Le flash mob : inutile, éphémère, héroïque

MAKEREEL,CATHERINE

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Mercredi 30 novembre 2011

Phénomène Une « Blast Dance » ce samedi à Flagey

Pas une semaine ne passe sans un nouveau buzz sur internet, sans une nouvelle vidéo de ces « flash mob » (rassemblement éclair), ces foules qui surgissent de nulle part dans un lieu public pour effectuer une danse, un « freeze » (tout le monde s’immobilise) et autres actions convenues à l’avance, devant un public éberlué, avant de se disperser aussi vite qu’elles sont apparues. Les adeptes de Youtube auront vu circuler les flash mob les plus célèbres : le hall de la gare Centrale d’Anvers qui se transforme en chorégraphie géante sur la sautillante Mélodie du Bonheur, les 20.000 fans d’Oprah Winfrey qui dansent en chœur sur une chanson des Black Eyed Peas, ou encore le flash mob de baisers homos devant le pape à Barcelone. Qu’il porte un message politique ou s’accomplisse pour le seul plaisir de la communion, le flash mob frappe les esprits.

Même si le phénomène est aujourd’hui largement récupéré par l’événementiel ou la publicité, il reste un baromètre fascinant de notre époque. Avant tout parce qu’il reflète une société friande d’immédiateté mais aussi parce qu’il est indissociable d’internet et de sa puissance virale, sans laquelle il ne pourrait exister. Clément Thirion en a fait l’expérience mobilisant, via les réseaux sociaux, une centaine de participants pour son projet The Blast Dance, que l’on a vu à l’œuvre il y a peu, avec ses danseurs prenant les passants par surprise sur le Mont des Arts et ailleurs dans la capitale. Et dont un nouvel épisode se fomente ce samedi : les danseurs amateurs se regroupent pendant quelques heures pour apprendre des chorégraphies et ensuite les danser sur des places publiques. S’ils s’entraînent sur la chanson « Total Eclipse » de Klaus Nomi, la seule musique présente lors de leur flash mob dans la ville est celle des souffles et des corps en mouvement. Pour danser ensemble, il faut s’écouter respirer. Belle poésie du geste.

« J’ai flashé sur les paroles et la musique ringarde de Klaus Nomi qui reflète parfaitement le côté absurde et désuet de vouloir danser pour sauver le monde », avoue Clément Thirion, comédien et danseur, actuellement en résidence à l’L. Tout comme Macha Makeïeff, des Deschiens, écrivait que « le rire est la seule réponse libre et humaine au désastre », Clément Thirion croit au Blast Dance comme « une réponse libre, humaine et collective au désastre ». « On peut se dire que répondre au désastre du monde en dansant est absurde. Que s’enchaîner à un pétrolier est sans doute concrètement plus efficace. Pourtant, se rassembler pour danser, se rassembler tout court, c’est quand même énorme, à un moment où on ne le fait plus beaucoup. La danse est l’une des formes d’expression humaine les plus primitives. Les danses dites “traditionnelles”, ou les bals, ont été un outil essentiel de cohésion sociale parmi les classes populaires. Récupérées et codifiées par les classes bourgeoises, ces danses traditionnelles sont tombées en désuétude. La danse est devenue “classique”, créée sur scène pour l’élite, et réservée aux danseurs professionnels. Notre société

occidentale s’est coupée de sa relation instinctive à l’expression corporelle. Dans son ouvrage Le besoin de danser, France Schott-Billmann souligne qu’avec les bals populaires, danses orientales ou africaines, ou rave parties, nos contemporains semblent redécouvrir le plaisir de danser. Un phénomène massif et populaire, dans lequel elle voudrait voir l’expression d’une utopie, celle d’une société planétaire, organiquement fraternelle et festive. »

Attention, le Blast Dance ne prétend à aucune forme de résistance. Il se veut un acte gratuit pour le simple plaisir de danser ensemble. « Les mouvements de masse me fascinent. J’ai l’impression que les gens s’oublient, qu’ils vivent quelque chose au-delà d’eux, de leur individualité. Il y a quelque chose de très ambigu, un mélange d’extase et de frayeur. Les foules font peur aussi, elles peuvent être des poudrières », analyse l’artiste, qui se nourrit de cette expérience pour un projet, en théâtre cette fois, autre art de l’éphémère, qu’il dévoilera au prochain Vrak Festival. Pour le moment, il se concentre sur la prochaine étape du Blast Dance, auquel il convie tout un chacun. « La séance d’entraînement n’est pas ouverte à tous, parce que je n’ai pas encore le cadre ni les moyens pour le faire. Par contre, j’ai posté la chorégraphie sur internet et ceux qui le veulent peuvent l’apprendre d’ici à samedi, pour nous rejoindre, et entrer dans la danse, place Flagey à 16 h 30. »

Rendez-vous sur le site du projet : www.kosmocompany.net

Peut-on faire la fête au 16 rue de la Loi ? Avec leur côté alternatif et la puissance du nombre, les

Peut-on faire la fête au 16 rue de la Loi ?

Avec leur côté alternatif et la puissance du nombre, les « flash mob » servent parfois la contestation ou la provocation. Des rassemblements éclairs, parfois langoureux, comme les baisers homosexuels de masse devant Sa Sainteté, parfois sportifs, comme les « masses critiques », ces manifestations de cyclistes bloquant le trafic de voitures pour reconquérir les villes. Le principe est le même, réunir par SMS ou internet une foule pour accomplir une action symbolique ou festive, sans prévenir la police. On l’a vu ce samedi, ce genre d’action imprévue n’est généralement pas du goût des forces de l’ordre, surtout lorsque le rendez-vous a lieu dans la zone neutre entre parlement, bureau du Premier Ministre et Palais Royal. C’est là que ce week-end, un groupe de fêtards entendait faire la fête sous les fenêtres des négociateurs « pour les encourager ». Une petite rave party rapidement neutralisée par la police qui a embarqué une centaine de ces manifestants non violents et non menaçants pour leur faire passer la nuit au commissariat. Pourtant, avoir encore envie de faire la fête après plus de 500 jours de crise politique, ça mériterait plutôt une médaille.