Pedro retourne aux sources

BRADFER,FABIENNE

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Mercredi 17 mai 2006

En compétition à Cannes avec

son 16e long-métrage, Almodovar mélange les genres, fait rire et pleurer avec un film de famille qui parle magnifiquement de la vie et de la mort, de la solitude et de la solidarité, de la folie et de l'amour, de l'imaginaire et du vécu. Pour Volver, il a rejoint sa terre natale, la Mancha, et a retrouvé Penelope Cruz ainsi que l'actrice de ses débuts, Carmen Maura. Pages 2 et 3 Photo D. R.

La bonne éducation de la Mancha

ENTRETIEN Almodovar retourne aux sources et fait la paix avec la mort.

Avec Volver, Pedro Almodovar revient à la comédie. à l'univers féminin, à la région de la Mancha. Mais aussi à la maternité comme origine de la vie et de la fiction, et naturellement, à sa mère. Son film est une comédie dramatique drôle, émouvante, magique, qui fait rire et pleurer. Un hommage aux rites sociaux des habitants de son village, liés à la mort et aux morts. Ce vendredi, celui qui fut membre du jury cannois en 1992 montera les marches du Festival avec toute son équipe. Et surtout les femmes de son film, toutes formidables : Penelope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas et l'étonnante Blanca Portillo.

Peut-on dire que « Volver » est le film de la sérénité, votre propre sérénité par rapport à la mort ?

En réalité, cette sérénité, je la fais incarner par les personnages qui représentent ma région natale. Car mon film recrée la culture très naturelle que ces gens entretiennent avec les morts. Ils ont un rapport très serein et plein d'humanisme. Il n'y a aucune trace de dramatisation. La vie coexiste avec la mort dans le quotidien, tout simplement. Volver est un hommage aux rites sociaux pratiqués par les gens de mon village et qui sont liés à la mort et aux morts.

Je suis un cinéaste. Je l'ai découvert au cours de mes seize films, car on n'arrête jamais d'apprendre. Avec Volver, je reviens à la comédie, à l'univers féminin, à la région de la Mancha. Si j'y aborde le thème de la mort, c'est parce que je ne voyais pas la mort de cette façon auparavant. J'étais en angoisse devant ma disparition inéluctable de tout ce qui est vivant. Mais, effet de contagion, la sérénité des gens de ma région, que j'admire tant, le naturel avec lequel ils affrontent la mort se sont un peu installés en moi. Et j'ai l'impression d'avoir fait un deuil, d'avoir pris congé de quelque chose... Je ne comprends toujours pas la mort. Je ne l'accepte toujours pas, mais je commence à me faire à l'idée qu'elle existe.

D'où le personnage de la mère, magnifiquement incarné par Carmen Maura...

Personnellement, je ne crois pas à l'existence de fantômes. En revanche, je crois les gens qui racontent ce genre d'histoire, car je pense qu'ils ont vraiment vu, senti, entendu quelque chose. Je ne sais pas comment ni dans quelle dimension, mais je crois qu'ils ont été en contact avec quelque chose de l'au-delà.

La mère, qui semble revenir de l'au-delà, agit comme un fantôme, car elle veut régler des comptes laissés en suspens. C'est elle qui nous donne la leçon essentielle : il faut se faire justice à soi-même et rendre justice aux autres, dans cette vie. Il faut essayer d'arranger les choses avant de partir.

Avec ce film, vous retournez vers votre région natale. Cela indique-t-il un besoin de retour aux sources et une envie d'arranger des choses avec votre enfance ?

Ça se peut, mais je n'en étais pas conscient, ni en écrivant le scénario ni en tournant mon film. Mais je crois que moins on en est conscient et plus le besoin est fort. Peut-être avais-je laissé des comptes non réglés par rapport à mon enfance, à ma région natale. J'avoue : ce retour à mon enfance, à ma famille, à ma région d'origine a eu un effet très thérapeutique. J'en ai eu conscience seulement à la fin du film.

Pour vous, qu'a de particulier votre région d'enfance ?

La Mancha se situe en Castille, au sud de Madrid. On y vit essentiellement d'agriculture. Les gens sont attachés à la terre, aux biens immobiliers, et s'occupent peu de la sensualité, du plaisir du corps. C'est une région très conservatrice, très austère. J'y ai vécu les premières années de ma vie et j'ai su très vite que je n'aimerais pas y vivre toute ma vie. Les paysages sont très plats, jusqu'à l'horizon, donc cruels. C'est pourquoi la majorité des artistes qui viennent de là sont très baroques, car ils ont besoin de peupler cette région de leurs fantômes, de leurs fantasmes.

