POUR SALUER GIONO L'OEUVRE AVANT TOUT JEAN GIONO,LE PARTAGE ET LA RECONCILIATION TERRITOIRES SANS FOLKLORE,CONTRAIRES A IMAGERIE
MAURY,PIERRE
Page 1;3
Mercredi 14 juin 1995
Pour saluer
Giono
Né le 30 mars 1895, souvent considéré de manière restrictive comme le chantre de sa Provence, Jean Giono (dont nous plagions ici le «Pour saluer Melville») ne bénéficie pas d'une commémoration spectaculaire. Une série de publications mérite cependant qu'on revienne sur son oeuvre à laquelle la distance, vingt-cinq ans après sa mort, permet de rendre une juste dimension. Deux «Journaux» inédits, qui voient le jour dans un volume de la Pléiade, et le film très attendu de Jean-Paul Rappeneau, adapté de son roman «Le Hussard sur le toit», remettent dans l'actualité un auteur universel auquel le cinéma n'a pas toujours rendu justice - c'est la raison pour laquelle il mit lui-même en scène «Crésus», avec Fernandel -, et pour qui l'écrivain à avoir parlé le mieux de la Provence était... Shakespeare !
LIVRES
L'OEUVRE
AVANT TOUT !
Pour le centenaire de Giono, un volume de la Pléiade propose deux «Journaux» inédits
Sauf exception, ce n'est pas dans son journal qu'un écrivain donne le meilleur de lui-même. Les exceptions sont celles de quelques grands diaristes, une catégorie d'auteurs à laquelle Jean Giono n'appartient pas. L'essentiel de son oeuvre est romanesque, et déjà les quelques essais qui en sont, d'une certaine manière, une élucidation poétique paraissent un peu en marge des romans - même si certains de ces essais peuvent être tenus pour très importants, et on verra ci-contre qu'ils sont réédités pour le plus grand plaisir du lecteur. Encore l'appellation d'«essai» gagnerait-elle à être précisée dans le cas de Giono. Pierre Citron, en tout cas, l'éditeur du plus récent volume de la Bibliothèque de la Pléiade regroupant des textes de Giono - sous le titre : «Journal, poèmes, essais» - reconnaît ne l'utiliser que faute d'un mot mieux approprié pour recouvrir les textes autres que le Journal et les Poèmes. Plusieurs d'entre eux auraient presque pu figurer, en un sens, parmi les oeuvres romanesques : [...] Giono a romancé son Italie, romancé aussi les personnages réels qui ont vécu la bataille de Pavie et l'affaire Dominici. Mais, à y bien regarder, les «essais» qui figurent ici sont également, et peut-être avant tout, poétiques. Et à travers eux se poursuit, aussi, avec des interruptions et sous des masques, une sorte de journal du romancier-poète.
Parmi les titres rassemblés dans ce volume, les lecteurs de Giono auront peut-être quelques découvertes à s'offrir, entre les «Poèmes», «Village», «Voyage en Italie», « Notes sur l'affaire Dominici», «La Pierre», «Bestiaire», «Voyage en Espagne», «Le Badaud», «Le Désastre de Pavie» et «De certains parfums».
L'ÉCRIVAIN
ET L'HOMME PUBLIC
Mais l'intérêt de cette publication est surtout de mettre au jour les deux «Journaux» que tint Giono durant sa vie, de 1935 à 1939, puis en 1943 et 1944. Ces pages éclairent plusieurs épisodes de la biographie, et donnent à voir, de l'intérieur, comment Giono s'engagea en faveur d'une cause, fit des choix qui purent lui être reprochés. Les points précis sur lesquels il aurait eu besoin de se justifier trouvent ainsi leur place dans un parcours qui ne laisse pas indifférent. On verra, un peu plus loin, combien les anecdotes sont révélatrices.
La sensation la plus forte, cependant, est celle de se trouver face à un écrivain de race, un créateur auquel seule la littérature donne un moyen d'expression à sa mesure. Et la mesure est large, l'ambition immense, la volonté bien arrêtée.
Dans son travail, Giono se donne la force de poursuivre sans cesse, plus loin, ce qu'il entend mener à bien. Il ne se laisse pas distraire par les critiques venues de l'extérieur, comme celle que fait Ramon Fernandez à la parution de «Que ma joie demeure» : Je n'ai aucune estime pour Fernandez et ni ses éloges ni ses critiques ne sont du moindre poids. Qui lui dit que je recherche la concision dans le style et qui a décidé que c'est ce qu'il fallait rechercher. Je recherche le Rythme mouvant et le désordre. Toucher par la chair. Donner de la chair.
