PRINTEMPS SEC,ETE CHAUD : RISQUE DE SECHERESSE ?

BAILLY,MICHEL; LUKSIC,VANJA; WILMOTTE,THIERRY; ALVES,JOSE; ALT

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Lundi 26 juin 1989

Printemps sec,

été chaud: risque

de sécheresse?

Un printemps ensoleillé succédant à un hiver doux et sec, des températures élevées entraînant une consommation d'eau accentuée, une météo prometteuse de nouvelles canicules: la sécheresse menace-t-elle nos régions?

Non, répondent en choeur les spécialistes interrogés tous azimuts. Quoique...

Plus prosaïquement, les uns et les autres s'accordent à reconnaître que la situation n'est certainement ni grave ni préoccupante, mais qu'elle nécessite néanmoins une vigilance soutenue.

Les cotes d'alerte ne sont pas atteintes, les réserves d'eau s'avèrent suffisantes pour affronter un été «normal», mais il ne faudrait pas que l'absence de précipitations se poursuive quelques semaines encore. Et puis cette météo quelque peu déboussolée nous plonge, une fois de plus, dans un monde à l'envers. Comme le démontre notre mini-tour d'Europe, la Belgique, la Grèce et la France enregistrent une vague de chaleur plutôt exceptionnelle, tandis que l'Italie et l'Espagne ruissellent, du moins dans certaines régions, sous des tonnes d'eau indésirables.

En Belgique, donc, la forte chaleur et la sécheresse persistantes retiennent l'attention des responsables. Aucun de ceux que nous avons consultés n'estime que l'inquiétude serait, dès à présent, justifiée.

MICHEL BAILLY.

Suite en huitième page.

Hiver sec, été chaud:

court-on à la sécheresse?

Voir début en première page.

La température élevée et le manque de pluie ne sont assurément pas sans effets. Cependant, ceux-ci n'ont pas compromis les réserves et les approvisionnements en eau, sauf en quelques occurrences locales où les moyens d'adduction de l'eau sont en cause, non la quantité de celle-ci. Bien sûr, nous disait un spécialiste, il en irait autrement si les mêmes conditions climatiques devaient se prolonger durant un mois...

M. Robert Arnould, responsable de la cellule Eau, au cabinet du ministre régional André Cools, remarque tout d'abord que les réserves souterraines sont essentiellement alimentées par les pluies d'hiver et les neiges qui, fondant lentement, pénètrent au mieux dans le sol. Les pluies de printemps et d'été, pour leur part, sont partiellement retenues par les feuilles des arbres et s'évaporent au sol, sous l'effet de la chaleur.

Les situations critiques, dans le domaine qui nous occupe, adviennent le plus souvent en août et en septembre. La persistance de l'excès de chaleur et de sécheresse durant de nombreuses semaines met les réserves à contribution. Celles-ci sont sollicitées par les arrosages de pelouses et de jardins, par les piscines privées pour les enfants. En outre, en septembre, nombre d'usines, grosses consommatrices d'eau, retrouvent une vigueur d'activité qui s'était assoupie durant l'été.

A la direction namuroise de la Société wallonne de distribution d'eau, qui couvre les provinces de Namur et du Luxembourg, ainsi que l'est du Brabant wallon, les techniciens, eux aussi, en sont à la surveillance renforcée, non à l'état d'alerte.

Incontestablement, nous y dit-on, les nappes souterraines ont été entamées par l'absence de neige pendant deux hivers consécutifs. Elles restent suffisantes pour satisfaire les demandes actuelles. Si chaleur et sécheresse se maintiennent, des difficultés pourraient survenir dans ce qui est appelé les captages superficiels, à savoir à l'air libre ou à faible profondeur.

Ces sources sont naturellement plus vulnérables que les nappes profondes à une température élevée. De tels captages sont très nombreux, surtout en Ardenne où, dans le sol, les substrats imperméables sont fort répandus.

Les pénuries se manifestent d'ordinaire dans de petites communes qui n'ont à leur disposition que des captages locaux et ne sont pas équipées pour être branchées sur des canalisations de secours. En 1976, année de grande sécheresse, plusieurs de ces sources furent taries.

Pour faire face à la sécheresse, nous dit M. Arnould, des travaux d'adduction et de stockage sont périodiquement entrepris. Ainsi en est-il du grand barrage d'Eupen, qui est à peu près terminé et qui retiendra quelque 25 millions de mètres cubes d'eau.

