PETER SUTHERLAND, L'HOMME QUI A DECOIFFE LE GATT

DE MUELENAERE,MICHEL

Page 4

Vendredi 10 décembre 1993

DOSSIER (suite)

Peter Sutherland, l'homme qui a décoiffé le Gatt

Après 13 années de bons et loyaux services au Gatt, Arthur Dunkel n'a qu'un seul regret: n'avoir pas présidé à la conclusion de l'Uruguay Round. L'ancien directeur général du secrétariat, que ceux qui le connaissent ont vu se voûter sous le poids de sa mission, a peut-être une autre pointe d'amertume: avoir manqué d'une petite longueur pour être véritablement à la hauteur de sa tâche.

Diplomate, Arthur Dunkel en avait les qualités et les défauts. Parfait connaisseur des dossiers, il était capable de rivaliser avec n'importe quel technicien sur n'importe quel dossier. Mais M. Dunkel manquait de stature pour peser dans les débats politiques. Or, malgré leur technicité, les débats du Gatt sont essentiellement politiques. Obsédé par le compromis, il a perdu de vue que certaines négociations se traitent à la hussarde...

Autre critique entendue dans les cénacles spécialisés, M. Dunkel a été l'artisan d'une certaine dérive «juridique» du Gatt. Autrefois, le Gatt était une instance arbitrale qui pouvait fermer les yeux sur certaines incartades, pour peu que l'intérêt économique le justifiât. Aujourd'hui, le Gatt n'est plus qu'un vulgaire notaire, accuse un connaisseur.

LA «B ETE»

POLITIQUE

Exit donc le Suisse fin et discret. Depuis le 1er juillet 1992, la place est occupée par un personnage d'une tout autre dimension. Irlandais bon teint, Peter Sutherland a apporté à la fonction de directeur-général du Gatt les éléments qui lui faisaient le plus défaut: une image médiatique et un poids politique.

A 47 ans, Peter Sutherland combinait deux qualités: Européen convaincu et proche de Jacques Delors, il avait tout pour plaire aux Douze. Président de l'Allied Irish Bank, libre-échangiste et Irlandais, il avait beaucoup pour satisfaire les Américains.

Juriste, avocat, ancien ministre irlandais de la Justice, commissaire européen de 1985 à 1989, M. Sutherland a brutalement transformé la fonction de numéro un du Gatt. Respecté, il a d'emblée transporté le dialogue au plus haut niveau, accordant la priorité aux entretiens avec Kantor, Brittan, Delors, Clinton... Les aspects techniques des dossiers étant laissés aux quatre «amis du président», les véritables négociateurs de l'ombre.

DES FORMULES

QUI FONT MOUCHE

Médiatique, Peter Sutherland - la figure ronde, la silhouette enveloppée et le sourire facile -l'est assurément. Il apprécie les contacts avec la presse. Celle-ci le lui rend bien. Autant Arthur Dunkel témoignait de la méfiance congénitale du diplomate à l'égard des journalistes, autant l'ancien ministre et commissaire se souvient que la partie se joue aussi avec les médias.

Ainsi, avant même d'avoir «fait le tour» de ses directeurs, Peter Sutherland accordait sa première interview. Ce qui n'a pas manqué de faire grincer les dents des négociateurs de tous bords qui lui ont d'emblée décerné un mauvais point... Depuis, la machine à interview n'a pas cessé de tourner. A plein rendement. De quart d'heure en quart d'heure. En quinze minutes, il m'a dit davantage que n'importe qui en trois quarts d'heures, témoigne un journaliste danois qui a approché le directeur général. Juste le temps de poser une question et la machine était lancée. Il est formidable!

Peter Sutherland a le sens de la formule qui fait mouche. Il sait convaincre. Et, suprême plaisir de la presse, il ne manie pas la langue de bois. S'il y a un responsable, il sera nommément accusé de freiner les négociations. Tour à tour, l'Europe, les Etats-Unis et le Japon ont été montrés du doigt par le tempétueux directeur. Paradoxalement, au lieu de braquer ses interlocuteurs, Sutherland y a gagné en respect.

Certains lui accordent déjà le brevet de directeur général de la future Organisation internationale du commerce qui doit sortir des accords de l'Uruguay Round. Pour certains spécialistes cependant, cette future OIC contient les germes de sa propre paralysie. On peut penser que c'est la légèreté de la structure du Gatt et la participation directe des nations au fonctionnement des différentes instances qui ont permis d'assurer au Gatt le développement et le succès qu'il a connu entre 1947 et 1986, affirme Michel Rainelli. Il faudra ainsi tout le poids de Peter Sutherland pour faire pencher la balance de l'OIC du bon côté...

M. d. M.