Paris-Nord

JACOBS,MICHELE

Page 22

Lundi 12 décembre 1988

Paris-Nord: le Pays noir

voit la vie en rose

Pour incarner la bonne du film La vie est un long fleuve tranquille, Catherine Jacob avait eu l'idée cocasse de prendre l'accent traînant et chuintant des Français du Nord, l'accent ch'timi. Tant pis pour elle! Car c'est précisément ce qui a séduit Jacques Bonnaffé. Il cherchait une comparse, une petite donzelle un brin aguicheuse, l'air pincé, prête à le suivre jusqu'à son coron natal et ses fêtes d'après la mine. Elle n'a pas réfléchi longtemps, la coquine: «J'veux pus être qu'à qu'un». Embarquement immédiat pour Paris-Nord. Les spectateurs n'ont pas tardé à suivre...

Un hochepot d'histoires patoisantes délicieusement rétro, comme un Toine Culot nous en racontait en terre hennuyère. Vous ajoutez une brochette de sketches empruntés à un couple radiophonique infernal d'avant-guerre, celui d'Alphonse et Zulma (ah! l'histoire du supporter de foot, rentrant au logis deux jours après le match, avec un camarade ramassé dans un bistro...) et vous entrelardez les scènes de textes prenants sur la mine, signés Constant Malva, un «enfant» de notre Pays noir. Le tout arrosé de moments de bravoure ou de franche paillardise dignes du vieil oncle de la famille grimpant sur la table à la fin du banquet.

Et vous appelez cela du théâtre? Mais bien sûr, m'sieurs, dames. Même que la ronde des plats de ces «Attractions pour noces et banquets» vous est servie dans la dentelle de l'humour le plus tonique qui soit. Pas nécessaire d'ailleurs d'être né natif du nord de la Picardie pour déchiffrer la «partition». Les Parisiens, après la création éclair du spectacle au printemps, ont exigé un second service, cet automne. C'est dire!

Et c'est Bonnaffé qui a eu l'idée de ce divertissement? Le Néron du Britannicus monté par Bourdet à la Salamandre? Le héros ténébreux de Godard (Prénom Carmen) et de Doillon (La Tentation d'Isabelle)? Soi-même. Notez que le gaillard est de Douai. Et qu'une de ses lectures favorites, au Bonnaffé, cela a toujours été les écrits de Jules Mousseron, un vrai commis-voyageur du rire dans le triangle Béthune-Douai-Lens au début du siècle: ce mineur était sorti de la fosse et avait fini par égayer toutes les fêtes de la région et par noircir tant de feuillets avec ses chansons et ses histoires qu'on en a publié 12 volumes, dix fois réédités.

Pour accrocher tous les wagons de leur Paris-Nord, Jacques Bonnaffé et Catherine Jacob ont choisi le personnage fétiche de Mousseron - le célèbre Cafougnette - prototype de l'amuseur vantard, buveur, courageux et franchement arsouille, que son créateur a réussi, pour le grand plaisir de ses contemporains, à entraîner à Paris, à Ostende, à la foire, etc., un peu à la manière d'une autre provinciale de choc, nettement moins drôle, qui s'appelle Bécassine. Ils ont aussi sorti les guirlandes, la robe à fleurs, le costume des grands jours, sans oublier la tendresse de celle qui rend les satires parfaitement efficaces.

Les deux comédiens avouent leur forfait: ils ont voulu se faire plaisir. Un peu à la manière de notre Yves Hunstad entrant dans la peau de son bruxellois Gilbert, ou du Groupov quand il s'est senti démangé par l'envie de donner chair et os aux personnages de sa Cité radieuse liégeoise.

Paris-Nord s'est arrêté durant quelques jours en gare de Tourcoing, au Théâtre de la Salamandres, et il entame une tournée en passant par Douai, Maubeuge, Saint-Quentin, etc (Renseignements: 00/33/20.40.10.20). Si vous êtes de ceux qui sortent leur boussole et n'hésitent pas à parcourir quelques kilomètres lorsqu'on leur propose une virée théâtrale, courez donc rire en ch'timi. Ch'est chi bon...

MICHÈLE JACOBS.