Paris-Londres : les angles arrondis

REGNIER,PHILIPPE

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Mercredi 26 octobre 2005

Union européenne Le sommet de Hampton Court cherche à tout prix le consensus

Chirac, aux abois, part à l'offensive (de charme). Blair met de l'eau dans son thé. Le sommet de Hampton Court n'évitera pas les discussions budgétaires.

PHILIPPE REGNIER

L'offensive est massive. Jacques Chirac se répand, ce mercredi, dans les principaux journaux des vingt-cinq Etats membres de l'Union européenne, dont « Le Soir » (lire en page 19). Le texte du président français, encore sonné par le « non » au référendum sur le projet de Constitution européenne, est publié à la veille d'un sommet « informel » des Vingt-cinq, convoqué par le Premier ministre britannique Tony Blair au Hampton Court Palace, le château d'Henri VIII, sis au sud de Londres. Le Royaume-Uni exerce durant ce second semestre 2005 la présidence du Conseil européen.

Chirac épouse, au passage, l'idée lancée la semaine dernière par le Belge Verhofstadt. « La France n'acceptera jamais de voir l'Europe réduite à une zone de libre-échange », avertit-il - un message à peine voilé destiné à l'hôte du sommet, centré sur les défis socio-économiques. Le président français veut donner un nouvel élan à l'« intégration politique, économique et sociale » européenne, en rassemblant des « groupes pionniers » autour des membres de la zone euro - douze pays partagent aujourd'hui la monnaie unique ; Copenhague, Stockholm et... Londres, parmi les Quinze, manquent à l'appel.

Jacques Chirac et Tony Blair avaient croisé le fer en juin, au dernier sommet européen. Ils s'étaient affrontés sur les finances futures de l'Europe. Le Britannique avait pris la posture du « moderne ». Il avait attaqué un Chirac arc-bouté sur la PAC (la Politique agricole commune, soit 40 % du budget de l'Union). Le Français mettait en cause le « rabais » consenti à l'Angleterre de Thatcher. Blair, lui, voulait subitement réorienter les dépenses pour investir massivement dans l'innovation et la recherche.

Depuis, une série d'incidents ont confirmé dans les milieux les plus libéraux et les cercles d'affaires la caricature d'une France « franchouillarde », aux abois, tentée par le protectionnisme (agricole, mais pas seulement), transformant la Commission européenne en bouc émissaire de ses affres internes, etc. La meilleure défense étant l'attaque, Chirac se répand, donc. Il propose - tiens donc ! - de lancer de « grands programmes » européens en matière de recherche et d'innovation, « gages de la compétitivité et des emplois de demain ». Il évoque la mobilisation de la Banque européenne d'investissement, 10 à 30 milliards d'euros à la clé...

Tony Blair, lui, fera à Hampton Court son retour public sur la scène européenne. S'il peut s'enorgueillir d'avoir déjà accompli sa mission nº1 - l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie -, au Parlement, certains parlent de « missing person » : personne ne l'a revu depuis son discours devant les élus... en juin. Il y reviendra ce mercredi.

Le Premier ministre britannique semble de son côté avoir mis aussi de l'eau dans son thé. Sur le front des réformes du « modèle social européen »... à la sauce anglo-saxonne. C'est que les performances pétaradantes de l'économie britannique pâlissent : la croissance ralentit, le déficit se creuse et entre dans le rouge.

Tony Blair a d'ailleurs tactiquement choisi d'adopter un profil un cran plus bas que Chirac - ou de jouer l'apaisement « idéologique ». Le Premier ministre a ainsi abandonné son idée de faire circuler un texte dans les médias avant le sommet, apprend-on de source britannique. On observera aussi un léger glissement sémantique de l'objet de la réunion. En juin, Blair réclamait à cor et à cris l'adaptation au monde d'aujourd'hui du modèle européen et suggérait d'ouvrir un débat de fond sur l'avenir de l'économie européenne. Dans le sens indiqué par son ministre des Finances, Gordon Brown : plus de libéralisation, moins de régulation, plus d'intégration avec les Etats-Unis. Ce dernier a récemment tapé sur le clou, dénonçant un vieux modèle qui ne marche pas, avec 20 millions de personnes au chômage. Depuis, le sommet a été ramassé en une journée pour axer le débat sur « les opportunités et défis de la mondialisation » - un thème plus vaste, plus vague, donc moins polémique.

