Peut-on déjà filmer l’affaire Lhermitte ?

MOUTON,OLIVIER; DORZEE,HUGUES

Samedi 9 janvier 2010

Ce n’est qu’une phrase extraite d’un entretien de vingt minutes. » Pascal Sac, porte-parole de Fadila Laanan relativisait vendredi la portée de la réaction exprimée à nos collègues de Sud Presse par la ministre francophone de la Culture. Une sortie inédite, pourtant. Le projet de film du réalisateur Joachim Lafosse inspiré par l’affaire Lhermitte ? « Même si ce n’est pas dans mes habitudes de commenter, si ça n’avait dépendu que de moi, j’aurais attendu quelques années avant de réaliser ce type de film », grince Fadila Laanan. Une remarque faite « à titre personnel ». Mais une façon à peine masquée d’exprimer sa désapprobation.

Le film, provisoirement intitulé « Aimer à perdre raison », entend donner une vision personnelle d’un fait divers tragique qui est encore présent dans tous les esprits. En février 2007, une Geneviève Lhermitte à bout assassinait froidement ses cinq enfants. L’annonce de ce projet a suscité une polémique qui n’est pas prête de s’éteindre. Les questions fusent : pourquoi si vite ? pourquoi donner un autre regard alors que la vérité judiciaire vient à peine d’être prononcée ? Des réactions virulentes, parfois.

Au cabinet de la ministre de la Culture, on ne cache pas son malaise. Tout en précisant que l’on a suivi les règles. Sans s’immiscer. « Les films réclamant un financement sont composés de professionnels du secteur, soutient Fadila Laanan. Dans ce cas-ci, la commission m’a présenté un avis positif que j’ai suivi. Quand vous recevez un avis d’experts, vous le suivez sinon vous devez justifier votre refus. Et, si je l’avais refusé, on m’aurait accusé de censure. »

La Communauté française, appuie encore son cabinet, investira quand même 620.000 euros dans ce projet. « Ce n’est pas rien, c’est l’équivalent d’un théâtre pendant un an. C’est pour cela que nous avons demandé l’avis d’un juriste extérieur, spécialisé en droit à l’image. Nous ne voulons pas soutenir financièrement un film pour qu’il reste dans un grenier. » mais, c’est dit : c’est un soutien contraint.

« Pure fiction », inspiré de l’affaire Dutroux

En 1998, soit deux ans après l’affaire Dutroux, le cinéaste belgo-polonais Marian Handwerker (La Cage aux Ours, Voyage d’hiver, Marie…) présentait Pure fiction, un long métrage inspiré du drame qui a secoué la Belgique. « Ce film est une étude sur l’horreur dans sa banalité », déclarait-il alors dans Le Soir. A l’époque, Pure fiction avait suscité une certaine polémique. Les uns le trouvant manichéen, partisan et accréditant la thèse des prétendus réseaux pédophiles. Les autres le jugeant réaliste et globalement salutaire. « Je m’étais inspiré des faits rapportés par la presse, raconte aujourd’hui le réalisateur, mais il ne s’agissait en rien d’un calque de l’affaire Dutroux ». Le sujet était évidemment sensible et totalement frais dans la mémoire collective. « J’ai filmé pour tenter de comprendre, sans voyeurisme, mais pour approcher au plus près cette « irruption du réel « comme disent les psychanalyses ».

Pour mener à bien cette « inspiration libre » de l’affaire, Marian Handwerker avait pris quelques précautions d’usage : pas de ressemblance physique avec les protagonistes réels, pas trop de détails précis, une modification de la chronologie des faits… « J’avais par ailleurs pris la peine de soumettre au préalable le scénario aux parents des victimes », explique l’auteur.