Giono se donne des consignes, nourries par ses lectures et adaptées à son usage : réconcilier, dans une approche panique du monde, son lecteur avec l'univers, lui faire prendre conscience de son appartenance à ce grand ensemble sans lequel il ne serait rien. L'enthousiasme parfois un peu naïf - mais tellement chaleureux - montré par Giono dans son travail se tempère d'un esprit critique aigu, exercé a posteriori sur une oeuvre qu'il juge imparfaite - alors qu'au moment où il l'écrivait il s'en montrait si satisfait. En 1943, il écrit : Après ces presque 20 ans de travail, je ne suis pas encore arrivé à écrire un vrai livre. Je n'ai pas assez travaillé.
Plus sévère encore, un peu plus tard, en 1944, il se fustige : Je voudrais être clair et faire quelque chose de valable. À peine s'il y a «Colline» et «Pour saluer Melville», mais mes grands romans sont ratés. Même «Le Chant du monde». Surtout «Le Chant du monde» que je ne peux plus sentir et « Que ma joie demeure» qui est veule. Je ne cesse de me faire des critiques bien plus dures que toutes celles que l'on me fait.
Que l'on ne s'y trompe pas : rien, dans ces mots, n'est ressenti comme négatif. Il s'agit toujours, pour lui, de prendre appui sur ce qu'il a déjà fait pour progresser. Car seule lui importe l'oeuvre, comme une mission supérieure à toutes les autres, et même au combat pacifiste qu'il mena avant la guerre. Si important soit celui-ci, il pèse peu au regard de l'écriture. La comparaison date de 1938 : En réalité, mon coeur me pousse (je pousse mon coeur) à lutter contre la guerre, pour l'homme, pour l'humanité, mais en vérité cette humanité et son bonheur sont parfaitement indifférents à ma joie personnelle et à mon corps. Je n'ai besoin que de créer des oeuvres d'art. C'est ma jouissance.
L'ENTRETIEN MANQUÉ
AVEC HITLER
Égoïsme forcené ? Ce serait un jugement bien rapide, face à un homme qui s'est comme lui investi dans la lutte pour les idées auxquelles il croyait, et en particulier ce pacifisme chevillé au corps. Il ne se faisait pas d'illusions sur le rôle dévolu aux écrivains dans la vie publique, comme on peut le voir quand Gide, Malraux et Aragon insistent ensemble auprès de lui pour qu'il participe, en 1935, au Congrès des écrivains. D'une part, il leur répond : Ici, avec ceux des campagnes où je vais de plus en plus, je suis utile. Je sais parler et je sais quoi dire. C'est donc que ma place est ici. D'autre part, il note dans son «Journal» : Les écrivains actuellement se donnent volontiers l'allure d'orateurs publics. Ils veulent conduire par la parole.
Cela ne l'empêche pas, en 1938, d'accepter la proposition d'Yves Farge qui tente d'organiser une entrevue avec Adolf Hitler. L'idée peut nous paraître, aujourd'hui, d'une totale inconséquence, et au moins d'une parfaite naïveté. Mais Giono montre à la fois une grande constance dans ses prises de position et une foi inébranlable dans la capacité de l'homme à entendre ce que d'autres ont à lui proposer. S'il accepte donc, c'est très clairement dans un seul but. Hitler n'a rien à lui dire, tandis que Giono veut lui faire savoir quelle est son unique proposition : Je ne peux aller voir Hitler que pour lui proposer en tout et pour tout qu'il prenne l'initiative d'un désarmement général, universel.
Et il répète plusieurs fois, dans sa réponse à Yves Farge, dans des termes qui varient à peine, quelle est la condition à laquelle il se rendra à l'entrevue. Celle-ci, bien sûr, n'aura jamais lieu. Et on juge comme on veut l'acceptation de Giono. Il est permis, cependant, d'y voir au moins une grandeur d'âme qui correspond bien, sur le plan humain, à l'ambition de l'oeuvre.
PIERRE MAURY
Jean Giono, «Journal, poèmes, essais». Édition publiée sous la direction de Pierre Citron. Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade », 1.645 pp., 2.992 F.
