrée restent élevés (même s’ils ont baissé grâce aux centrales à cycle combiné et à la cogénération). Ainsi la concurrence entre les entreprises conformément à la théorie des marchés contestables ne conduit pas nécessairement à des prix reflétant les coûts réels subits par les entreprises de l’oligopole.

Ca, c’est pour les aspects théoriques, en pratique la libéralisation du marché de l’électricité (comme la plupart des processus de libéralisation) permet de diminuer les coûts de production. En effet, dans le cadre du monopole public verticalement intégré (l’électricité est produite, transporté et distribuée), il existe ce qu’on appelle du slack, c’est-à-dire du gras, des investissements inutiles, des salariés improductifs…., des modes de gestion qui ne minimise pas les coûts…. Le but de la libéralisation, de l’unbundling, c'est-à-dire de la dissociation des activités de la chaînes de valeur de la filière électrique pouvant être mises en concurrence (production et distribution de l’électricité) des activités de monopole naturel (transport de l’électricité) qui, elles, ne peuvent pas être mises en concurrence (l’existence d’une seule infrastructure de transport permettant de minimiser les coûts), permet de minimiser les coûts de production. En effet, il y a alors possibilité de faire jouer par exemple pour un distributeur la concurrence entre les producteurs et de choisir le ou les producteurs les moins chers. Les coûts salariaux des entreprises privatisés sont aussi plus bas et la gestion des ressources humaines plus flexible car les salariés peuvent maintenant être licenciés (ils perdent leur statut de fonctionnaire) ce qui augmente leur productivité, les salaires et les multiples avantages sociaux des salariés peuvent aussi être réduit et donner des marges de manœuvre de gestion plus importantes aux entreprises privatisées. Tous ces éléments contribuent à diminuer le coût de production de l’énergie.

C’est le côté positif de la libéralisation du marché de l’électricité : une meilleure gestion de la production. Les économistes partisans de la libéralisation pensent que ces économies de gestion vont directement être redistribuées sous forme de bas prix aux consommateurs…mais ils oublient que le but de l’entreprise est la captation de rente…au profit des salariés dans le cadre d’un monopole public (fonctionnarisation, sécurité de l’emploi, slack…) et au profit des actionnaires dans le cadre de l’oligopole privé (dividendes…).

Le SEL : A-t-on des exemples de libéralisations "réussies" et de libéralisations "ratées" concernant les marchés de l'énergie internationaux et européens en particulier ?

M.N. : Pour répondre à cette question il faut définir ce qu’est une libéralisation réussie. Si on entend par libéralisation réussie la possibilité pour les grosses entreprises d’obtenir de l’énergie à un prix plus bas, alors on peut dire que de nombreuses libéralisations ont été réussies. Mais il faudrait tout de même nuancer ces assertions, on prend souvent comme exemple de libéralisation réussie la libéralisation totale du marché du gaz anglais qui s’est traduit par une baisse globale du prix du gaz pour les consommateurs industriels (donc le plus souvent des grosses entreprises, mais pas exclusivement), mais cette baisse des prix qui s’est effectuée pour les entreprises souvent les plus grosses n’a été effective que plus de 10 ans après la libéralisation du marché du gaz et après un bras de fer violent entre British Gas (l’opérateur historique) et le régulateur (l’Ofgas). Cette baisse du prix du gaz a en fait été possible surtout car le pouvoir de marché des gaziers est moins élevé que celui des électriciens. En effet, le gaz est une marchandise stockable au contraire de l’électricité, ce qui permet aux prix de ne pas varier de façon trop violente avec les piques de demande.

En ce qui concerne l’électricité, cette marchandise n’étant pas stockable, si les capacités de production sont dépassées : les prix s’envolent (il n’y a pas de stock disponible, seules peuvent être utilisées les capacités des pays voisins qui eux ont aussi toutes les chances d’être en excès de demande) et au pire des coupures électriques sont effectuées pour servir les clients privilégiés au détriment des autres clients… La sécurité d’approvisionnement n’est pas garantie.

Le pouvoir de marché des électriciens est considérable, la probabilité de baisse des prix (on ne parle ici que pour les consommateurs industriels, évidemment pas pour les particuliers) est donc plus faible même pour les professionnels dans le cadre du marché libéralisé de l’électricité que dans celui du marché libéralisé du gaz. Notons que la baisse des prix de l’énergie pour les gros comptes est d’autant plus forte que les marchés gré à gré sont développés, c'est-à-dire où les grosses entreprises ont la capacité de négocier réellement avec les électriciens et de faire peser tout leur poids dans la négociation.

