PREMIER ENTRETIEN MILAN PANIC-IBRAHIM RUGOVA ET NEGOCIATIONS SUR L'ENSEIGNEMENT SERBES ET ALBANAIS RENOUENT DIALOGUE AU KOSOVO

VAN VELTHEM,EDOUARD

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Vendredi 16 octobre 1992

Premier entretien Milan Panic-Ibrahim Rugova et négociations sur l'enseignement

Serbes et Albanais renouent le dialogue au Kosovo

Chacun retient son souffle. Cyrus Vance exhorte le Conseil de sécurité à la vigilance. Des émissaires de la CEE, de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe et de la Conférence de paix de Genève débarquent sur place pour jouer les bons offices. Cette semaine aura été marquée par un brusque coup d'accélérateur diplomatique pour désamorcer la bombe du Kosovo. Non sans raison: les manifestations étudiantes de lundi et mardi avaient fait craindre le pire dans une région qui, depuis l'explosion irrédentiste de 1981, a toujours servi de baromètre socialo-ethnique dans les Balkans...

Mission accomplie? A en juger par leurs efforts, les deux communautés rivales ont opté pour le répit. Hier, fait sans précédent depuis plusieurs années, un responsable serbe - le Premier ministre fédéral Milan Panic - et un dirigeant albanais - le président de la Ligue démocratique, Ibrahim Rugova - sont apparus côte à côte à Pristina. Le chef du gouvernement yougoslave avait fait le déplacement pour renouer le dialogue avec une population qui représente à elle seule 90 % du Kosovo et qui vit en situation d'apartheid depuis la reprise en main musclée de la république par Slobodan Milosevic.

Deux heures d'entretien ont permis de relancer un processus, encore très fragile, de négociations. Un conflit peut être évité, a conclu M. Rugova, qui plaide sans relâche pour une issue pacifique et dont le prestige auprès des siens a jusqu'ici permis d'éviter l'escalade. Le plus important, à ses yeux: la nécessité, reconnue par M. Panic, de supprimer les lois discriminatoires à l'encontre des Albanais. Un point qui concerne surtout l'enseignement, les Albanais refusant depuis deux ans de suivre des cours en langue serbe et reprenant la seule histoire de la Serbie. Une commission mixte s'est déjà mise en place avec pour mission d'établir, d'ici au 22 octobre, une liste d'établissements scolaires en langue albanaise susceptibles de rouvrir leurs portes et de mettre fin au réseau d'écoles clandestines actuellement en place. En guise de réciprocité, les Albanais suspendront leurs manifestations jusqu'à cette échéance - des concessions réciproques qui traduisent, au moins, un état d'esprit constructif.

Sera-ce suffisant? C'est moins sûr. Le fossé reste immense et chacun continue à suspecter l'autre des pires intentions. La milice serbe des «Aigles blancs», à la sinistre réputation, a été rapatriée de Bosnie vers le Kosovo, annonce un communiqué de la Ligue démocratique; les jeunes Kosovars sont hébergés dans des camps d'entraînement militaire en Albanie, accuse Belgrade. Et les «ultras» des deux camps utilisent promptement ces rumeurs pour entretenir une tension maximale. Déjà, à l'instar de Milosevic qui villipende Panic, l'«homme de Washington», des intellectuels albanais de haut calibre brandissent l'étendard de la révolte en reprochant à Rugova sa trop grande modération.

Sur le plan politique, notamment, le désaccord reste total. M. Panic l'a encore rappelé aux autorités serbes locales, «le Kosovo fait partie intégrante de la Serbie et il n'est pas question de lui donner son indépendance». En face, les Albanais ont autoproclamé leur propre souveraineté voici quelques mois et porté Ibrahim Rugova à la «présidence de la République». Depuis, rappelant à juste titre qu'ils ne bénéficient d'aucune représentation proportionnelle à leur poids démographique - les Albanais sont la troisième communauté de l'ex-Yougoslavie -, ils boycottent scrutins et réferendums organisés par Belgrade. Leur éventuelle participation - Ibrahim Rugova a laissé la porte ouverte - à des élections anticipées, souhaitées par M. Panic pour évincer la vieille garde communiste, serait à cet égard un excellent indicateur des dispositions de chacun à détendre une atmosphère toujours plus irrespirable.

N'attendez pas trop de cette rencontre, avait d'emblée prévenu Milan Panic avant son entretien avec Ibrahim Rugova. Mais, dans une région où les susceptibilités sont à vif, le simple geste de ces deux hommes s'asseyant autour d'une même table est un symbole d'espoir. Qu'il s'agira de transformer très vite en réalité concrète...

ÉDOUARD VAN VELTHEM