Il n’empêche, dès sa sortie, Pure fiction suscita une certaine controverse : « Il y a eu des courriers de lecteurs indignés, dans Le Soir notamment. Certains parlaient d’indécence, d’autres m’accusaient d’avoir fait ce film pour de l’argent, etc. ». Les familles des victimes, elles-mêmes, étaient divisées. De leur côté, Carine et Gino Russo et Marie-Noëlle Bouzet avaient signé un texte dans Le Soir dans lequel ils critiquaient cet œuvre qui « plonge l’opinion dans le doute le plus absolu » et donne « l’impression de vouloir en dire trop ou pas assez ».

Malgré tout, Pure fiction a connu une certaine vie commerciale en salles. Et plus tard, RTL et la RTBF ont bataillé ferme pour obtenir les droits de diffusion. La chaîne publique emportant finalement le marché et réalisant un gros succès d’audience.

Le précédent Mazarine

Le 18 juin dernier, le jury de la Cour d’assises d’Indre-et-Loire reconnaît Véronique Courjault coupable d’infanticide sur trois de ses bébés. Elle est condamnée à 8 ans de prison. L’affaire, dite « des bébés congelés », avait démarré trois ans plus tôt. Entre-temps, à l’été 2007, Mazarine Pingeot, fille de l’ancien président français François Mitterrand, publiait, chez Julliard, un roman, Le cimetière des poupées, inspiré de l’affaire. A la clé, polémique en France, comparable à celle, aujourd’hui, chez nous, autour du film de Joachim Lafosse. Voici comment l’écrivaine se défendait (1) :

« C’est un sujet fascinant qui engage la femme dans sa féminité. Ces meurtres rejoignent le déni de grossesse qui est une pathologie à part entière. Mais ce n’est ni un crime social, ni un crime de sang, de haine ou de vengeance. C’est à la fois un crime ancestral et un acte qui n’en finit pas d’interroger l’actualité. (…) J’ai voulu travailler sur l’humain. Pas dans la compassion, mais dans l’empathie. Le travail de l’écrivain permet surtout de mettre entre parenthèses toute idée de jugement. (…) La famille Courjault avait le droit de se sentir inquiète, mais ce débat de savoir si un écrivain peut ou non s’inspirer d’un fait divers me paraît incompréhensible. Un écrivain doit être curieux de la société qui l’entoure. Les choses monstrueuses nous renvoient à nous-mêmes et elles disent tous quelque chose de la nature humaine. Ce qui m’a le plus frustrée, c’est qu’on a parlé de mon livre sans l’avoir encore lu. »

(1) sur www.actualitedulivre.com/

« à nos limites »

Joachim Lafosse ne souhaite pas réagir à la polémique suscitée par son projet de film consacré à l’affaire Lhermitte. Pour éviter de donner des arguments à d’éventuels recours en justice. Ses producteurs Jacques-Henri et Olivier Bronckart ont simplement rappelé les intentions du réalisateur dans un communiqué citant ces quelques mots : « Il y a chez moi, comme pour l’écriture du mythe chez les Antiques, le désir de rendre symbolique, de dégager du sens, de filmer plus la condition humaine qu’une prétendue réalité du fait divers. » Et de poursuivre : « Mon travail est l’affirmation d’une subjectivité assumée qui est proposée en partage au public. » Ce film, rappelle les producteurs, poursuivra « les réflexions entamées par ses films précédents ». Dans Nue Propriété et Elève Libre, Lafosse se penchait sur nos limites, cette frontière ténue entre la raison et la folie.

Me Guilmot : « Un équilibre entre liberté de la presse et droit à l’oubli »

Alain Guilmot, vous êtes avocat au barreau de Bruxelles, spécialiste du droit de la presse et des droits intellectuels. Est-il légitime pour un cinéaste de s’emparer de fait divers pour réaliser une fiction ?

Sur le plan de la légitimité, je crois que l’art trouve sa source d’inspiration où il veut et que la réalité sous toutes ses formes est une de ces sources.

Existe-t-il des principes de droit que les protagonistes d’une affaire judiciaire peuvent invoquer pour s’opposer à ce que leur histoire soit publiquement évoquée au cinéma, par exemple ?

