Pionniers du commerce équitable

FAUX,FREDERIC

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Samedi 16 août 2008

Alimentation Il y a vingt ans, au Mexique, le premier contrat de Max Havelaar

La coopérative Uciri, au Mexique, a été la première à s’engager avec Max Havelaar en 1998. Bilan mitigé.

État d’Oaxaca (Mexique)

De notre envoyé spécial

Adelaido Bailon Faustino, producteur de café âgé de 39 ans, a presque toujours travaillé sous le régime du commerce équitable. C’est dans ces montagnes de l’isthme de Tehuantepec, où il possède deux hectares de caféiers, que Max Havelaar a signé en 1988 son premier contrat. Avec la coopérative Uciri, qui rassemblait alors quelque mille producteurs indiens d’origine mixtèques ou zapotèques. Dans cette région, le café arabica, cultivé à l’ombre de grands arbres, est la principale source de revenu depuis la fin du 19e siècle. Uciri a ainsi été la pionnière mondiale du commerce équitable.

Pourtant, depuis quelques années, la petite communauté commence à douter. « Les acheteurs indépendants de café, les coyotes, deviennent de plus en plus agressifs, explique Adelaido. Comme les cours mondiaux du café sont très hauts, ils offrent des prix supérieurs à ceux de la coopérative ; ils proposent aussi d’échanger le café contre du ciment ou des tôles pour le toit. Alors les gens vendent leur production aux coyotes, même s’ils sont membres de l’Uciri… Et il ne reste plus rien pour la coopérative ! »

Lorsque le prêtre-ouvrier hollandais Frans van der Hoff, fondateur de l’association internationale Max Havelaar, qui défend un commerce équitable entre les pays pauvres et les pays riches, s’est installé dans ce recoin perdu de l’Etat d’Oaxaca au début des années 80, les choses étaient plus simples. Comme il l’a souvent rappelé, il s’agissait alors d’offrir aux caféiculteurs un prix qui corresponde à leurs besoins et garantisse de bonnes conditions sociales et environnementales de production.

Le commerce équitable du café, qui n’est pas une « capitulation devant l’idéologie du marché », mais impose « des corrections fondamentales au néolibéralisme », avait désormais un prix : 141 dollars le quintal, décomposé en un prix de base de 121 dollars, plus 5 dollars d’action sociale et 15 dollars pour la promotion de la culture biologique.

Face à des cours du café qui tombèrent jusqu’à 70 dollars le quintal, le label Max Havelaar permit de sauver des milliers de familles de la faillite. Mais quand les cours s’envolent, comme c’est le cas aujourd’hui, c’est le commerce équitable qui plonge ! A Lachiviza, les entrepôts de l’usine de séchage d’Uciri n’ont reçu cette saison que 650 tonnes de café, au lieu des 900 tonnes habituelles. « On a toujours le même nombre d’adhérents, mais ils vendent une partie de leur production aux coyotes… C’est ce qui se passe quand les cours du café passent au-dessus de 125 dollars », constate Javier Eleuterio Cabadell, responsable de la commercialisation d’Uciri. « Certains de nos contrats avec les acheteurs européens nous permettent de négocier un prix supérieur à celui du commerce équitable… On peut rester dans la compétition. Le problème, c’est que nous demandons beaucoup plus d’efforts à nos producteurs. »

Car le prix n’est qu’une partie du problème. Le commerce équitable, s’il a supprimé les intermédiaires et leurs commissions, a imposé d’autres contraintes. Alors que les coyotes achètent le café en vrac, sans contrôler sa qualité, Uciri demande un café trié, sans déchets. « Le café organique, c’est beaucoup de travail, rappelle Adelaido. Il faut faire son compost, désherber à la main, planter des haies. Comme il faut aussi cultiver du maïs et des haricots pour nourrir la famille, ceux qui ne produisent que quelques centaines de kilos de café par an préfèrent arrêter. »

Le fonctionnement de la coopérative, qui impose à ses membres de multiples réunions, et des charges bénévoles, achève enfin de décourager les moins motivés. « Les temps ont changé, regrette Isaias Martinez, cofondateur d’Uciri. Les gens peuvent se déplacer, ils ont la télévision, ils ont d’autres besoins… Ils n’ont plus de temps pour la communauté. »

Les relations entre les leaders du commerce équitable et leurs affiliés, enfin, ne sont plus les mêmes.

Max Havelaar, qui contrôle 75 % du marché européen, travaille avec des géants comme McDonald’s et ambitionne aujourd’hui de labelliser de l’or, des diamants ou des séjours touristiques dits « équitables ». Et d’autre part, les producteurs de café ont bataillé ferme pour faire évoluer le prix d’achat du café à la hausse. « Fairtrade Labelling Organizations (FLO), qui regroupe les marques du commerce équitable, affirmait que le marché ne suivrait pas une augmentation, se souvient Isaïas Martinez. Il a fallu négocier au Mexique, au Nicaragua, au Pérou, pour que finalement FLO accepte – seulement l’année dernière – de monter le prix à 156 dollars. »

Alors, vingt ans après, le bilan des pionniers du commerce équitable est forcément partagé. Malgré l’effort que font les acheteurs de café Malongo, principal client d’Uciri, les caféiculteurs de l’isthme de Tehuantepec restent pauvres. Les revenus moyens restent en dessous de deux dollars par jour, en dessous du salaire minimum mexicain, et les enfants migrent toujours vers les Etats-Unis, compromettant la récolte du café faute de main-d’œuvre.

Les conditions de vie d’Adelaido et des 2.500 autres coopérateurs, répartis dans plus de 50 villages, restent cependant meilleures que celles de ses voisins. Grâce à la prime d’action sociale, il bénéficie d’un centre de santé et d’un réseau de transport efficace. L’aide à la culture biologique a également permis de créer un Centre d’éducation paysanne, pour diffuser ces techniques parmi les jeunes. « Les petits producteurs doivent s’unir sur tous les continents pour peser face à FLO et à Max Havelaar, quitte à créer un jour notre label alternatif, conclut Isaïas Martinez… Mais pour l’instant, on ne peut pas se passer d’eux. »