Jean Giono, le partage et la réconciliation
C'est presque un lieu commun : il y a en Giono deux écrivains, celui d'avant et celui d'après la Seconde Guerre mondiale, et l'un serait irréductible à l'autre, à tel point que les lecteurs sont souvent incapables d'embrasser les deux pans de l'oeuvre avec le même enthousiasme. Henri Godard, qui publie «D'un Giono l'autre» après avoir édité plusieurs oeuvres de l'auteur (il est par ailleurs surtout connu pour être un spécialiste de Céline), part de cette constatation :
Le grand mystère avec Giono, d'autant plus difficile à éclaircir qu'il s'offre en pleine lumière, est celui de ces deux moitiés d'oeuvre si éloignées l'une de l'autre. Ton, style, image donnée de l'homme, place faite au monde naturel, tout apparemment s'y oppose. [...] Encore aujourd'hui, Giono est l'exemple rare sinon unique d'un écrivain qui a non pas un, mais deux publics, dont chacun s'attache à la moitié d'oeuvre que l'autre ignore ou rejette. Lorsque quelqu'un vous dit aimer Giono, la première chose à faire est de s'assurer de laquelle de ces deux moitiés il s'agit - ce que, pour faire court, et sans même se contenter de parler de «manières» successives, on traduit plus d'une fois par : lequel des deux Giono ? comme si non pas l'oeuvre seulement, mais l'individu pouvait être scindé.
L'essayiste et le biographe se rejoignent parfaitement, puisque Pierre Citron, dans son nouveau «Giono» - adapté du livre plus important qu'il lui avait consacré il y a cinq ans -, marque lui aussi la coupure après la Seconde Guerre mondiale :
Nous abordons ici le second versant de son oeuvre. Certes Giono n'a pas changé de nature profonde. Mais, à l'intérieur de ses constantes, de puissantes modulations se laissent percevoir. La nature n'occupe plus chez lui qu'une place restreinte. Son univers est désormais avant tout humain, et centré sur des caractères hors du commun : plus souvent que des paysans ou des artisans, ce sont désormais des nobles, des bourgeois, ou des marginaux, rarement des intellectuels ou des artistes; ils sont parfois évoqués, on le verra, à travers leur paysage intérieur.
C'est un monde d'où l'exaltation de la joie a disparu : les moments rayonnants sont ceux du bonheur. Mais y ont fait aussi irruption, avec les épreuves de la guerre et de la prison, le mépris, parfois la haine, la conviction que le mal est présent partout sur terre, que les calculateurs secrets et égoïstes, les hommes d'argent, les tricheurs, peuplent notre domaine et souvent nous mènent à notre insu.
Comment, par conséquent, réconcilier ces deux faces ? Henri Godard a une solution que Pierre Citron ne peut évidemment adopter : abandonner la vision chronologique pour retrouver, à travers les différentes époques, les lignes de force, les traits communs qui prouvent que Giono, malgré son évolution sensible, est bien resté lui-même.
Il le fait notamment en consacrant une des quatre parties de son essai au «romancier de l'invention romanesque», déplaçant légèrement l'image de conteur de Giono pour montrer en lui l'auteur conscient des techniques modernes de narration, et s'en jouant pour mieux mettre en place son univers. Giono a commencé par écrire une « Naissance de l'Odyssée» qui, sous les apparences du burlesque, est surtout une histoire de genèse, celle de l'oeuvre qui est pour l'Occident le symbole même de la fiction.
Ainsi, au coeur même de la création, le mécanisme le plus intime présidant au récit est mis en évidence, et Henri Godard peut pousser son raisonnement jusqu'à «Noé», qui a été publié après la guerre et permet donc de prouver l'unité de la démarche : En prenant la création romanesque pour objet, «Noé» se situe au coeur de l'oeuvre de Giono, parce que le besoin auquel celui-ci répondait a toujours été d'une nature telle qu'il impliquait la conscience et l'émerveillement du pouvoir qui la créait.
Les fils tissés par Henri Godard se retrouvent, évidemment, dans le livre de Pierre Citron, mais organisés autrement, selon la succession des événements et des publications. Vision biographique, certes, mais riche cependant d'élucidations de l'oeuvre puisque Giono a utilisé abondamment les sources les plus proches de lui pour nourrir ses ouvrages.
Le goût de la liberté, qui court à travers la vie et les romans, est pour Pierre Citron une des constantes essentielles, qui lui permet aussi bien qu'à l'essayiste de réussir, la réconciliation entre les deux Giono - dont les textes sont, ici, abondamment cités, ce qui donne à son livre les avantages d'une présentation doublée d'une connaissance de l'oeuvre.
Pierre Citron peut conclure : Cet homme si gai dans la vie quotidienne a produit une oeuvre qui, si en se renouvelant elle passe de la joie au bonheur, si elle est, dans la maturité, teintée d'un humour aigu, est rarement gaie. Mais, dans sa prodigieuse richesse d'images, d'invention, de style, elle a le souffle, la lumière, l'ardeur de la liberté, et sa fascination ne peut que grandir; même dans sa veine la plus noire, Giono reste un «professeur d'espérance» - comme tant de grands poètes.