Dans le cadre des pools obligatoires (centralisation de l’offre et de la demande au sein du pool au jour le jour et fixation des prix en fonction de l’offre et de la demande) : le pouvoir de marché de l’oligopole est alors maximum : les acheteurs deviennent beaucoup plus interchangeables et les prix explosent. Les comportements opportunistes de restrictions de l’offre deviennent attractifs puisque ces comportements viennent directement accroître le prix de l’électricité sur le marché.

Les économistes libéraux considèrent que le libre marché assure le montant d’investissement optimal nécessaire pour répondre à la demande, cette analyse purement idéologique ne tient pas compte du comportement opportuniste de l’oligopole des électriciens.

Si nous caractérisons une libéralisation ratée par le fait que l’oligopole des électriciens est incapable d’assurer la sécurité des approvisionnements, il existe alors plusieurs exemple de libéralisation raté. L’exemple archétypale est celui de la Californie durant les années 2000-2001 : coupure d’électricité multiple du à un sous-investissement dans les capacités de production électrique de la Californie. Les économistes libéraux considèrent que le libre marché assure le montant d’investissement optimal nécessaire pour répondre à la demande, cette analyse purement idéologique ne tient pas compte du comportement opportuniste de l’oligopole des électriciens. Celui-ci n’a aucun intérêt à investir, dans la mesure où les prix sont fixés librement par le marché (nous parlons ici du prix de gros fixé entre producteur et distributeur et pas du prix de détail payé par les consommateurs), au contraire plus les capacités de production sont faibles, plus la demande est potentiellement supérieure à l’offre et plus les prix augmentent.

Le caractère prédateur de l’oligopole est clair : il n’y a pas d’incitation réelle à répondre à la demande contrairement à l’époque du monopole public verticalement intégré où les investissements sont calculés par rapport à l’évolution de la demande et où les prix sont fixés en fonction des coûts par les pouvoirs publics. On constate clairement que pour éviter ce type de rupture d’approvisionnement, le régulateur doit obliger les producteurs d’électricité à investir pour répondre à la demande…mais il s’agit d’un interventionnisme très fort : le marché libéralisé voit ses investissements administrés par l’agence de régulation représentante des autorités publiques : il s’agit très clairement de planification. D’ailleurs les mesures prises par l’Etat californien pour résorber la crise ont été assez radicales : une quasi-renationalisation du transport, une rerégulation des trois compagnies productrices d’électricité (avec obligation d’investir…) et la réintroduction des marchés de gré à gré (qui permet aux entreprises de s’approvisionner à long terme à prix fixé à l’avance) qui assure une certaine stabilité.

Il existe de nombreux autres exemples de rupture d’approvisionnement : à New York en 2003, en Angleterre, en Italie, en France récemment, le problème étant le plus souvent du à un sous-investissement. Notons que le critère d’évaluation de l’échec de la libéralisation est très sévère : une libéralisation ratée est une libéralisation qui ne permet pas d’assurer la sécurité de l’approvisionnement.

Notons pourtant que la libéralisation a été présentée au grand public comme un moyen de faire jouer la concurrence et de baisser les prix. Sous-entendus les prix de l’électricité pour le grand public. Or on observe dans la quasi-totalité des cas des hausses de prix subies par les consommateurs particuliers (beaucoup plus rarement une stabilité des prix mais quasiment jamais de baisse): selon ce critère la libéralisation a été un échec. Répondre à la question de l’échec ou de la réussite de la libéralisation revient à répondre à la question pour qui cette libéralisation a été un échec et une réussite, il faut distinguer les catégories d’acteurs.

Le SEL : Quelles sont les raisons qui vous poussent à être plutôt opposé à ce type de libéralisation ?

M.N. : Le problème c’est que la finalité de la libéralisation n’est absolument pas la baisse des prix pour le consommateur. En fait mon hypothèse est la suivante, la libéralisation a été mise en place pour sauvegarder les profits et la croissance des entreprises. Il faut resituer le mouvement de libéralisation dans l’histoire économique. A la fin des années 70 et au début des années 80, la croissance de la demande d’électricité passe de 8% par an à 1,5% par an soit une croissance inférieure à la croissance du PIB. Les perspectives de croissance et de profit s’amenuisent pour les entreprises.

