PLEINS FEUX DIPLOMATIQUES SUR LE DOSSIER ALLEMAND UN COCKTAIL POUR RENDRE LA PILULE MOINS AMERE

LEFEVRE,PIERRE; OLSEN,JAN M.

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Mercredi 6 juin 1990

Pleins feux diplomatiques sur le dossier allemand

Un cocktail pour rendre

la pilule moins amère

Aujourd'hui à Leningrad, comme chaque jour, quelques couples de jeunes mariés iront fleurir le monument aux défenseurs héroïques de la ville contre l'envahisseur nazi, et dans les musées, on exposera longuement aux touristes les affres du fascisme allemand.

Pourtant, il faudra bien qu'un jour les Soviétiques se fassent à l'idée que l'Allemagne n'est plus la même, qu'elle se réunifie, qu'elle est démocratique et occidentale. Et qu'elle peut s'allier avec le camp de son choix. M. Bush n'a pas réussi, le week-end dernier, à en convaincre M. Gorbatchev. Le dossier n'a pas été débloqué. Un petit pas a néanmoins peut-être été fait. Le sommet de Washington a au moins établi la volonté des deux présidents de trouver une solution.

Le ballet diplomatique a en tout cas repris de plus belle pour tenter de concevoir le nouvel ordre de sécurité européen de l'après-réunification. Pour tenter, diront certains, de faire avaler à Moscou la couleuvre de l'Allemagne réunifiée dans l'Otan.

Les ministres des Affaires étrangères des deux superpuissances se sont déjà retrouvés mardi à Copenhague avec leur collègue allemand, M. Hans-Dietrich Genscher. En fin de semaine, le chancelier Kohl sera aux Etats-Unis où il rencontrera une nouvelle fois le président Bush.

Entre-temps, les ministres des Affaires étrangères des pays de l'Otan, réunis jeudi et vendredi en Ecosse, auront fait avancer leur réflexion sur les nouvelles stratégies de l'organisation atlantique.

Si le sommet Bush-Gorbatchev n'a pas dégagé de solution, le mouvement au moins se poursuit. A Washington, en réalité, la question a gagné en complexité, mais peut-être a-t-elle de ce fait trouvé des pistes de déblocage. Il est maintenant manifeste que tout sera lié, que l'unification allemande et la recherche de nouveaux équilibres politico-militaires en Europe iront de pair. Gorbatchev a été clair. Il ne veut pas être isolé, il désire participer activement au processus et nonobstant la dilution du Pacte de Varsovie, il entend que les équilibres établis au cours des dernières décennies, au prix de millions de morts, soient respectés. Faute de quoi, il pourrait, dit-il, bloquer tout le processus.

Les travaux de la conférence «2+4» (les deux Allemagnes et les quatre puissances victorieuses) qui reprendront à la fin du mois, les négociations CFE de Vienne sur le désarmement conventionnel en Europe, la réflexion de l'Otan sur son devenir, qui devrait se préciser début juillet lors du sommet de l'Organisation, les travaux préparatoires au sommet de fin d'année de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, tout paraît désormais étroitement lié. Moscou ne peut accepter telles quelles la perte de la RDA au profit de l'Otan et la neutralisation du reste de l'Europe orientale. Il s'agit de mettre au point un nouveau cocktail qui rende la pilule moins amère.

Quelques idées circulent. Le secrétaire d'Etat américain a parlé d'un plan en neuf points présenté à M. Gorbatchev. Une solution, c'est sûr, passera par un certain renforcement du rôle de la CSCE, mais sans aller sans doute jusqu'à en faire ce conseil paneuropéen de sécurité, éventuellement doté de ses propres forces de paix, dont aurait parlé M. Gorbatchev. Cela lui donnerait un droit de veto sur la scène européenne dont les Occidentaux ne veulent pas. Il y aura aussi réduction de la future armée allemande, mais en essayant de ne pas trop la singulariser. Les négociations de Vienne joueront un rôle capital sur ce plan. Elles sont la clé de la solution, a même affirmé le chancelier Kohl. On parle également d'un deuxième traité CFE qui serait négocié dans la foulée du premier. Enfin, on compte sur l'aide économique que les Occidentaux, les Allemands surtout, pourront offrir à l'URSS pour la convaincre. Reste à voir si tout cela sera suffisant pour rendre une certaine marge de manoeuvre à M. Gorbatchev.