Aux facultés agronomiques de Gembloux, un spécialiste observe que les conditions atmosphériques de ces temps derniers ont déjà entraîné quelques modifications. Ainsi, les fraises de plein air mûrissent plus vite, sont plus petites que de coutume et concurrencent, sur le marché, les fraises de serres. Avec la conséquence possible que, dès le 15 juillet, la saison des fraises soit terminée. Les laitues et les tomates sont menacées de monter en graines et d'être ainsi impropres à la consommation.

En fait, nous dit-on à la même source, les cultures maraîchères, gérées par des professionnels, ne courent pas de grands risques car tous les champs de production sont assortis de dispositifs d'irrigation artificielle. Par contre, de légères difficultés, par arrêt de la végétation, commencent à se manifester dans les vergers implantés dans des sols légers qui ne retiennent pas l'eau. Ainsi en est-il en Campine où le phénomène n'est pas sans importance dès lors que, autour de Saint-Trond, se rassemblent 60 % de la production fruitière de la Belgique. Chaleur et sécheresse ne sont pas non plus sans péril pour les jeunes plantations, à savoir les vergers plantés depuis moins d'un an. Les arbres n'y ont pas eu le temps de développer des racines assez profondes. Là aussi, une prolongation des excès du chaud et du sec pourrait conduire à des dégâts majeurs.

M. By.

Italie: le temps

du fatalisme

DE NOTRE

CORRESPONDANTE

PARTICULIERE

A Palerme, à Caltanissetta, à Sassari, le manque d'eau a déchaîné la colère de la population. Depuis des jours et des semaines, certains quartiers sont à sec vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans d'autres, un mince filet d'eau, précieusement recueillie, coule de temps à temps des robinets ouverts en permanence.

Sécheresse exceptionnelle? Pas vraiment. L'automne et l'hiver ont été anormalement ensoleillés, au point de mettre en danger les récoltes de toute la Péninsule. Mais, au printemps, les Italiens se sont retrouvés les pieds dans l'eau. Et, ce début d'été n'est, hélas, qu'une succession d'orages violents.

Si l'on meurt de soif, en ce moment, en Sicile ou en Sardaigne, ce n'est pas en raison d'une sécheresse inhabituelle. Il s'agit d'un phénomène beaucoup plus complexe qui se répète, d'ailleurs, chaque année. C'est vrai qu'il ne pleut pas beaucoup dans ces régions et que l'eau manque, en été particulièrement. Mais cette pénurie ne s'explique pas seulement par des phénomènes naturels.

Ainsi à Palerme, on a découvert qu'une partie de l'eau distribuée dans la ville était en réalité détournée ou carrément prélevée et redistribuée par des camions-citernes à des prix scandaleux. A Sassari, en Sardaigne, depuis plusieurs jours des travaux en cours privent le centre d'eau. Il s'agit de réparer les tubes qui accusent des pertes suite, semble-t-il, à des manoeuvres répétées de détournement de l'eau. Tout le réseau de la ville, ainsi malmené, se serait transformé en une sorte de passoire...

«Le parti des gens

sans eau»

A Caltanissetta, en Sicile, quelque vingt mille personnes se sont abstenues de voter aux récentes élections européennes et ont exprimé leur colère en créant «le parti des gens sans eau». Là, comme ailleurs, c'est la gestion de la distribution de l'eau qui est mise en question. Dans une série de communes siciliennes, la magistrature a ouvert des enquêtes pour établir les responsabilités des pénuries.

Bien sûr, il ne s'agit pas uniquement de problèmes administratifs et judiciaires. Dans le sud, le manque d'eau est endémique. Un projet de loi régional vient d'ailleurs d'être présenté pour réaliser un système de pluie artificielle en Sicile. Ce projet prévoit des dépenses de deux milliards de lires en 1989 et dix autres milliards pour les deux années suivantes.

Le projet est basé sur l'insémination artificielle des nuages avec certains réacteurs chimiques. Il s'agit d'une technique déjà connue depuis de nombreuses années et qui devrait augmenter de 20 % la moyenne annuelle des précipitations.

VANJA LUKSIC.

Grèce: appel

à l'économie

CORRESPONDANCE

PARTICULIÈRE

Quarante mm de pluie cet hiver en Attique contre 148 en moyenne, 60 dans le nord au lieu des 223 habituels; en Grèce, la peur de la sécheresse était à son comble au début du printemps. Un certain optimisme est pourtant revenu avec les pluies de printemps qui ont, elles, été conformes à la moyenne, et avec l'espoir que cette saison, le thermomètre n'aura pas les poussées de fièvre des années précédentes.

