Oussama Atar, un Belge dans les prisons d’Irak

LE MAUFF,ANNE-SOPHIE; LALLEMAND,ALAIN

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Samedi 19 février 2011

Entretien exceptionnel avec l’unique détenu de nationalité belge en Irak. A 26 ans, Atar purge une peine de dix ans pour « défaut de document ». Il est en mauvaise santé.

Près de six ans après son arrestation à Ramadi, et faute d’accord sur le transfèrement de détenus entre la Belgique et l’Irak (1), les Affaires étrangères ne parviennent pas à obtenir que l’unique détenu belge d’Irak, Oussama Atar, 26 ans, puisse purger la fin de sa peine en Belgique. Et accessoirement, y être soigné : le Belge souffre d’un ulcère nécessitant, semble-t-il, une hospitalisation.

Le dossier médical est heureusement moins grave qu’il n’y paraissait l’été dernier – une « tumeur » avait été évoquée. Mais le dossier de transfèrement, lui, semble bien bloqué : une nouvelle demande de transfert effectuée en septembre 2010 par la Belgique n’a rien donné.

Pour la première fois, Le Soir a pu obtenir un bref entretien avec M. Atar dans sa prison irakienne, et nous en donnons ci-dessous un large écho dans la mesure où le problème médical du détenu n’est pas réglé. Sur le fond du dossier judiciaire, la prudence s’impose. Oussama Atar a été appréhendé à Ramadi le 21 février 2005 par la Force multinationale, au moment où cette ville connaissait encore les affrontements les plus violents de la guerre. Cette ville demeurait probablement le lieu de résidence d’Abou Musab Al-Zarqawi ainsi que l’épicentre d’Al-Qaïda en Irak.

Venu de Syrie (que les Américains tiennent à l’époque pour la voie d’entrée royale des combattants insurgés étrangers), Oussama Atar expliquera être entré en Irak avec l’association syrienne Al-Fatah pour acheminer des médicaments à la population. Le Belge nous dit avoir été appréhendé à Ramadi deux heures après son passage de frontière, ce qui est matériellement difficile : entre les deux points, il y a plus de 300 kilomètres, en zone de feu.

Mais surtout, au moment de son arrestation, il est au moins dépourvu de document valable d’identité. Une source irakienne, qui a eu à connaître du dossier nous dit que lors de son arrestation, le Belge utilisait un faux, ce qui n’est pas confirmé par les documents judiciaires dont nous disposons.

Pour ce défaut de document, le Belge sera détenu dans plusieurs prisons majeures d’Irak (Camp Cropper et Remembrance II à Bagdad, Camp Bucca près d’Um Kasr dans l’extrême Sud, Abou Ghraib au centre). Le 27 février 2007, sans que le jugement ne mentionne d’autre charge que celle d’infraction à la loi de résidence des étrangers (l’usage d’un faux passeport ou faux nom n’est pas mentionné dans la traduction de jugement), Oussama Atar est condamné à 25 ans de prison. Le 20 mai 2007, la Cour de cassation a confirmé la culpabilité, mais réduit cette peine à dix ans.

Bref, Oussama Atar devrait être libéré en 2015, pour autant que les mois de détention passés aux mains des Américains soient comptabilisés. Il est détenu depuis juin dans la nouvelle prison de Nasiriya.

Sans remettre en cause la décision de justice irakienne, plusieurs acteurs suivent le dossier Atar et assistent le détenu pour raisons médicales et/ou consulaires : la Croix-Rouge internationale, bien sûr, de même que l’ambassade de Belgique en Jordanie et l’ambassade d’Allemagne en Irak ont visité le Belge. Amnesty International, elle, a pris la défense d’Oussama Atar pour qu’il obtienne au moins un accès immédiat aux soins médicaux requis.

(1) Depuis 2003, la Belgique ne dispose même plus d’ambassade à Bagdad. Et il n’y a plus pour l’instant d’ambassadeur d’Irak en Belgique, mais un conseiller chargé d’affaires.

« Je n’ai jamais été accusé de terrorisme »

entretien

Prison de Nasiriya

De notre envoyée spéciale

Mille six cents détenus, telle est désormais, après travaux, la capacité de la prison de Nasiriya (sud de l’Irak). C’est ici, du moins depuis juin, qu’est détenu le Belge Oussama Atar, qui partage avec un Yéménite une cellule de moins de dix mètres carrés. Une geôle très propre dotée d’un tapis, des lits en béton recouverts de matelas en mousse et couvertures neuves. Des murs blancs et roses. Un rideau sépare la douche et les toilettes du reste de la pièce, une pièce qui n’est isolée du monde extérieur que par des barreaux bleus ne laissant aux prisonniers aucune intimité.

Cependant, Atar dispose de la télé et d’un satellite, même s’il n’a pas accès aux chaînes francophones. Dans ce même bâtiment sont détenus des étrangers arabes, des Afghans et un Russe. Oussama et ce Russe sont les seuls Européens. La violence n’est pas absente : trois Afghans condamnés à cinq ans de prison pour être entrés illégalement dans le pays sans passeport ont été retrouvés morts récemment.

