POUR BETONNER LA MONNAIE UNIQUE,L'ALLEMAGNE FAIT DE LA SURENCHERE

DE MUELENAERE,MICHEL

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Mardi 19 septembre 1995

Pour bétonner la monnaie unique, l'Allemagne fait de la surenchère

De hauts responsables allemands réclament des critères de convergence plus stricts pour la participation à l'union économique et monétaire. D'autres s'inquiètent de la discipline budgétaire après le démarrage de l'UEM. Même si le traité reste intouchable, le dossier de la monnaie unique est toujours grand ouvert.

ANALYSE

Personne ne veut officiellement toucher à l'Union économique et monétaire (UEM), fragile édifice issu du traité de Maastricht. Mais depuis quelques jours, les coups se multiplient. En Allemagne et dans les milieux libéraux, certains hommes politiques et économistes demandent un renforcement des critères de convergence. Au sein du groupe de «sages» qui prépare la réforme du traité européen, un autre front est ouvert. On y parle de «rééquilibrer» l'UEM et d'en renforcer le « pilier» économique.

Point commun de ces démarches : le danger, en rouvrant la discussion sur les conditions de passage à la monnaie unique, de remettre en cause l'ensemble du dispositif, alors que les modalités de ce passage ne sont pas encore fixées. Un débat inévitable. Les ministres des Finances qui se réuniront à Valence les 30 septembre et 1er octobre prochains ne l'éviteront pas.

La semaine dernière, le ministre allemand des Finances, le libéral Theo Waigel, réclamait des mesures supplémentaires pour assurer la discipline budgétaire après le passage à la monnaie unique. Ces «mesures» consisteraient en un engagement des Etats participants à limiter leur déficit public à 1 % de leur produit intérieur brut. Le traité de Maastricht prévoit que pour adopter la monnaie unique, les Etats devront présenter un déficit inférieur à 3 %.

Dès la phase finale, ceux qui auront un déficit excessif se verront infliger des «sanctions» par leurs pairs. Ces sanctions vont de la demande d'«informations supplémentaires» lors des émissions d'emprunts, à des amendes d'un montant approprié, en passant par une limitation des prêts de la Banque européenne d'investissement. Lundi, le secrétaire d'Etat allemand aux Finances, Juergen Stark, a estimé que ce système de sanctions était trop lourd à appliquer et difficile à mettre en oeuvre.

Il faut signaler que certains, dans le sérail politique belge, ont joué avec une idée très semblable. Dans une de ses premières moutures, la «note de politique» du gouvernement sur la révision de Maastricht suggérait la détermination de critères de convergence structurels, (...) de même que des procédures et des moyens afin de les rendre contraignants. Passée à la moulinette politique, la version finale du document adopté fin juillet indique qu'il s'imposera de maintenir une convergence macroéconomique entre les Etats membres de l'UEM.

Les déclarations de Theo Waigel ont secoué le landerneau européen. Mais le ministre sait que deux tiers des Allemands refusent l'abandon du mark au profit d'une monnaie européenne soupçonnée d'avance d'être «polluée» par des économies faibles. Il sait aussi que plusieurs banques locales conseillent à leurs clients de délaisser le mark pour le franc suisse, meilleur «valeur refuge». Même faible, le signal a été entendu à Bonn, analyse Peter Praet, économiste à la Générale de Banque. De leur côté, les financiers allemands ont émis de sérieux doute quant à la participation de l'Italie à l'UEM - alors que Rome s'efforce de «recoller» au peloton des devises européennes - mais aussi de la Belgique, dont l'endettement est toujours loin de la référence fixée par le traité (60 % du PIB).

Les déclarations de M. Waigel servent autant à rassurer à l'intérieur qu'à lancer un avertissement à l'extérieur, renchérit Yvonne Lacroix (Paribas). Elles ont parfois recueilli une approbation discrète, notamment du côté belge. Chacun rappelle cependant qu'il faut appliquer le traité, sans en changer les dispositions. Le déficit de 3 % ne peut être un simple artifice cosmétique, a dit le secrétaire d'Etat français aux Finances, Hervé Gaymard. On ne peut s'en affranchir ensuite.

La question posée par Theo Waigel subsiste cependant : que faire si, après son entrée dans l'UEM, un Etat accuse un déficit budgétaire intolérable ? Le sanctionner ? On a pu mesurer la difficulté de l'exercice lors d'un débat houleux au dernier sommet européen de Cannes. Les marchés peuvent-ils à eux seuls sanctionner l'Etat divergent en lui imposant des taux d'intérêt plus élevés ? L'exemple de l'union monétaire canadienne montre qu'il n'en est rien, indique Peter Praet. Une hausse des taux n'a pas empêché les provinces du Nouveau-Bruns-wick et du Saskatchewan de se surendetter !

La parade ? Une interprétation très stricte des critères de convergence. Et une franche utilisation des sanctions. Ouvert avec fracas, ce débat devrait bientôt se doubler d'escarmouches d'anthologie sur le «rééquilibrage» de l'Union économique et monétaire. Car l'UEM peut-elle n'être que «monétaire» ?

MICHEL DE MUELENAERE