L'équilibre de la Grèce en la matière est en effet fragile. Nappes phréatiques peu nombreuses ou mal exploitées, menacées de surcroît, du fait de la proximité de la mer, par une invasion de sel, multitudes d'îles particulièrement sèches au point que l'eau doit être amenée par bateau, réseau hydraulique souvent vétuste même à Athènes...

Les solutions? Sur les îles, therme familial rempli à l'eau de pluie et dessalement de l'eau de mer; sur le continent, construction de retenues d'eau supplémentaires et forage en grande profondeur. Très coûteux.

Dans l'immédiat, le mot d'ordre est donc à l'économie. Pour la première fois cette année, une vaste campagne de sensibilisation du public contre le gaspillage a été mise sur pied.

L'été 89 verra-t-il encore des quartiers athéniens privés d'eau par 40 °, ou des producteurs de Thessalie provoquer un échange acerbe entre Athènes et Belgrade en pompant sans scrupule l'eau d'un fleuve frontalier? Réponse à l'automne. Que les étrangers indignés par un robinet désespérément à sec ou une douche au goutte à goutte fassent pourtant preuve d'indulgence: avec un tourisme qui, dans certaines régions, notamment les îles, multiplie la population locale par cinq ou plus, on ne peut pas s'attendre à des miracles.

CATHERINE BOITARD.

Espagne:

météo subversive

DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER

Avis aux amateurs de cham-pignons: du côté de Madrid, les cêpes nouveaux sont arrivés! Tout comme les girolles, agarics, russules, etc... Il y en a partout! Grâce, évidemment, aux dernières et abondantes pluies du printemps. Alors même qu'on craignait la catastrophe absolue au début de l'année, avec un hiver on ne peut plus sec.

C'est très simple: le nord de l'Espagne, toujours impeccablement vert (même pendant l'été) a manqué d'eau et de neige pendant tout l'hiver! Plus grave encore: les incendies de forêts ou de montagne faisaient rage en Galice, Asturies, Cantabrie et au Pays basque. «C'est la plus grande subversion météorologique du siècle», écrivait le journal El Pais.

Les barrages étaient tellement à court d'eau que les corbeaux pouvaient se poser sur les toits de villages que l'on avait crus immergés, disparus, pour toujours! Selon les cas, les réserves d'eau représentaient seulement 35 % à 75 % de la capacité totale, contre plus de 90 % à la même époque de l'an dernière. Même l'été, on était rarement tombé à de tels niveaux.

«On va vers la catastrophe totale», se plaignaient les agriculteurs. Dans les villes, c'était également la panique. Avec notamment une flambée impressionnante de maladies cardio-respiratoires et de pneumonies, dues essentiellement à la pollution atmosphérique. Madrid, par exemple, s'est trouvée dans une situation d'alerte rouge, sous un énorme champignon toxique, qui couvrait toute la capitale.

Avec l'arrivée du printemps, tout est rentré dans l'ordre. Avec toute la péninsule ibérique sous la pluie, de telle sorte que les barrages espagnols ont déjà engangé 54 % de leur capacité totale. Bref, les millions de touristes attendus pendant l'été n'auraient rien à craindre.

L'approvisionnement en eau potable est garanti presque à 100 %, assurait ces derniers jours un porte-parole du ministère des Travaux publics et de l'Urbanisme, selon lequel les quelques restrictions envisagées concerneront seulement l'agriculture

JOSÉ ALVES.

France: le spectre

de 1976 plane...

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

PERMANENT

Deux cent quarante-quatre cours d'eau français sur 376 ont un débit inférieur à la moyenne. Le canal du Midi reste fermé à la navigation; il doit servir de réserve d'eau «en cas de malheur».

Septante-neuf communes au sud-est de Toulouse ont l'interdiction d'arroser les pelouses et de laver les voitures.

En Bretagne, on moissonne l'orge avec trois semaines d'avance: le grain est creux, par manque d'eau. Au large, les îles doivent être ravitaillées par navires-citernes.

Le spectre de la sécheresse de 1976, l'année terrible, plane. On en est pourtant encore assez loin, ne serait-ce que grâce à la différence de pluviosité entre le printemps de cette année-là et le printemps 1989.