Or le secteur énergétique est un secteur où les possibilités de profits rentiers ( c'est-à-dire de profit se fondant plus sur la hausse des prix dus à la hausse mécanique de la demande que sur la production croissante de quantité de biens demandés) sont énormes, comme le secteur de l’immobilier. Dans le secteur de l’énergie et de l’immobilier, il suffit d’attendre pour que les prix augmentent, les consommateurs devant forcément se loger (immobilier) se chauffer et s’éclairer (énergie) ou faire fonctionner leurs équipements (entreprises ayant besoin d’énergie). Un secteur où des profits rentiers sont possibles est un secteur où la demande du bien augmente mécaniquement (biens de première nécessité) et dont la demande est quasiment inélastique au prix à court et moyen terme et très faiblement élastique au prix à long terme. C’est le cas du secteur de l’énergie.

Dans le cadre d’une économie mondiale entrée à long terme dans une croissance économique faible (en tout cas beaucoup plus faible que durant les Trente Glorieuses) et où la croissance économique ne s’effectue pas fondamentalement par la croissance des quantités produites, on voit l’avantage que peut avoir un secteur comme le secteur de l’énergie. Dans ce secteur le chiffre d’affaire peut continuer de croître non plus grâce à la quantité de biens vendus mais grâce à la hausse de son prix. Les perspectives de croissance du CA par le biais de la hausse des prix sont d’autant plus importantes que le pouvoir de marché des entreprises est fort et que les consommateurs du biens sont atomisés et que leur demande réagit peu à la hausse des prix. C’est le cas du marché de l’électricité.

Dans cette perspective, la libéralisation du marché de l’électricité (et de l’énergie plus généralement) devient essentielle : elle permet aux électriciens de voir leur profits être au pire stables au mieux croissants dans une période de croissance économique faible. Cela permet aussi d’enrichir les actionnaires et de capter la rente à leur profit. Quand on ne peut plus s’enrichir en augmentant le volume de production (période des Trente Glorieuses), on s’enrichit en captant la rente induite par la demande automatiquement croissante de biens énergétiques.

Voilà à mon avis le but économique réel de la libéralisation du marché de l’électricité : capter la rente, sauvegarder des opportunités de profits dans une conjoncture où ces opportunités deviennent plus rare (croissance du PIB faible). La libéralisation du marché de l’électricité est le symptôme d’un capitalisme qui devient de plus en plus rentier et de moins en moins productif (privatisation des autoroutes, hausse des prix de l’immobilier…). Les aspects positifs de la libéralisation (meilleure gestion, mise en concurrence des producteurs, diminution du slack) sont réels, mais malheureusement les consommateurs particuliers n’en verront très probablement jamais la couleur. En effet ces efforts de gestion ont permis de réduire le slack, les opportunités d’économie étaient importantes…la mise au pas des syndicats s’est traduite par une hausse des dividendes plutôt que par une baisse des prix pour le consommateur particulier.

D’ailleurs, on a noté que de nombreuses baisses des prix accordées aux industriels dans les contrats de gré à gré ont été possibles grâce à la hausse des prix de l’électricité supportée par les particuliers : il s’agit clairement d’une subvention croisée des parties du marché où la demande est inélastique au prix (demande des particuliers qui ne voient pas l’intérêt de changer de fournisseur pour payer l’électricité au même prix : entente tacite des distributeurs d’électricité sur ce marché des particuliers) vers les parties les plus compétitives du marché où la négociation gré à gré risque de faire perdre aux électriciens de gros contrats.

Je suis contre la forme actuelle de la libéralisation du marché de l’électricité car il s’agit d’un mécanisme économique de captation de la rente des acteurs les plus fragiles et les plus atomisés du marchés (les consommateurs individuels et les petites entreprises) vers les acteurs les plus privilégiés et les plus concentrés du marché (oligopole des électriciens et gros consommateurs).

Le vrai problème économique serait celui de trouver le moyen de transformer les économies effectuées durant la libéralisation en baisse des prix pour les consommateurs ne disposant d’aucun pouvoir de marché : la réponse serait que le régulateur fixe des prix de vente de l’électricité aux particuliers (et pas seulement le prix d’utilisation du réseau de transport électrique : le vrai pouvoir de marché est dans la production et dans la distribution d’électricité et pas dans le transport, celui-ci étant extrêmement régulé) réduisant à néant le pouvoir de marché de l’oligopole…mais alors cette industrie ne deviendrait absolument plus attractive pour les investisseurs.