On pourrait croire que je n'ai que des choses négatives à dire de cette région. Et pourtant ! J'admire la vie quotidienne, les relations entre les gens, leurs relations avec la mort. Des choses qui relèvent de la sphère féminine. Cette sphère que j'ai bien connue enfant : j'étais entouré de femmes, et ma mère m'emmenait partout avec elle.

Malgré leur fragilité, leur vulnérabilité, ces femmes apparaissent comme des forces de la nature... Cela vous vient-il de l'enfance ?

Totalement. Les souvenirs de cette période me sont arrivés intacts. La vision de la femme s'est renforcée quand j'ai quitté la Mancha avec ma mère, à 8 ans. Donc, ce retour à mes racines est aussi un retour dans le giron maternel. Mon cinéma est une évocation permanente de ma mère. Volver porte également sur la maternité, et pour moi, Anna Magnani est l'incarnation même de la maternité dans le cinéma. En prenant un extrait de Bellissima, de Visconti, je rends un hommage au néoréalisme italien et à ses femmes fortes. L'extrait est même un indice subliminal par rapport à mon film. En choisissant Penelope Cruz et en lui donnant un petit côté Sophia Loren de l'époque De Sica, je montre qu'elle est de la même espèce.

Si j'étais actrice, je n'aurais qu'une envie : tourner avec vous, car vos rôles de femmes sont d'une telle densité. Il y a tant de générosité dans votre direction d'acteurs. Comment cela se traduit-il dans le travail ?

J'organise une longue période de répétition avant le tournage, où j'explique aux acteurs les personnages. Mais surtout, je leur explique ce qui se trouve entre les lignes. Ensuite, on commence les répétitions des dialogues. Ce qui m'intéresse, c'est le ton que prennent les acteurs, car c'est là que je découvre leurs qualités et leurs difficultés. A partir de ça, j'adapte le rôle à l'acteur ou à l'actrice choisi, pour qu'au final, on pense qu'il n'y avait que lui ou elle qui pouvait tenir le rôle. Je ne finis véritablement un scénario qu'après avoir passé cette phase d'adaptation. Mais s'adapter - qui ne veut absolument pas dire « faire des concessions » - est un maître mot aussi sur le tournage. Si on ne s'adapte pas, on risque de figer son film.

1951 Naissance de Pedro Almodovar le 24 septembre, à Calzada de Calatrava, dans la province de Ciudad

1951 Naissance de Pedro Almodovar le 24 septembre, à Calzada de Calatrava, dans la province de Ciudad Real, en plein coeur de la Mancha. 1969 Pedro quitte sa famille, s'installe à Madrid et s'imposera comme chef de file de la Movida. 1980 Premier long-métrage : Pepi, Luci, Bom et les autres filles du quartier. 1982 Le labyrinthe des passions. 1983 Dans les ténèbres. 1986 Matador. Avec son frère Agustin, il crée la maison de production El Deseo S.A. 1987 La loi du désir. 1988 Femmes au bord de la crise de nerfs. 1990 Attache-moi ! 1991 Talons aiguilles. 1992 Pedro est membre du jury au Festival de Cannes. 1993 Kika. 1995 La fleur de mon secret. 1997 En chair et en os. 1999 Tout sur ma mère. Le film reçoit le prix de la mise en scène à Cannes. 2000 Tout sur ma mère, toujours : Oscar du meilleur film étranger. 2003

Parle avec elle : Oscar du meilleur scénario. 2004 La mauvaise éducation. 2006 Volver.

Volver Croisement entre Le roman de Mildred Pierce, de Michael Curtiz, Arsenic et vieilles dentelles,

Volver

Croisement entre Le roman de Mildred Pierce, de Michael Curtiz, Arsenic et vieilles dentelles, de Frank Capra, et son quatrième film, Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?, le nouveau film d'Almodovar vous prend dans ses bras et vous serre très fort comme une mère, car il est dense de la comédie humaine faite d'illusions, d'amours, de désamours, de nostalgies, de trahisons, de générosité. Prenant sa source à la source des origines du réalisateur, c'est-à-dire dans le giron maternel, la région de la Mancha, il dit avec poésie, force et simplicité le vent et la mort, la folie et l'amour, le feu et la vie, l'imaginaire et le vécu. C'est un film sur la famille, qui dit aussi avec profondeur la solidarité entre voisines.

Comédie dramatique portée magnifiquement par des actrices intenses (de Penelope Cruz à Carmen Maura, de Lola Duenas à Blanca Portillo), Volver fait rire et pleurer avec des histoires de famille traversant trois générations de femmes, à partir du fait saugrenu d'une mère (Maura) revenue d'entre les morts pour parler à ses filles.

Tout en rondeur maternelle, Almodovar affronte la mort pour faire la paix avec elle et mélange les genres avec saveur, gardant brillamment la ligne naturaliste - ce qui place le film en état de grâce.

Présenté à Cannes ce vendredi 19 mai, le film sortira ce même jour en salles.