A cette époque, le déficit en eau était, dès le mois de mai, plus qu'alarmant: les trois quarts des réserves d'eau étaient épuisées!

Cette année-ci, en revanche, le mois d'avril a connu des pluies d'un volume deux fois et demi supérieur à la normale. La plupart des bassins de réserve ont été presque remplis. Toutefois, le mois de mai a été anormalement chaud et sec.

Et il existe bien un déficit aujourd'hui en France. C'est pourquoi certaines mesures ont déjà été prises. C'est pourquoi, aussi, le groupe de travail interministériel s'est réuni jeudi à Paris. Il devait arrêter des plans d'action pour économiser l'eau sur les territoires les plus menacés, et fixer les priorités de l'adduction d'eau potable.

Météo

en grève...

Juste au moment où le plus grand besoin d'informations chiffrées se fait sentir, l'absurdité des choses veut que le personnel de la Météorologie nationale soit en grève depuis des semaines, et peut-être pour longtemps encore car le mouvement semble s'être durci. Mardi dernier, une décision de lock-out a été prise par la direction de la Météo, qui exige un service minimum, décision suivie aussitôt de nouveaux mots d'ordre de grève des syndicats.

Les grévistes réclament un plan de carrière, craignant que le gouvernement n'ait l'intention de transformer la Météo nationale en un service privé de type européen; ils demandent également une hausse salariale.

Les seuls éléments statistiques «rassurants» pour 1989, c'est que cette année n'a pas été précédée, comme dans le cas de 1976, d'une séquence d'années déficitaires en pluie - même si 1985 et 1986 n'avaient pas été particulièrement pluvieuses. les nappes profondes d'aujourd'hui sont au niveau normal, alors qu'en 1976 elles étaient au plus bas.

Quoi qu'il en soit, diverses régions connaissent déjà de vrais problèmes: Touraine, Poitou-Charente, Bretagne et surtout l'ensemble du sud-ouest qui n'avait pas été gâté non plus par la pluie les années précédentes.

J. Cy.

Et les routes «gondolantes»?

Depuis quelques semaines, les Bruxellois pressés de rejoindre les Ardennes ou, plus modestement, leurs habitations, doivent quelque peu tempérer leurs ardeurs lors du franchissement du viaduc Hermann-Debroux, situé sur le territoir d'Auderghem, à l'entrée de l'autoroute de Namur. En cause: les nombreux joints qui, sous l'effet des forts changements de températures enregistrés ces temps derniers, ne tiennent pas le coup.

Le phénomène n'est pas neuf: en juin 1986 par exemple, l'autoroute Bruxelles-Arlon, à proximité de Namur, avait également connu un problème de revêtement. En deux endroits, celui-ci s'était carrément soulevé de plus de quarante centimètres! Des réparations de longue haleine avaient nécessité la déviation de la circulation, avec tout ce que cela implique comme désagréments pour les usagers.

Au viaduc Hermann-Debroux, on n'en est heureusement pas encore là. Dans ce cas-ci, ce sont les joints qui font défaut. Si nos autoroutes tendent à être de grandes bandes continues, les viaducs, quant à eux, sont des ouvrages d'art qu'il est évidemment impossible de réaliser d'une seule pièce. Entre les divers éléments de la construction sont placés des joints capables d'«encaisser» les différences de températures mais également une multitude d'autres contraintes.

L'emplâtre sur

la jambe de bois

Outre le fait de servir d'élément «tampon» entre les divers composantes de la construction, les joints se fatiguent et s'usent au passage des véhicules, mais également sous l'effet des fortes différences de températures. Aussi incroyable que cela puisse paraître, un asphalte peut arriver à des températures très basses mais également supporter jusqu'à plus de 50 °C.!

Au viaduc Hermann-Debroux, la seule «solution» qu'on ait trouvé est de faire ralentir les usagers jusqu'à 40 km/h! Pas évident sur ce qui représente le point de départ d'une autoroute... Il apparaît pourtant qu'il n'existe pas d'autre solution intermédiaire: les joints doivent supporter de telles contraintes qu'il est impossible d'imaginer pouvoir en placer des provisoires ou même un produit assimilé pouvant remplir les mêmes fonctions.

Du côté du ministère des Travaux publics, on assure que le problème est pris en considération et que les cahiers des charges sont d'ailleurs en cours d'élaboration. Donner une date des débuts des travaux serait cependant audacieux: toutes les études n'ont pas encore été faites. Quant aux budgets...

THIERRY WILMOTTE.