Notre interview a duré vingt minutes : elle s’est déroulée obligatoirement en arabe, sous surveillance, dans le bureau du directeur. L’un des sous-directeurs est convaincu que le Belge est membre d’Al-Qaïda, et il nous glisse : « Nous devrions recevoir des remerciements de la Belgique plus que des critiques pour le traitement tout particulier que reçoit Ousama Atar. »

Pourquoi avez-vous choisi de partir en Syrie ?

J’y suis allé pour étudier l’arabe. Afin de mieux le parler, j’ai travaillé dans une agence de voyage puis suis entré en Irak par l’intermédiaire d’une société en Syrie (NDLR : Al-Fatah) qui transportait des médicaments.

Vous êtes d’origine marocaine, alors pourquoi ne pas avoir voulu apprendre l’arabe au Maroc ?

Il n’y a aucune université de langue arabe réputée au Maroc. Tous ceux qui veulent étudier l’arabe se rendent en Syrie.

Il a été dit dans plusieurs médias que vous aviez fait de mauvaises rencontres en Syrie.

C’est la première fois que j’entends de telles choses et ce ne sont que des mensonges. La preuve du contraire : en Syrie, j’ai toujours été en lien avec mon gouvernement et ma famille. Dans ce contexte, comment aurais-je pu être en contact avec Al-Qaïda ou une autre organisation de ce genre ? Je n’ai jamais été accusé de terrorisme.

Etiez-vous en possession d’armes lorsque vous avez été arrêté par l’armée américaine ?

Les Américains m’ont arrêté aux côtés de trois conducteurs, deux heures après que j’ai traversé la frontière. S’ils m’avaient arrêté avec des armes, j’aurais été condamné pour cela et ce n’est pas le cas. Le procès portait sur une entrée illégale en Irak.

Lors de votre procès avez-vous eu droit à un avocat ?

Non, les avocats n’avaient pas le droit d’entrer dans les prisons américaines pour rencontrer les prisonniers. Un matin, ils m’ont emmené sans que je sache que j’allais à mon procès. Là encore, je n’ai pas rencontré d’avocats. Ce n’est lorsque je suis passé sous contrôle irakien que j’ai eu la chance d’en avoir un. J’ai écopé de 25 ans de prison qui, en l’absence de preuves et sans l’intervention d’un avocat, ont été revus à 10 ans.

En six ans d’incarcération, vos conditions de détention se sont-elles améliorées ?

Mes conditions étaient très mauvaises, surtout au début avec les Américains. J’ai subi tortures et pressions psychologiques. J’étais malade, je souffrais, et malgré plusieurs de mes demandes ils ne m’ont jamais conduit à l’hôpital. Depuis que j’ai été transféré dans la prison de Nasiriya, mes conditions de détention sont nettement meilleures. Je n’ai aucun problème avec les gardes. On prend soin de moi, j’ai des médicaments et l’ambassade me rend aussi visite. J’ai la télévision, le satellite et des livres en français que me fait parvenir ma famille. J’ai deux heures de libres par jour, au soleil, où je peux rencontrer d’autres prisonniers.

La nourriture est bonne pour des Irakiens mais pas pour quelqu’un qui a passé toute sa vie en Europe. Psychologiquement, je suis comme n’importe quelle personne qui a passé six ans en prison sans voir sa famille. Mon moral n’est pas bon. Et, en même temps, ce n’est pas si terrible que cela.

Pourtant, votre sœur est très inquiète et parle de « messages alarmistes » de votre part.

C’était le cas dans la prison de Bagdad mais plus maintenant. Désormais, j’ai des contacts réguliers avec ma famille. Une fois par mois, le directeur de la prison me prête son portable pour l’appeler. Je reçois des messages et des lettres de mes proches, ce qui était impossible avant.

Elle vous dit malade.

Je souffre d’un ulcère aux intestins. Un rapport complet de mon état de santé a été envoyé à la Croix-Rouge. Le directeur de la prison et l’ambassade me donnent des médicaments mais j’ai besoin d’une opération. Ce qui est impossible ici.

Votre sœur affirme dans la presse belge qu’il vous est difficile en tant que sunnite d’être dans une prison située dans une région chiite. Est-ce vrai ?

Ici il n’y a aucun problème entre sunnites et chiites. Vraiment rien de tout cela. D’ailleurs, personne ne te demande ta confession.

Vous avez récemment demandé à être extradé en Belgique.

Par le biais de ma famille j’ai demandé au gouvernement de m’extrader. Ils me l’ont promis, m’ont fait signer des papiers et ne l’ont jamais fait. C’est mon rêve de purger le reste de ma peine en Belgique afin d’être proche de ma famille.

Plusieurs centaines de personnes ont manifesté en Belgique pour demander votre extradition. Cela vous touche ?

Je ne suis pas au courant de ce qui se passe en Belgique. Mes contacts avec ma famille se limitent à des questions banales comme “Comment ça va ? Comment va ta santé ? » Je remercie donc ces gens. Mais, plus que des gens c’est du gouvernement que j’attendais un geste.