Percée inattendue aux Pays-Bas

VAN DEN BRINK,RINKE

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Mardi 27 décembre 1988

Percée inattendue aux Pays-Bas

d'un café «tiers-mondiste»

DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER

Amsterdam, décembre.

Jusqu'il n'y a guère, «Max Havelaar» était un des chefs-d'oeuvre de la littérature néerlandaise, un des rares livres néerlandais que nombre de Belges francophones ont dû lire durant leur scolarité. Mais, depuis quelques semaines, «Max Havelaar» est autre chose aussi: le mouvement tiers-mondiste néerlandais a emprunté le titre de ce fameux livre anti-colonialiste du XIXe siècle, écrit par Multatuli (dont le pseudonyme signifie, en latin, j'ai beaucoup souffert), pour baptiser un nouveau café.

Le café utilisé dans le mélange «Max Havelaar» est acheté pour un prix minimum, garanti par des contrats annuels conclus avec des coopératives de cultivateurs dans les pays producteurs. Le marché ne peut donc influencer le prix du café ni l'argent qu'il rapporte aux planteurs d'Amérique latine. La Fondation Max Havelaar ne paie jamais moins que le prix minimum garanti et ne suit le marché qu'au moment d'une hausse des prix. Cela rend le nouveau mélange de 5 à 10 FB plus cher par paquet de 250 gr que les autres marques de café. Cette différence de prix n'a cependant pas empêché le «Max Havelaar» de conquérir en quelques semaines environ 2,3 % du marché, aux Pays-Bas.

L'initiative a été prise il y a deux ans par Solidaridad, un mouvement de tiers-mondiste d'origine catholique. On parla alors de café «pur». A travers un réseau de volontaires, Solidaridad commença à convaincre les paroisses et les institutions catholiques de ne plus servir que du café «pur», c'est-à-dire acheté directement aux producteurs pour un prix minimum garanti. Et à le vendre dans les magasins du circuit tiers-mondiste et lors de diverses manifestations.

La percée qui a rendu possible l'introduction du nouveau mélange sur le marché commercial a été la décision de 48 municipalités et du Parlement néerlandais de ne plus boire que du café «pur». Les chiffres de vente ont tout simplement doublé!

Le 15 novembre dernier, le prince Claus des Pays-Bas a reçu le premier paquet «commercialisé» du mélange «Max Havelaar» des mains du Pr Jan Tinbergen, ancien prix Nobel d'Économie et grand architecte d'un nouvel ordre économique mondial. Depuis ce jour, plus de la moitié des supermarchés des Pays-Bas vendent le mélange produit par seize petites et moyennes usines de torréfaction.

Les géants vont suivre

Les deux super-grands du café aux Pays-Bas, Douwe Egberts et Van Nelle, ne participent pas à cette action en faveur des producteurs de café du Tiers-Monde.

Albert Heijn, la première chaîne de supermarchés aux Pays-Bas, qui dispose de ses propres usines de torréfaction, a pour sa part adopté une position intermédiaire: le mélange «Max Havelaar» est vendu dans nombre des magasins de sa chaîne mais Albert Heijn n'a pas pour autant décidé d'acheter lui-même une partie de son café directement auprès des coopératives de producteurs et à un prix garanti. Les deux grandes usines de torréfaction et Albert Heijn ont cependant déjà fait savoir qu'ils entendaient mettre, dès février, un pourcentage limité (encore non spécifié) de café «pur» dans leur mélange traditionnel.

Au siège de Solidaridad à La Haye, on n'est pas mécontent de ce développement. M. Nico Roozen, le coordinateur de la campagne, critique bien évidemment le refus des grands de la branche de soutenir son initiative mais, jusqu'ici, celle-ci ne semble pas en souffrir trop. Trois pourcents du marché doit être un objectif possible pour nous à court terme. Les consommateurs décideront du reste. S'ils sont prêts, comme l'indiquent les différents sondages, à payer un peu plus pour le mélange Max Havelaar, notre partie du marché augmentera et les grandes usines de torréfaction suivront alors notre exemple.

Deux tiers des Néerlandais connaissent le café «Max Havelaar». 45 % savent exactement de quoi il s'agit, un tiers le sait à peu près. Tandis que seulement un quart des personnes interrogées ne sont pas au courant de la chose. 88 % des Néerlandais ont qualifié de «sympathique» l'initiative de Solidaridad. Le prix (pour 22 %), la tradition de boire une certaine marque (28 %) et les points-épargne des marques traditionnelles (26 %) constituaient les raisons principales invoquées pour ne pas acheter le nouveau mélange.

Au fait, il s'agit de plusieurs sortes de café car «Max Havelaar» n'est pas une vraie marque mais une garantie que le café utilisé pour le mélange en question est acheté selon les conditions de la Fondation du même nom, chez des producteurs qui doivent être organisés de manière démocratique. Ultime précision: les mélanges «Max Havelaar» ne sont pas (encore) exportés.

RINKE VANDEN BRINK.