A Washington, le chef du Kremlin a donné l'impression de souhaiter qu'une solution, politiquement acceptable, soit trouvée. Il ne veut pas mettre de bâtons dans les roues de la réunification, a-t-il dit. Il a accepté de conditionner la tenue d'un sommet des trente-cinq pays de la CSCE, en fin d'année à Paris, à la conclusion d'un accord CFE, autrement dit de lier son propre ancrage européen à une réduction drastique de ses forces conventionnelles. A Washington, il a également préconisé de synchroniser la solution des aspects extérieurs de la réunification avec ses aspects intérieurs. C'est un progrès, semble-t-il, par rapport à la proposition de M. Chevardnadze, faite lors de la première réunion des «2+4», de dissocier les deux approches. Sachant que M. Kohl entend achever la réunification «intérieure» avant la fin de l'année, en fait au moment où la négociation CFE doit se conclure et où le sommet de la CSCE doit se tenir, c'est éventuellement à un calendrier accéléré que M. Gorbatchev aurait de la sorte donné son aval.

En dehors de ses aspects politiques, le dénouement de l'affaire demande aussi, en URSS, un traitement psychologique. Il s'agit d'y modifier la perception de menaces qui restent fortes aux yeux de la nation soviétique entière. Sur ce plan au moins, le sommet de Washington et les manifestations d'amitié qui l'ont accompagné à l'endroit de M. Gorbatchev devraient s'avérer bénéfiques.

PIERRE LEFÈVRE

Un pas vers le désarmement

COPENHAGUE

De notre correspondant

particulier

La deuxième Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), axée sur les droits de l'homme, s'est ouverte mardi à Copenhague. Mais, dès l'ouverture, la Conférence a abordé la question de l'unité allemande, suite à la présence de 33 des 35 ministres des Affaires étrangères membres de l'organisation, dont ceux des États-Unis, de l'URSS et des deux Allemagnes.

A la fin du sommet soviéto-américain de Washington, les ministres des Affaires étrangères des deux superpuissances, James Baker et Edouard Chevardnadze, avaient été mandatés par George Bush et Mikhaïl Gorbatchev pour poursuivre à Copenhague les négociations sur l'Allemagne unifiée. D'entrée de jeu, M. Chevardnadze a proposé une nouvelle réduction des missiles à courte portée en Europe centrale. Selon cette proposition soviétique, la réduction consiste en 60 rampes de lancement de missiles tactiques, 1.500 têtes nucléaires, plus de 250 unités d'artillerie.

C'est une proposition intéressante qu'il faut examiner maintenant, a déclaré le ministre belge des Affaires étrangères, Mark Eyskens. Ce qui importe, c'est de trouver un accord dans le cadre des négociations bilatérales. Nous accordons beaucoup plus d'importance à la solution des problèmes qui se posent au niveau des négociations à Vienne dans le cadre des CFE, ainsi qu'à la solution des dernières difficultés qui demeurent dans le cadre des négociations Start. Il faut déblayer le terrain avant de pouvoir tenir la grande conférence des 35 pays de la CSCE, à la fin du mois de décembre, comme nous en sommes convenus ici.

Le ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, a invité officiellement, mardi, ses 34 collègues au sommet extraordinaire, qui se tiendra vraisemblablement du 19 au 21 décembre au palais de l'Unesco, à Paris. Mardi après midi, le chef de la diplomatie soviétique a eu des entretiens avec ses homologues de la RFA et de la RDA. En soirée, M. Chevardnadze devait rencontrer le secrétaire d'État américain. Quant à la conférence sur les droits de l'homme, elle ne devrait commencer qu'une fois que les ministres seront partis.

JAN OLSEN