Oui. Le droit consacre le droit de la personnalité sous divers aspects : droit à l’image, droit au respect de l’intimité de la vie privée et même droit « à l’oubli ». Le droit à l’oubli est une création jurisprudentielle ; c’est le droit de la personne qui a été reconnue coupable de crime ou de délit de s’opposer dans certaines circonstances à ce que son histoire, encore aurait-elle fait l’objet d’une couverture médiatique lors de son procès et de sa condamnation, à ce que ses démêlés judiciaires soient rappelés au public.

Il s’agit là d’une restriction très sérieuse à la liberté de la presse.

Disons que c’est une restriction à l’abus éventuel dans l’exercice de la liberté d’expression. Le droit de la presse est un exercice difficile dans lequel le juge est invité à pondérer les intérêts qui sont en conflit. Et il doit le faire tant au niveau de l’appréciation du comportement des journalistes poursuivis qu’en ce qui concerne l’étendue des mesures qu’il lui est demandé de prendre. Pondérer les intérêts, c’est concevoir que l’exercice de bonne foi de la liberté d’informer est plus qu’une simple liberté : c’est une nécessité sociale majeure. C’est, pourrait-on dire, une pièce essentielle en démocratie et la chose doit être rappelée, parfois d’autant plus quand le moteur montre des signes d’usure. En partant de ce postulat, le juge est invité à équilibrer les droits en conflit : celui de l’individu qui a droit au respect de sa vie privée, à son image et, le cas échéant, à l’oubli de ses fautes passées et celui de la société qui a le droit d’être informée.

Dans le cas d’une fiction, peut-on encore parler de « droit d’être informé » dans le chef du public ?

Cela dépend ce qu’on vise. Il existe des émissions, en France notamment, souvent inspirées de modèles anglo-saxons d’ailleurs, qui mélangent rappel de faits historiques et fiction, dans lesquelles les protagonistes sont représentés par des acteurs dans des extraits qui émaillent un reportage sur une affaire judiciaire par exemple. Dans ce cas-là, on peut parler de droit à l’information puisque l’émission a pour objet d’informer sur des faits, fussent-ils anciens.

Dans d’autres cas, le recours au fait divers sera simplement la trame factuelle qui servira d’inspiration à une fiction dont l’objet n’est plus l’information en tant que telle. Ce n’est plus le droit à l’information qui est en jeu mais le droit à l’expression, éventuellement même à l’expression artistique. Tout sera à nouveau question d’appréciation.

Il y a naturellement une différence que chacun perçoit entre le fait de se saisir de l’histoire de quelqu’un pour en faire un sujet de divertissement et celui de faire des références, mêmes appuyées ou détaillées à une affaire judiciaire réelle pour créer une œuvre de fiction dont le but est d’interpeller, de sensibiliser, voire d’émouvoir.

Les juridictions françaises ont eu à connaître récemment de deux litiges dans lesquels des solutions différentes sont intervenues : le tribunal de grande instance de Paris a ainsi rejeté une demande d’interdiction de diffusion d’une docu-fiction sur « l’affaire Grégory » introduite par un des témoins de ce dossier hyper médiatisé. Il a jugé en effet que le droit au respect de la vie privée cédait le pas devant le droit à l’information en matière criminelle.

Par contre, dans une autre affaire, la Cour de cassation française a donné la priorité au respect de la vie privée en considérant qu’y portait atteinte la publication d’un roman policier qui faisait usage de manière précise de faits réels qui avaient à l’époque été relatés dans la presse et qui mettait en scène des personnages très proches des protagonistes du dossier.

On voit que l’équilibre est un exercice difficile et que les solutions ne sont pas toujours claire. De là à dire que la réalité ne peut pas servir de source d’inspiration créative, il y a un pas bien trop large. On se souviendra que Marcel Proust trouvait la sienne tout à la fois dans les faits divers des journaux et dans les … annuaires des chemins de fer.

