POURQUOI LE CINE BELGE A-T-IL DES AILES ?

HONOREZ,LUC

Page 8

Mardi 20 janvier 1998

CINÉMA

«Ma vie en rose» couronné par un Golden Globe

Pourquoi le ciné belge a-t-il des ailes ?

En recevant le Golden Globe hollywoodien du meilleur fim étranger, «Ma vie en rose», du Belge Berliner, copine avec «Titanic». Pays de petite cinématographie, huit films par an, au grand maximum, en mêlant les francophones et les flamands, la Belgique a le chic, depuis une décennie, d'éclater ses oeuvres au-delà des frontières et de plaire, plus particulièrement, aux Américains. Si on compare nos lauriers à ceux que décroche le 7ème art français, fort de plus de cent films par an, nos amis d'Outre-Quiévran ont l'air, rage et bisque, tout riquiqui.

«Toto le héros», «Daens» et «Farinelli» ont été jusqu'aux nominations aux Oscars, «C'est arrivé près de chez vous» a été un coq chargé de récompenses et voilà que «La promesse», des frères Dardenne, et «Ma vie en rose», d'Alain Berliner, reçoivent, aux Etats-Unis, l'un le prix du meilleur film étranger et l'autre le Golden Globe (1) décerné par l'association de la presse étrangère à Hollywood....

Qu'ont en commun les arts de Jaco Van Dormael, Stijn Conink, Gérard Corbiau, Belvaux, Dardenne et Berliner ? A première vue, rien ! D'autant que chaque film belge est un prototype et que ces jeunes cinéastes ont des pères cinématographiques aussi différents que Henri Storck, Marcel Mariën, Paul Meyer, Roland Verhavert, André Delvaux, Chantal Akerman, qui, eux-mêmes, ont travaillé chacun de leur côté...

Pourtant, leur esprit de famille, leur tension interne, leurs forces narratives et oniriques communes existent par le fait qu'ils ont été créés dans cette marmite à pression qu'est la Belgique depuis que ces jeunes cinéastes sont nés.

Etouffés par un pays qui s'est mis des frontières partout et adore se ligoter dans des vaudevilles vains, alourdis comme un Titanic par un poids incroyable de lois et d'institutions labyrinthiques et n'ayant même pas la fenêtre de nos chaînes de télévision nationale pour y respirer, nos réalisateurs s'ils veulent pétuler, exister, ruer, créer et gueuler leur identité, comme on le leur a appris dans nos nombreuses et excellentes écoles de cinéma, sont obligés - c'est finalement assez simple dans un pays où le surréalisme est prince- de se faire à la fois taupes, lièvres et girafes pour faire éclater les carcans. Taupes pour creuser des galeries et y faire tomber les consensus mous, lièvres pour courir après le réel et girafe pour avoir la tête dans l'oxygène des nuages de l'imaginaire et voir loin.

Voir loin, c'est être prophétique. Et notre cinéma l'est plus qu'à son tour : «C'est arrivé près de chez vous» annonçait les serial killers, «La Promesse» hurlait que la non-résolution des crises économiques, dûe en partie à une politique trop occupée à classer des queues de cerise, et l'abandon de régions sinistrées dans les trous du chômage allaient faire jaillir de terribles cadavres hors des terres de misère.

Le héros typique du film belge est un marginal. Daens, le prêtre flamand, lutte contre la goinfrerie des riches; le mongolien du « Huitième jour» revendique un monde où la souris sous l'oreiller chante pour nous consoler que des patrons arrachent des dents à l'emploi; l'adolescent de «La promesse» tourne le dos aux magouilles et à l'égoïsme; et le petit garçon de «Ma vie en rose», qui veut être une fille, lutte pour qu'on respecte l'Autre et qu'on lui donne sa chance comme à n'importe qui.

Et s'il ne gagne pas, s'il est brisé, vaincu, comme dans un western de John Huston, le Dreaming Class Hero de la cinématographie belge s'en fout. Il appelle à sa rescousse les armées de l'onirisme, fait chanter Luis Mariano pour faire peur aux méchants, sillonne lyriquement les bords de Meuse comme s'il conduisaie à Vancouver, se sert de la croix du Christ tel un goedendag ou vole dans les cieux avec la poupée Barbie.

Et comme ces thèmes sont portés par une narration solide qui ouvre tous les tiroirs de la fiction du réel et donnent le mode d'emploi de l'armoire patraque de la société, ils font le tour du monde et épatent les Américains qui, depuis la fin des grands studios, ont oublié comment mélanger le rêve et la vie, l'amour et la mort, le sucre et l'acide.

On écrit souvent que la Belgique est un laboratoire sociologique de la planète. C'est vrai. Et cela déteint sur notre cinéma qui s'attire des sympathies des quatre horizons. Ainsi, pour l'instant, Berliner tourne pour Arte une comédie de SF où l'on voit un propriétaire de baraque à frites voir, un jour, son bien divisé par un mur qui sépare définitivement francophones et flamands. Sujet anecdotique. Non, partout, à cause de la psychose inavouée du prochain millénaire, tout le monde, partout, craint qu'un mur nous tombe sur la tête. Et il n'y a que ces damnés petits Belges pour chantonner que si ça arrive ce n'est pas grave puisque le cerveau est plein de briques de rêves pour reconstruire tout ce qu'on veut.

LUC HONOREZ

(1) « Titanic», de James Cameron, et «As Good as it gets», une comédie avec Jack Nicholson, se sont partagés les meilleurs Golden Globes pour les films américains.