PIERRE MAURY
Henri Godard, «D'un Giono l'autre». Gallimard, 207 pp., 646 F.
Pierre Citron, «Giono». Seuil, «Écrivains de toujours», 191 pp., 401 F.
Territoires sans folklore, contraires à l'imagerie
Une série de rééditions au format de poche viennent d'apparaître, et elles ne sont pas nécessairement dues au centenaire de la naissance de Giono. Il est en effet de ces auteurs dont on ne cesse de retrouver l'oeuvre, et presque toujours avec le même bonheur. «Le Hussard sur le toit» est ainsi disponible dans une nouvelle présentation. La proximité de la sortie de l'adaptation cinématographique qu'en a tiré Jean-Paul Rappeneau en justifie évidemment l'actualité. C'est aussi, chez Gallimard, l'occasion de proposer, avec ce roman, le premier titre d'une nouvelle collection : «Folio Plus», où le texte se complète d'un dossier qui sera particulièrement utile dans le cadre scolaire, par les pistes qu'il ouvre et les informations qu'il apporte. Un cahier d'illustrations en couleurs, ici logiquement puisées dans le film de Rappeneau, ajoute au plaisir, puisqu'il ne faut pas laisser croire que la lecture, même à l'école, est un pensum. Signalons rapidement, puisqu'il s'agit d'une nouvelle collection, qu'elle se complètera, à partir de septembre, d'une série de titres puisés dans les oeuvres de Camus, Albert Cohen, Modiano, Louis Pergaud, Queneau, Nathalie Sarraute et Steinbeck.
«Jean le Bleu», qui est un livre très antérieur (1932, contre 1951 au précédent cité), et «Les Vraies Richesses» (1937) trouvent place dans la collection «Les Cahiers rouges», ce qui permet de rappeler comment Giono, auteur chez Grasset, signa aussi un contrat chez Gallimard, à la grande colère de son premier éditeur - le «Journal » dont il est question ci-contre, et qui est décidément une mine d'informations, relate ces événements où se mêlent histoires littéraire et éditoriale.
Le premier de ces deux ouvrages est nourri de souvenirs de jeunesse. L'auteur s'y met lui-même en scène avec déjà, en lui, le germe de l'écrivain. Le second, entre récit et essai, dit l'amour de la nature et de la campagne, contre la ville. Une fois de plus, on retrouve dans ces pages certains passages du «Journal», qui servit souvent de terrain d'essai à Giono.
Un an après «Les Vraies Richesses», Giono publie «Le Poids du ciel» dont il fait une charnière de son oeuvre. Retour au «Journal», encore : Je considère mon oeuvre comme se tenant étroitement tout entière depuis «Colline» jusqu'au «Poids du ciel» et tous les livres qui suivront. Si je mourais maintenant, elle ne signifierait encore rien après tout ce que j'ai écrit. Sans «Le Poids du ciel», rien de ce qui la précède n'est explicable. Avec «Le Poids du ciel», tout ce qui précède est intérieurement éclairé. Tout ce qui suivra devient nécessaire.
Et puis, un autre très beau livre, qui permet de remettre quelques idées en place, est réédité en «Folio». « Provence», publié pour la première fois il y a deux ans, c'est-à-dire bien après la mort de son auteur, est un recueil de textes sur la terre où Giono vécut et où il situa un grand nombre de ses livres. Un ensemble comme celui-ci balaie la légende selon laquelle Giono serait un écrivain régionaliste, car il a une manière de parler de son pays qui lui épargne le folklore parfois pesant dont une imagerie facile l'affuble souvent. Je ne connais pas la Provence, écrit-il. Quand j'entends parler de ce pays, je me promets bien de ne jamais y mettre les pieds. Voilà pour éliminer le régionalisme. Et, pour ouvrir à l'universel : L'écrivain qui a le mieux décrit cette Provence, c'est Shakespeare. Quel que soit l'événement qui vienne donner un sens à la vie, il est béni. Plus il est violent, plus il est délectable.
P. My
Jean Giono, «Le Hussard sur le toit». Gallimard, «Folio Plus, no 1, 575 pp., 238 F.; «Jean le Bleu». Grasset, «Les Cahiers rouges», no 205, 345 pp., 422 F.; «Les Vraies Richesses». Grasset, «Les Cahiers rouges», no 208, 217 pp., 354 F.; «Le Poids du ciel». Gallimard, «Folio Essais, no 269, 207 pp., 218 F.; «Provence». Gallimard, «Folio», no 2721, 353 pp., 218 F.
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