La vérité, toutes les vérités

Carte blanche

Vincent Magos Psychanalyste, responsable de la Coordination de l’aide aux victimes de maltraitances

Une mère assassine ses enfants, toute une population est en émoi, le procès a lieu, la vérité est prononcée. Rideau, c’est fini. Ou du moins, le voudraient, ceux qui s’émeuvent qu’un cinéaste envisage de s’en inspirer.

Dans nos sociétés où l’innocence magnifiée de l’enfant vient faire écran à la difficulté des adultes de quitter leur toute-puissance infantile, il n’est pas étonnant alors que les figures du pédophile et de la mère infanticide servent d’icônes, fassent la « une » des médias ainsi que l’objet privilégié des frissons et des opprobres contemporains.

Rester collé au fait divers, chaque mois renouvelé, chaque fois sanctionné par la justice n’aide en rien à comprendre en quoi cela nous concerne. La consommation des nouvelles vient ainsi nourrir la conviction d’un monde bien organisé entre les bonnes gens et les autres.

Dans son cabinet, le psychanalyste entend les tumultes intérieurs, écoute ces itinéraires chaque fois uniques et, pour ne pas être englué dans ces histoires, il partage son expérience avec ses collègues. Ensemble, ils construisent des théories. « Notre façon prosaïque de lutter contre le Démon consiste en ceci, que nous le décrivons comme un objet scientifiquement saisissable », écrivait S. Freud à S. Zweig en 1925

Si le psychanalyste peut aider un sujet à apaiser ses chaos, ou à dénouer les liens qui l’emprisonnent, il ne peut apporter d’éclairage public pour des raisons de confidentialités bien sûr et aussi parce que ses théories, on vient de le voir, sont une mise à distance de l’horreur. C’est pourquoi il faut remercier les artistes quand ils nous font entendre, de l’intérieur, la voix du parent infanticide : Euripide ou Corneille (Médée), hier ; Véronique Olmi (Bord de mer), Emmanuel Carrère (L’adversaire) ou Mazarine Pingeot (Le cimetière des poupées) plus récemment.

Face à l’horreur, souvent à tort considérée comme innommable, l’artiste nous aide à deux niveaux.

Les tragédies publiques qu’elles soient d’ordre politique comme la Question royale ou criminelles comme les tueurs du Brabant wallon ou l’affaire Dutroux laissent des traces traumatiques malgré les rituels d’apaisement organisés dans l’espace parlementaire ou judiciaire. Ces blessures ont à être élaborées peu à peu, et l’artiste, par sa mise en récit, nous y aide. Il ne cherche pas la véracité objective des faits, il fait le lien entre une tragédie et toutes celles qui ont déjà été vécues par l’humanité. Sa version du mythe est vraie au même titre que toutes les autres versions. Et les mythes, on le sait, aident les humains à être humains, ensemble face au ciel qui peut leur tomber sur la tête.

L’autre dette que nous avons envers l’artiste est celle d’un trajet intime. Freud remercie Zweig de sa « plongée dans la vie intérieure des hommes démoniaques », d’autant que ces démons rejoignent ceux de nos rêves et de nos fantasmes, ceux qui nous habitent car il n’y a pas deux axes, celui du bien et celui du mal. En termes de prévention, nous pouvons d’ailleurs dire que reconnaître la part de haine que l’on éprouve vis-à-vis de ses enfants réduit le risque que l’agressivité soit agie.

Entrer dans l’œuvre, accepter le partage de l’artiste, c’est donc oser quelque peu mettre en lumière notre ombre à nous.

S’il peut y avoir une certaine vérité journalistique, s’il y a la vérité judiciaire, qu’il n’est nullement question de remettre en cause, il est encore des vérités plus sombres, plus intérieures, plus inaccessibles. Il nous faut remercier les artistes de les exprimer publiquement.

Seul le fou du Lotus bleu peut croire que la vérité est Une, et vouloir couper la tête de Tintin, pour que celui-ci en soit définitivement convaincu.