Le président de la Commission, José Manuel Barroso, observe ainsi que par-delà la reconnaissance d'un socle de valeurs communes, on devrait éviter deux pièges (à Hampton Court) : celui du « mon modèle est meilleur que le tien » et celui du « one size fits all » - il n'existe pas de modèle « taille unique », convenant à tous.

Le choc frontal entre des modèles caricaturés comme « franco-allemand » ou « anglo-saxon », « social » ou « libéral », avec en « guest star » le performant mais très spécifique, donc difficilement duplicable, « modèle scandinave », semble donc devoir être évité. Au profit d'un message destiné surtout à dire que l'Europe en crise ne baisse pas les bras. Blair n'en fait pas mystère, qui dans la lettre d'invitation à ses homologues souhaite faire de Hampton Court un sommet de communication, pas de décision.

Le débat risque dans ces conditions de glisser sur les « perspectives financières » de l'Union pour les années 2007-2013. Tony Blair ne voulait pas en entendre parler à Hampton Court. Les dix nouveaux Etats membres ont forcé le débat, avec quelques autres. Mais la pression définitive est venue du côté de la Commission, qui a pris l'initiative la semaine dernière. Pas pour présenter une nouvelle proposition chiffrée. Son seul message, ignoré par la plupart des Etats membres, est qu'il faut davantage de moyens. Barroso a sorti jeudi dernier cinq propositions concrètes, susceptibles de relancer la discussion. En jetant des ponts notamment entre les adversaires du sommet de juin. Il propose ainsi que 60 % des budgets des « fonds structurels de cohésion » (l'autre gros poste de dépenses, avec la PAC) soient affectés à des projets susceptibles de doper la compétitivité. Autre idée, désormais soutenue par Londres : la création d'un fonds spécial destiné à « amortir » les chocs sociaux majeurs liés à la mondialisation.

Bref, on arrondit les angles. Blair dit qu'un accord sur le budget pourrait et devrait être conclu lors du sommet de décembre. Où le siège de l'Allemagne présentera un changement majeur. Hampton Court est le dernier sommet du chancelier allemand sortant Schröder. Sa rivale, « Angie » Merkel, dont l'appétit pro-réformes faisait saliver le locataire du 10 Downing Street, ne devrait élue chancelière que dans un mois.

Blair met l'Europe à la question

TEXTO

Dans sa lettre d'invitation à la « réunion informelle des chefs d'État et de gouvernement à Hampton Court », Tony Blair propose à ses homologues d'« aborder l'ensemble ou quelques-unes des questions suivantes » :

« - Quel est, à votre avis, le meilleur moyen d'assurer à la fois l'emploi et la croissance, ainsi que la solidarité sociale ? Quelle est la voie moderne de la justice sociale ?

- Comment l'UE peut-elle soutenir les efforts des États membres dans ce domaine ? Devrions-nous collaborer davantage dans des domaines tels que la recherche et le développement, et devrions-nous développer des universités de premier ordre, afin que nos citoyens puissent mieux profiter des opportunités présentées par la mondialisation ? Quelle est la meilleure explication politique du besoin de modernisation que nous pouvons donner à nos électorats ?

- Quelles actions supplémentaires l'Europe devrait-elle envisager pour accroître la sécurité personnelle de nos citoyens ? Quelles mesures supplémentaires pouvons-nous prendre pour, par exemple, remédier au problème des migrations illégales et aux problèmes de sécurité dans nos engagements avec des pays à l'extérieur de nos frontières ?

- Pouvons-nous en faire davantage pour que le monde devienne un lieu plus sûr et meilleur ? ».