PENDANT TRENTE ANS, UN BRUXELLOIS A DESSINE LES PLUS BELLES AFFICHES DE CINEMA DU MONDE... ERNEST GODTS, LE PORTRAITISTE...

BOURTON,WILLIAM

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Lundi 29 juillet 1991

Pendant trente ans, un Bruxellois a dessiné les plus belles affiches de cinéma du monde...

Ernest Godts, le portraitiste des stars

Le dégaine de Bogart, la moue Brando, le corps de BB... Nostalgie de stars inaccessibles, sur des affiches jaunies. Figées par Ernest Godts.

C'était au temps où la Belgique disposait d'un réseau de cinémas parmi les plus denses du monde. À Bruxelles, chaque quartier possédait - au moins - une salle obscure, qui ne désemplissait guère. C'était juste après la guerre, quand un public privé de films américains depuis quatre ans, se ruait vers les strapontins pour rattraper le temps perdu...

En 1947, à Anderlecht - au no 41 de l'avenue des Missionnaires - Ernest Godts, venait d'ouvrir un atelier de lithographie. Son rayon, c'était plutôt l'affiche et les dépliants publicitaires. La bière Safir, Martini, la Sabena... des clients prestigieux. Mais la litho vivait ses dernières heures.

- Tous les imprimeurs étaient en admiration devant les grandes affiches de «réclame» pour Coca-Cola, ou devant les couvertures du «Saturday Evening Post», dessinées par Norman Rockwell, se souvient Ernest Godts. Les personnages étaient tellement ressemblants... Tout cela grâce à une nouvelle technique: la photogravure.

La photogravure, Ernest Godts allait y venir. Via le 7e Art. Il faut savoir qu'en ce début des années cinquante, Anderlecht était la capitale de l'affiche de cinéma belge. Les frères Verstegen avaient un atelier à la rue de Birmingham. Maurice Panneels travaillait à la rue Martin Pfeiffer. Pierre Lichtert établit, un peu plus tard, ses quartiers à la rue de Douvres... Des noms mythiques, pour tous les amateurs de vieux papiers!

- Un beau matin, Verstegen vint frapper à la porte de mon atelier, explique Ernest Godts. Il voulait que je dessine des affiches de cinéma pour lui. Il y avait tellement de travail que ses dessinateurs n'arrivaient plus à honorer toutes les commandes que lui passaient les grandes maisons de production!

Ernest Godts accepta le défi. À une condition: qu'il puisse continuer à travailler, en «free lance», pour qui bon lui semblait. Associé avec Marcel Wautier, un viel ami de l'Académie d'Anderlecht, c'était le début d'une longue aventure, sur les murs du 7e Art. Une aventure qui ne s'acheva qu'en 1983, quand l'heure de la retraite sonna enfin.

Son premier travail pour Verstegen: l'affiche du film «Le Mousaillon», une obscure production du metteur en scène français Jean Gourguet. Un examen de passage parfaitement réussi, qui lui permit rapidement de dessiner les silhouettes célèbres de Clark Gable, Humphrey Bogart ou James Stewart, les superstars de l'époque.

- Le travail était finalement assez simple, explique l'artiste. La Warner, la Paramount ou la Métro Goldwyn Mayer passaient commande d'une affiche pour leur dernier film. Elles avaient leurs exigences: le bon profil de la vedette, l'ordre «d'entrée en scène» sur l'affiche, ou la grosseur des caractères employés. Elles nous confiaient ensuite des photos en noir et blanc extraites du film. Nous pouvions alors nous mettre au travail. Je dessinais l'affiche et mon associé peignait les lettres. Nous soumettions ensuite un ou deux projets au distributeur, qui les amendait et qui donnait son feu vert.

Quand on regarde aujourd'hui ces vieilles affiches - hélas! de plus en plus rares à dénicher - on est souvent admiratif devant le travail des artistes...

- Nous n'étions pourtant pas des Michel-Ange, coupe Ernest, modeste. Notre tâche était essentiellement de colorier et de mettre en page. Ainsi, pour le visage des acteurs principaux, nous travaillions sur des photos très pâles, tirées sur du papier sépia. Nous peignions tout simplement dessus à la gouache. Pour les arrière-plans et la mise en page générale, c'était au gré de notre inspiration...

Juste après la guerre, les affiches de grands films étaient imprimées à 5.000 exemplaires, sur des feuilles 60/40. Elles étaient principalement placardées dans les cafés et les boutiques, à côté des heures de projection de la salle du quartier. Les tous grands formats, en devanture des cinémas, venaient plutôt de France ou des Etats-Unis.

Au fil du temps, les affiches du cinéma ont perdu de cet aspect léché, qui faisait tout ce charme un peu kitch. A la fin des années soixante, on ne procédait plus que par collages de photos à peine retouchées, sur fonds criards. Des horreurs! L'âge d'or de l'affiche - comme du cinéma - avait vécu.

A 71 ans, Ernest Godts a remisé ses pinceaux et ses gouaches. Il a replié sa table à dessin et vit une retraite heureuse. Nostalgique?

- Certainement pas! Je ne vis pas dans le passé: il y a bien longtemps que j'ai distribué les affiches que je possédais. Il faut dire que je n'aurais jamais imaginé que certaines d'entre elles seraient si recherchées aujourd'hui...

En voyant les retirages des classiques d'hier, qui fleurissent dans les boutiques branchées, Ernest Godts se contente de sourire. Pour lui, c'est une sorte de reconaissance de son talent. Un talent complètement anonyme. Car à l'époque, il était - presque toujours - interdit de signer les affiches que l'on réalisait!

WILLIAM BOURTON